ANTIQUITÉS MEXICAINES
Quelques savants n'ont voulu voir dans cette partie du globe, si improprement appelée Nouveau-Monde, qu'une vaste plage produite par le retrait de la mer, malsaine, marécageuse, habitée par des peuples dégénérés, ainsi que toutes les productions de cette nature, et dont la civilisation peu avancée annonçait assez un établissement éloigné à peine de quelques siècles. En général, les hommes qui ont soutenu cette opinion n'avaient pas quitté leur cabinet. D'ailleurs, une réaction contre les récits, quelque peu exagérés des premiers Espagnols, était inévitable, et il n'a pas fallu moins que l'enthousiasme de quelques voyageurs excité par les paysages sublimes de cette nature vierge, pour réhabiliter cette partie de la terre aux yeux des Européens. M. de Humbold a trop
(*) Charles-Quint naquit à G;ind, le 24 février 1500.
bien prouvé que la formation de ce grand continent datait de l'époque où avait pris naissance l'autre hémisphère, pour nous y arrêter davantage. Quant au temps où elle a commencé à être habitée par l'homme, ceux qui ont soutenu que cette époque était très peu éloignée, auraient dû hésiter à se prononcer à la vue de ces monuments immenses que l'on retrouve dans les solitudes du Canada, et que les sauvages disent avoir été bâtis par le grand esprit ; de ces villes presque entières, découvertes au milieu des forêts, qui, comme la ville enchantée des Mille et une Nuits, semblent encore attendre leurs habitants sortis pour une fête. Le Mexique surtout eut ses temples recouverts de lames d'or; ses palais, aussi étendus que ceux de Thèbes, et ses pyramides d'une plus grande dimension encore que celles de Memphis. Outre ces preuves irrécusables , il nous reste des fragments de livres écrits par les anciens Aztèques (Mexicains), qui prouvent que leurs annales remontaient d'une
manière certaine au moins au sixième siècle, et qu'à une époque plus éloignée, ils avaient un système d'écriture. Et certes, des peuples qui, au sixième siècle, avaient des traditions écrites, un calendrier aussi complet que celui des Chaldéens, une religion où se trouvaient sans doute de graves erreurs, mais qui par la forme et ses dogmes avait un effet politique très salutaire ; un gouvernement dont la sagesse rappelle celle des Égyptiens, certes, un tel peuple ne peut mériter le nom de barbare , quand au dixième siècle l'Europe septentrionale était encore plongée dans les ténèbres,
Avant d'aller plus loin, disons un mot de leur écriture. Pour que les dogmes , l'histoire, les secrets des sciences et des arts, pussent se conserver autrement que par la tradition orale que chaque siècle altère plus ou moins, l'homme devait posséder un moyen de rendre la parole permanente, pour ainsi dire, ou en d'autres termes, un signe de la parole plus* fixe que celle-ci ; ce signe, c'est l'écriture. L'écriture a-telle été inventée par l'homme, ou lui a-l-elle été donnée par une intelligence supérieure? Question longtemps débattue, mais non encore décidée. Toujours est-il que les plus anciens peuples ont connu l'écriture. La parole pouvait être représentée de deux manières : ou par un petit nombre de caractères, qui, par une ingénieuse combinaison, peuvent exprimer tous les sons de la voix humaine (écriture alphabétique), ou bien en figurant plus ou moins bien l'objet dont il s'agit (écriture hiéroglyphique). Ce système fut celui des Égyptiens , des Mexicains , et l'est encore aujourd'hui des Chinois; bien que moins simple et plus incomplet que le premier, il présente des avantages incontestables. Pour ne parler que d'un seul, le vague de l'expression donnait aux idées une couleur mystérieuse très poétique, dont l'effet était encore augmenté par de nombreuses métaphores et comparaisons. Par exemple les Mexicains, pour exprimer le mot volcan, figuraient une montagne surmontée d'une langue, comme qui dirait : montagne parlante.
Si maintenant nous examinons ce qui nous reste de leurs traditions, nous y trouverons des preuves encore plus concluantes de l'ancienneté de ces peuples, et peut-être ces recherches jetteront-elles quelque jour sur leur origine, couverte jusqu'ici d'un voile impénétrable. D'après ces traditions, tous les hommes sont venus d'un premier couple. Cet Adam aztèque est représenté dans leurs hiéroglyphes , à genoux devant un autel, la main droite baissée jusqu'au sol, puis élevée à la hauteur du front, manière d'adoration usitée chez les Hindous. Eve, ou la femme au serpent, est représentée conversant avec un de ces reptiles qui, partout, était la figure du mauvais esprit, quoique chez les Mexicains, comme chez les Grecs et les Égyptiens, il ait désigné aussi le temps (œvum), lorsqu'il était plié en cercle. Dans l'île de Java, l'on a découvert récemment un monument analogue à la tradition mexicaine. C'est un serpent qui, du haut d' un arbre à fruits, converse avec une femme. La ressemblance avec le récit de la Genèse est trop frappante pour nous y arrêter. Derrière la femme au serpent, sont deux lutteurs de couleurs différentes, dont l'un est terrassé par l'autre. L'on voit aussi sur le même dessin deux vases qui no sont peut-être que
des offrandes : l'un d'eux est renversé. Ne serait-ce pas là Cain et Abel des livres hébreux?
