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CAUSES DE SA POPULARITÉ

C'est une chose prodigieuse, phénoménale, que la vénération profonde dont les classes populaires, en

(1) Hérodote fait une description du temple de Jupiter Belus à Babylone, d'après laquelle il n'est pas permis de douter de la ressemblance du temple chaldéen avec les temples aztèques.

France, sont pénétrées pour la mémoire do Napoléon. Partout vous trouvez ses images, elles se sont multipliées à l'infini dans toutes les matières et sous toutes les formes. Il fallait qu'il y eût dans l'empereur des traits particuliers bien saillants , puisque dans l'ébauche la plus grossière on reconnaît sur le champ celui qu'un ouvrier ou un artiste sans talent a voulu désigner. Quelques-uns prétendent que cela vient plutôt du grand nombre de fois que ces imitations ont été reproduites ; on cite alors l'exemple de Rosset, habile sculpteur en ivoire. Il avait si souvent travaillé l'image de Voltaire; les traits ridés, spirituels de l'écrivain lui étaient devenus si familiers, qu'en fermant les yeux il découpait avec une fidélité admirable sa silhouette dans une feuille de papier. Quoi qu'il en soit, Napoléon est toujours reconnaissable; le petit chapeau, la redingote grise, les bottes, une main derrière le dos, une autre dans son gilet, les épaules arrondies, font dire à la première vue : c'est lui. Ce serait une statistique curieuse à faire, que de savoir le nombre de ses images qui existent en France et en Europe.

Ce n'est pas assez d'avoir constaté cette popularité extraordinaire , il faut encore rechercher les raisons qui ont inspiré un fanatisme véritable pour la mémoire de Napoléon. Dans le cours de sa brillante vie, il ne se montra jamais bien populaire ; jeune encore, il attira sur lui l'attention de quelques hommes influents, et de Barras en particulier, en tirant sur les sections qui attaquaient la Convention. Il fut toujours plus populaire dans l'armée que parmi le peuple ; et sa popularité consistait dans le laconisme de ses -paroles, les victoires qu'il remporlait et les récompenses qu'il accordait à ceux qui l'avaient aidé à vaincre. Il flattait aussi l'orgueil national par l'agrandissement de la France et par les monuments qu'il élevait à sa gloire ; il a fait une foule de grandes choses qui échappent à l'œil vulgaire : le rétablissement de l'ordre administratif, l'économie dans les finances, et les codes sont plus appréciés de l'homme qui pense que les actions d'éclat.

En se reportant à l'époque où l'empereur préparait l'immense expédition de Russie, on doit dire que le peuple le maudissait ; il était fatigué de lui donner ses enfants en hécatombes ; les uns mouraient avant d'avoir rejoint l'armée, le champ de bataille recevait les autres ; quelques-uns devenaient officiers; quelques autres s'en revenaient avec la croix, mais aussi avec une jambe ou un bras de moins ; telle était la destinée des jeunes générations. On peut être surpris après toutes ces angoisses qui faisaient couler tant de larmes dans l'intérieur des familles que Napoléon soit devenu l'idole du peuple. Plusieurs causes expliquent ce changement, la première est la compassion qu'éprouva le peuple sur ses malheurs dans la campagne de France où l'empereur paya de sa personne, et où il déploya toutes les ressources de son vaste génie militaire. Cette lutte active contre des forces formidables lui avait ramené la faveur populaire. Quand plus tard il fut vaincu à Waterloo et conduit sur les rochers arides de Sainte-Hélène, quand la mort vint le frapper dans cette solitude au milieu des mers, le peuple s'attendrit suf cette grande infortune ; il comprit tout ce qu'il y avait de triste et de douloureux dans la destinée de celui qui avait commandé à l'Eu-

rope, cl qui mourait sans avoir autour de son lit funèbre d'autre famille que quelques amis dévoués. Il refusa de croire à une mort naturelle; il fut convaincu, et il garde encore cette conviction, que les Anglais l'avaient empoisonné.

Une autre cause de ce culte rendu à Napoléon se trouve dans la dislance qui existait entre son humble commencement et la hauteur où il était parvenu. Quoique Napoléon appartînt à une famille noble et très ancienne, le nom de petit caporal qui avait pris naissance dans les premières campagnes d'Italie, et que le peuple prend encore à la lettre, prouve qu'il est persuadé que celui qui commanda aux rois appartenait à sa classe. Cet exemple le flatte et l'encourage; il a meilleure opinion de lui quand il arrête ses regards sur cet enfant du peuple, il se demande pourquoi un autre Napoléon ne sortirait pas de ses rangs, peut-être de sa famille ; il croit se rappeler qu'il a été sur le trône avec lui, et il ne désespère pas d'y remonter. Ses images deviennent alors le symbole de la grandeur populaire.

Le peuple est encore porté à celte vénération extraordinaire par l'admiration que lui inspire le génie de Napoléon. Les grandes choses qu'il a faites le lui

montrent comme un être surhumain, elles l'environnent d'une espèce de protection divine qui l'a aidé à vaincre tous les obstacles qui s'opposaient à son élévation. 11 est certain qu'il voit autre chose en lui que la simple humanité, et il est douteux si les peuples nombreux soumis à l'empire de Charlemagne conservèrent aprè8 la mort de ce grand homme une aussi haute idée de lui que celle qui est restée de Napoléon. Si ce peuple était abandonné à lui-même, s'il était libre dans la manifestation de ses sentiments, nul doute qu'il ne consacrât des jours pour honorer la mémoire de son empereur, et qu'il ne lui élevât des statues colossales semblables à celles de quelques divinités de l'Inde, afin que ces représentations gigantesques rappelassent la grandeur et la puissance du héros. Mais peut-être, dans toutes ces qualités, celle qui le frappe davantage, c'est la force de volonté qui faisait plier sous elle les autres volontés, car le peuple se ressemble un peu à lui-même. Longtemps il admira ceux qui étaient doués d'une grande force physique ; aujourd'hui il la considère moins ; il a plus de confiance dans la force morale, mais il n'est pas moins vrai de dire qu'il accorde la supériorité à toute force, quelle qu'elle soit.

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