‹ Magasin universel (volume 2)Chapitre 98 sur 187 · RUINES DU TEMPLE DE JUNON · texte numérisé non relu

RUINES DU TEMPLE DE JUNON

Les poètes de l'antiquité ont fait de la Sicile le berceau de la mythologie ; ils ont tour à tour chanté la contrée qui leur offrait, au milieu des grands phénomènes de la nature, les premiers monuments des arls. La célèbre ville d'Agrigente surtout, a depuis long-temps fixé l'attention des voyageurs. L'histoire parle d'Agrigente comme de l'une des plus vastes cités qu'il y ait eu ; mais nous ne savons presque rien sur son origine, sur son accroissement, ni sur les révolutions nombreuses qu'elle a dû éprouver; souvent assiégée, elle résista toujours aux formidables attaques de ses ennemis, jusqu'à sa ruine complète par Tomb v.— MARS 1838.

les Carthaginois. Le terrain sur lequel elle existait étant composé de plusieurs monticules, l'on peut facilement, du point le plus élevé, apercevoir l'espace qu'elle occupait. Placée à peu de distance de la mer et entre deux rivières, dont l'une coulait au pied de ses murs, et l'autre bordait un de ses faubourgs, Agrigente était d'une étendue immense.

En parcourant les campagnes d'Agrigente et les restes glorieux de ses temples et de ses monuments, on se forme une idée de ce que devait être cette ville antique, une des plus brillantes de la Sicile, et la première après Syracuse, pour la magnificence et les richesses. Les temples étaient un des principaux ornements d'Agrigente ; on en comptait vingt-deux, et de nos jours on admire les ruines de ceux de Vénus, de la Concorde, d'Hercule, de Jupiter-Olympien, de

Cérès, de Vulcain, de Proserpine, d'Esculape et de Junon.

l'ius de la moitié du temple de Vénus subsiste encore , et celui de la Concorde peut être considéré comme dans son entier, puisque toutes ses colonnes sont debout ; ce dernier est exactement des mêmes dimensions et de la même architecture que le temple de Vénus qui, probablement, lui a servi de modèle; d'après l'inscription trouvée sur un grand morceau de marbre, il paraît qu'il fut construitaux frais des Lilibitaniens, après leur défaite par les guerriers d'Agrigente. Ces temples sont soutenus de chaque côté par treize grosses colonnes cannelées, et par six autres placées aux deux extrémités; les colonnes, quoique d'un style d'architecture gracieux, ne sont certainement pas aussi élégantes que celles de quelques-uns des monuments de la vieille Rome. — Le temple d'Hercule tombe en ruines, et semble avoir été beaucoup plus vaste que ceux de Vénus et de la Concorde ; là, était la fameuse statue d'Hercule dont parle Cicéron, et que les habitants d'Agrigente défendirent avec tant de bravoure contre Verres, qui voulait s'en emparer; on y admirait aussi un tableau représentant Hercule dans son berceau, tuant les deux serpents , chef-d'œuvre de Zeuxisqui a été perdu. Le temple de Jupiter n'était pas seulement le plus grand de la Sicile, mais du monde païen ; ses débris s'étendent au loin, et forment une masse considérable. Jamais cet édifice n'a été fini ; les guerres que se firent les Agrigentins et les Carthaginois empêchèrent de l'achever. Tous les historiens attestent qu'il demeura long-temps dans cet état d'imperfection, et qu'enfin la voûte s'écroula: il n'y eut d'intact que quelques colonnes et les principaux murs ; ces restes subsistèrent jusqu'au XV' siècle ; un tremblement de terre les a renversés. On nommait les colonnes du temple de Jupiter les piliers des géants, et pour exprimer la vénération qu'elles inspiraient à leurs ancêtres , les Girgentins en ont fait les armes de leur ville. — Le temple de Cérès passe pour être un des plus anciens d'Agrigente ; on sait que les monuments dédiés à Cérès devaient toujours être bâtis hors des villes, et dans un lieu tellement écarté qu'on n'y fût jamais attiré par aucune affaire, sinon par le désir d'y sacrifier. Le temple de Cérès n'offre plus que ses murailles extérieures ; les modernes l'ont réparé et en ont fait une chapelle.