Comme les Etrusques, les Grecs et les peuples qui habitent le plateau du ïhibet et du IJoutan, les Mexicains attribuaient au monde plusieurs âges. Suivant eux, avant ce soleil il y en avait eu quatre qui avaient péri successivement dans diverses révolutions du globe, auxquelles ils pouvaient assigner une date. A ce propos de date, nous ne pouvons nous dispenser de dire un mot de leur calendrier. Ils avaient une année de trois cent soixante-cinq jours, divisée en vingt mois de dix-huit jours, entre lesquels ils intercalaient cinq jours de plus; ils connaissaient aussi l'année bissextile. Treize années formaient une indiction; quatre indictions formaient une ligature, ainsi appelée parce qu'ils la représentaient par une gerbe de roseaux, et enfin, deux ligatures formaient une vieillesse ou cent quatre. Dans leurs écritures, un rond surmonté de plumes désigne le carré de vingt, ou quatre cents, et les simples ronds valent des unités, manière de compter qui ne diffère en rien des clous numériques des Étrusques.
La première époque de leur cosmogonie est celle de la terre (Tlalonatius) ; la seconde, l'âge rouge ou du feu (Tletonatius) ; la troisième , celle du vent (Epeca(onatius), et la quatrième, celle de l'eau (Atonalius). Dans le premier cycle, l'espèce humaine est détruite par la famine; une autre version dit que ce fut l'âge des géants, dont les ossements gisent dans la plaine de Tlascala ; toutes les histoires des temps primitifs commencent par des géants. Dans le second cycle, les hommes périrent par le feu. Dans le troisième, par un vent si violent , qu'il dépouilla la terre de végétaux , et dans le quatrième, par un déluge auquel un seul couple échappa dans tfti bateau de cyprès.
Ici la tradition aztèque offre un autre trait de ressemblance avec la Genèse. Coxcox, le Noè mexicain, voyant les eaux baisser, lâcha le vautour, qui, trouvant des cadavres à dévorer, ne revint pas. Il envoya le colibri qui revint avec une fleur ; alors Coxcox descendit sur la grande montagne Tlaloc. Après le déluge, Xcluha bâtit la grande pyramide de Cholula qu'il voulait élever jusqu'au ciel ; mais les dieux irrités la foudroyèrent, et pour prévenir toute nouvelle tentative , ils donnèrent aux hommes trente-trois langues différentes.
Ces nombreux rapports entre les croyances des Aztèques, et celles des peuples Sémitiques, semblent indiquer une communication, et peut-être une même origine. Du moins est-il certain que les premiers sont venus des côtes occidentales de l'Amérique du nord, et l'on sait qu'en cet endroit les continents sont assez rapprochés, et qu'il y a communication annuelle, lorsque l'hiver joint les deux terres par un pont de glace, au détroit de Bechring (voyages de Cook) ; cette origine n'est presque plus douteuse, depuis les découvertes de la philologie. Des savants modernes ont constaté que l'ancien idiome mexicain avait un grand nombre de mots dont la racine était japonaise, surtout de ces mots qui ne peuvent pas se trouver les mêmes dans deux langues sans qu'elles n'aient une même origine, je veux dire ceux qui servent à exprimer les rapports sociaux, les dignités, les époques du calendrier, etc. Chose
étrange, cette langue se trouve avoir les mêmes analogies avec l'idiome basque, qui, comme l'on sait, n'a aucun rapport avec aucuno langue européenne vivante, mais beaucoup avec le samskrit, l'arabe et le japonak. L'anatomie aussi acbève de confirmer cette vérité : les crânes des Péruviens, des Aztèques présentent les caractères de la race mongole.
Comme ces fossiles gigantesques qui témoignent d'espèces animales détruites dans les diverses révolutions du globe, l'on retrouve dans les langues de tous les peuples des mots d'une origine inconnue, qui ne sont probablement que des débris d'une langue primitive beaucoup plus riche que les langues modernes. Un cantique mexicain commence par ces mots : Tulanian hulalaez, qui ne sont d'aucune langue connue, et dont le sens était un mystère pour les hommes qui les répétaient si souvent.
Chez les Mexicains, les arts, quoique assez avancés, sont certes, dans l'état d'enfance où ils sont encore à la Chine. II ne faut pas conclure de là que ces races ne fussent pas capables de progrès, ceci tient à d'autres causes. En Grèce, où la religion n'était qu'une suite de fêtes en l'honneur de riantes déités, l'art ne pouvait rester stationnaire. Dans l'ancienne république de Tlascala, les prêtres formaient une vaste association qu'on pourrait comparer aux corps druidiques ou aux brahmanes de l'Inde. Pour conserver l'influence qu'ils ont partout sur les peuples enfants, ils environnaient la divinité de sombres mystères auxquels eux seuls étaient initiés. Ce n'étaient qu'idoles monstrueusesquidemandaienttoujoursdes victimes, et ces victimes étaient des hommes. L'imagination frappée de ces symboles hideux ne pouvait donc prendre l'essor ; elle était soumise à des formes qu'il n'était pas permis de varier. Leurs pyramides ou trocallo n'étaient, à proprement parler, que leurs autels. Un large escalier conduisait sur la plate-forme surmontée de deux tours (1). L'intérieur de ces monuments, qui n'étaientqu'une masse d'argile revêtue d'une couche de maçonnerie, servait de sépulture aux principaux de la nation ; on y célébrait aussi ces rites mystérieux trop souvent ensanglantés par ces cruels holocaustes communs à tous les peuples, les sacrifices humains. Quant aux dogmes mêmes, aux pratiques extérieures, aux cérémonies de la religion, et à cette poésie par laquelle tout peuple adresse au ciel ses prières ou ses remercîments, il ne nous reste presque rien; le temps, plus encore le fanatisme espagnol, ont tout détruit. Encore, quelques-uns de ces auto-da-fé lâches, parce qu'ils s'attaquent au cadavre, et ces ruines qui attestent seules qu'autrefois là florissait une puissante civilisation, disparaîtront de la surface de la terre avec le peuple qui les éleva. Alexandre Vayssière.