Un des principaux édifices d'Agrigente était le temple de Junon Lacinie, élevé à l'angle d'un rocher, sur un socle de dix pieds de hauteur, qui formait une plate-forme au couchant et à l'orient; deux escaliers de six marches y conduisaient. On peut juger par l'effet que présente encore cet antique monument, malgré son état complet de dégradation, de celui qu'il devait produire lorsqu'il était dans son entier, et combien cette architecture, qui peut paraître lourde et massive au premier abord, devait être noble et majestueuse par l'élévation du grand socle qui lui servait de base et comme de piédestal. Depuis plusieurs années, le temps a dévoré la roche qui portait les murs du parapet ; le vent du midi ronge avec une rapidité incessante, et la destruction des colonnes est moins prompte encore que celle du rocher. Dans ce temple de Junon, on conservait une des plus précieuses peintures de Zeuxis ; elle reproduisait la

fière déesse dans tout l'idéal de la beauté. Pour parvenir à ce point de perfection auquel la nature semble rarement arriver, Zeuxis avait demandé qu'on amenât devant lui les plus jolies femmes d'Agrigente pour choisir celle qu'il trouverait digne de lui servir de modèle ; mais n'ayant pu trouver, réuni dans une seule, l'ensemble de formes et de proportions qu'il désirait, il en retint cinq pour ne prendre dans chacune d'elles que ce qu'elles offraient de plus parfait; ce tableau fut entièrement consumé dans un vaste incendie. Lorsque les Carthaginois s'emparèrent d'Agrigente, la plupartdes citoyens se réfugièrent dans le temple de Junon, comme en un lieu de sûreté. Dès qu'ils virent les portes attaquées par l'ennemi , ils convinrent tous d'y mettre le feu , aimant mieux périr au milieu des flammes que de se soumettre à la puissance des vainqueurs.

A côté des ruines du temple de Junon, telles que nous les donnons aujourd'hui, l'artiste a dessiné un tombeau, monument si connu, si vanté, qu'il est devenu un des plus précieux de la Sicile; des voyageurs modernes l'ont considéré comme bien au-dessous de sa réputation ; de véritables beautés de style jointes à des détails grossiers, ont fait supposer qu'il avait été commencé par quelque statuaire habile, mais qu'il ne fut terminé que plusieurs siècles plus tard, quand l'art était en décadence. Cet antique sarcophage sert maintenant de fonts baptismaux à l'église cathédrale de Girgenli, église célèbre par un écho singulier ; une personne placée à la porte occidentale et une autre sur la corniche, dans le point le plus éloigné de l'église, derrière le maître-autel, peuvent, en parlant très bas, avoir une conversation où chacune d'elles entendra l'autre distinctement. Un pareil phénomène, on le sait, se rencontre aussi dans la galerie de Saint- Paul, à Londres.

Elien accuse les anciens habitants d'Agrigente d'être adonnés à l'ivrognerie, poussée à son degré le plus excessif, et à ce sujet il raconte une curieuse histoire. Des jeunes gens de distinction se trouvèrent tellement ivres après un grand repas, qu'à force de chanceler, et de tomber les uns sur les autres, ils s'imaginèrent qu'ils étaient en pleine mer, assaillis par une tempête , et dans un péril imminent; ils ne virent qu'un moyen de se sauver, ce fut d'alléger le vaisseau, et d'un commun accord ils jetèrent par les fenêtres les meubles les plus riches des appartements, et ils ne cessèrent leur extravagance que lorsque la maison fût entièrement dépouillée. Elien qui reproche ces excès aux habitants d'Agrigente, les loue en même temps pour d'éminentes qualités. L'hospitalité surtout s'exerçait dans leur ville avec un rare désintéressement ; on y accueillait avec joie les étrangers, on prévenait leurs désirs et leurs besoins. Diodore cite entre autres Gélias qui avait plusieurs esclaves dont la fonction était de rester aux portes de la cité pour inviter les voyageurs à loger chez lui ; Empédocle faisait vraisemblablement allusion à cet usage, lorsqu'il s'écrie que les portes d'Agrigente annonçaient aux étrangers qu'ils étaient les bien-venus. Cinq cents cavaliers d'une cité voisine passèrent un jour d'hiver par Agrigente ; Gélias les reçut, et à leur départ, il fit présent à chacun d'eux d'une tunique et d'une robe.

On connaît les paroles de Platon sur les habitants

d'Agrigente : a Us bâtissent, disait-il, comme s'ils ne devaient jamais mourir, et ils mangent comme s'ils n'avaient qu'une heure à vivre. » Élien l'écrit aussi : Agrigenlinos ita œdificare ac si perpeluù ricturi, ita convivari ac si postridie morituri forent. Diodore assure que toutes les amphores étaient en argent, les litières et les voitures en ivoire incrusté d'or; il fait mention du grand vivier rempli de poissons où les habitants allaient se pourvoir quand ils voulaient donner un festin. Aujourd'hui il n'en reste pas le moindre vestige ; cependant on voit encore une source d'eau merveilleuse qui jette une espèce d'huile à sa surface, dont les pauvres font usage dans diverses maladies. Polybe et Diodore rapportent plusieurs exemples des richesses d'Agrigente; un de ses citoyens, revenant victorieux des jeux olympiques, entra dans la cité suivi do trois cents chars traînés chacun par quatre chevaux blancs splendidement caparaçonnés. Et quel ne fut pas le luxe étalé par Anthistène aux noces de sa fille1? Il fit dresser des tables dans toutes les rues, élever des autels sur les places publiques, dans les carrefours et dans les temples; l'épousée traversa la ville, entourée d'une multitude de cavaliers portant des flambeaux, et de huit cents charriots qui contenaient sa dot.

Agrigente fut long-temps soumise, ainsi que Syracuse, au joug des tyrans; parmi les mille et une anecdotes cruelles, dont fourmillent les écrivains de l'antiquité, nous choisirons la suivante : L'orfèvre Perillo, voulant faire sa cour au tyran Phalaris, lui donna en présent un taureau d'airain, admirable de fini et de perfection ; il était creux et construit de manière qu'un homme pouvait s'y cacher; les sons de sa voix imitaient alors exactement le mugissement d'un bœuf. L'artiste indiqua au tyran les effets que ce châtiment produirait, si l'on mettait un criminel dans le taureau d'airain et qu'on le plaçât sur un bûcher ardent. Phalaris, frappé de cette horrible idée, curieux peut-être d'en faire l'expérience, désigna l'orfèvre comme étant la seule personne qui pût animer le taureau : « Il doit savoir la manière de le faire mugir, répétait-il; il serait injuste de le priver de l'honneur de son invention. » Et soudain Perillo fut enfermé; on alluma un feu immense autour du taureau qui, sur le champ, mugit au grand étonnement de la population. Phalaris, en exécration à la multitude, périt dans un mouvement de réaction tumultueuse. Zenon, le philosophe, étant allé à Agrigente et ayant été admis auprès du tyran, il lui conseilla d'abdiquer la puissance. Phalaris, irrité, accusa le philosophe de conspirer contre lui, et il le fit appliquer à la torture en présence des citoyens d'Agrigente auxquels Zenon reprocha leur faiblesse, leur pusillanimité ; il excita tellement leur courage qu'en peu de temps ils massacrèrent les gardes et lapidèrent Phalaris.

Les ruines d'Agrigente s'étendent aujourd'hui au milieu d'une riche campagne soigneusement cultivée; on la parcourt encore avec plaisir comme un beau verger où tout annonce l'abondance. La plupart des anciennes murailles sont taillées dans le roc; les catacombes et les sépulcres étaient très vastes; l'un de ceux-ci est digne d'une attention particulière ; il est presque entier, quoique sa construction remonte à /•lus de deux mille ans; c'est le tombeau deThéron,

roi d'Agrigente, un des premiers tyrans de la Sicile ; on peut juger de son antiquité puisque Diodore et Polybe assurent que Théron vivait avant Hérodote et Pindare qui lui adressa deux de ses odes olympiques.

Dans un espace de plus d'une lieue, le voyageur a autour de lui des fragments de toute espèce; on en a formé des murailles et des simulacres d'édifices; tout y est mêlé, sans ordre et dans la plus grande confusion. Et cependant ces fragments ainsi bouleversés conservent un imposant caractère ; ils rappellent les beaux siècles où ils furent produits; les riches mosaïques que l'on découvre sous ses pas achèvent d'offrir à la pensée comme aux yeux un luxe d'architecture inconnu aux modernes. Lorsqu'on réfléchit à ce qu'était une ville où se révèlent tant de somptuosités, l'imagination cherche à la relever de sa chute; elle assemble les débris des maisons, des temples, des cirques, des théâtres ; elle les décore de statues, de colonnes, de bas-reliefs et de vases antiques tels qu'ils étaient autrefois. A Agrigente, toutes les sciences semblent avoir été en honneur, depuis l'art utile de l'agriculture jusqu'à l'art funeste de la guerre, depuis la mythologie qui fit élever tant de superbes monuments, jusqu'à la recherche sévère de la vérité qui produisit des philosophes si célèbres. D'immenses fortunes, un luxe inouï, une gloire éclatante, un souvenir que vingt siècles n'ont point éteint, furent la récompense des talents et de l'activité des habitants d'Agrigente. A quoi durent-ils surtout leurs richesses? Diodore nous en instruit. Le sol d'Agrigente était un des plus fertiles du monde ; ses vignes hautes , enlacées autour des arbres, selon la coutume de l'Italie, étaient tout à la fois un objet d'utilité et d'agrément; la plus grande partie de son territoire était peuplée d'oliviers; tous ces produits se vendaient à Carthage et sur les côtes de la Lybie où les plantations étaient presque nulles. Voilà l'origine de la grandeur d'Agrigente. Elle avait plus de quatre cent mille habitants, en y comprenant les étrangers et les esclaves, aussi nombreux chez les anciens que les hommes libres. De nos jours Girgenti, la nouvelle Agrigente, contient à peine vingt mille âmes; vue de quelques lieues en mer, elle paraît presque aussi brillante que Gênes; mais, dans l'intérieur, ses maisons laides et petites, ses rues sales, tortueuses, étroites, sont loin de répondre à ce gracieux aspect.

A. Mazdt.

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