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Magasin universel

Napoléon, après le glorieux fait d'armes d'Iéna, marcha sur Berlin , et la capitale de la Prusse fit sa soumission au mois d'octobre 1806. La résistance des Prussiens dans cette campagne avait été faible, indécise, et peut-être l'état de sujétion où se trouvait la monarchie prussienne inspira à Napoléon quelque triste rapprochement avec l'éclat que cette monarchie avait jeté sous Frédéric II, son fondateur. Le nom de Frédéric avait rempli tout le dix-huitième siècle ; les études militaires de Napoléon s'étaient appliquées à comparer sans cesse la tactique du roi de Prusse avec celle de César, Turenne, le grand Condé, Montécuculli et le prince Eugène; il avait conçu, pour les plans de campagne du roi de Prusse, dans la guerre de sept ans, une grande admiration; et puis Napoléon lui-même, créateur d'un vaste empire, aimait à méditer sur les glorieuses sueurs de ces hommes rares qui prennent un peuple pour le constituer dans de plus larges propor- Tome iv. — Octobre 183Ç

tions. En arrivant à Berlin, Napoléon était tout plein de Frédéric ; ceux qui l'ont approché à cette époque se rappellent qu'il semblait n'avoir que deux idées fixes : effacer les tristes trophées de Rosbach, enlever les drapeaux français qui pendaient à Postcîam, et ensuite rendre visite au tombeau du roi de Prusse, comme s'il avait à plaindre le double deuil d'un grand homme et d'une grande monarchie qui tombait.

Frédéric II était né à Berlin le 24 janvier 1712- il eut pour précepteur un français réfugié, et pour gouvernante M^ de Roucoules, française aussi, ce qui contribua à lui inspirer du goût pour tout ce qui appartenait à la France. Une circonstance singulière de la vie de Frédéric, c'est que ce prince, si remarquable comme homme de guerre, éprouvait dans sa jeunesse une répulsion profonde pour tout ce qui se rattachait à la profession des armes. Il était alors littérateur, faiseur de madrigaux, controversiste ardent, adepte zélé de l'école philosophique qui commençait à se montrer, aussi le roi Frédéric-Guillaume, son père, aimait à

répéter: «Ce n'est qu'un petit maître, un bel-esprit français qui gâtera toute ma besogne. » Ne le vit-on pas prendre la plume pour réfuter le livre du prince de Machiavel, et plaider la cause des peuples contre un citoyen républicain qui enseignait, disait-il, la tyrannie? De là datent les relations de Frédéric avec Voltaire, objet constant de son admiration, même après le petit acte de despotisme qui brisa toutes relations entre le prince et l'écrivain.

En ceignant lacouronne, on crut que lejeunc Frédéric allait continuer sa vie de poète et de publiciste; «nais ce fut une grande surprise pour tout son entourage de courtisans et de flatteurs, de lui voir délaisser toutes les occupations frivoles qui avaient bercé ses premières années, et se vouer tout entier à l'étude de l'administration et de la politique. L'attention de Frédéric se porta d'abord sur deux objets principaux : les finances et l'armée. Son père avait porté l'économie au dernier point dans toutes les parties de l'administration; ainsi il restait peu à faire sous ce rapport. L'armée prussienne n'était composée que de 60,000 hommes, Frédéric la porta à 80,000, et il s'empressa d'appeler dans ses rangs plusieurs officiers qui s'étaient distingués au service des autres puissances. On put s'apercevoir alors que le réfutateur de Machiavel allait consacrer, par son exemple, les principes qu'il avait combattus.

La première expédition militaire de Frédéric eut lieu contre le prince-évèque de Liège; ce fut Voltaire qui rédigea le manifeste contre l'évèque, lequel, vaincu, fut obligé de payer rançon. Une occasion plus importante de guerroyer se présenta bientôt. L'empereur Charles VI venait de mourir, laissant à sa lille Marie- Thérèse un immense héritage, mais une armée bien faible, depuis surtout la mort du prince Eugène. La succession impériale avait été garantie par la plupart des puissances , mais cette garantie n'empêcha aucun des souverains de convoiter une aussi riche proie, dès qu'ils la virent entre les mains d'une jeune princesse qu'ils crurent incapable de la défendre. Le roi de Prusse donna le premier le signal de cette guerre de spoliation, et le 10 avril 1741, il remporta une victoire complète sur les Autrichiens, réunis à Molwitz dans la haute Silésie. L'année suivante, à Craslau, il battit l'armée du duc de Lorraine. Deux succès aussi rapprochés l'un de l'autre fixèrent les regards de l'Europe sur cette brave armée et sur le jeune souverain qui la commandait. Les puissances rivales de l'Autriche s'unirent à Frédéric; toutes voulaient avoir part aux dépouilles qu'il était près d'obtenir; et c'est ainsi que se forma la coalition qui fut sur le point d'anéantir la Maison d'Autriche.

Cependant les puissances se ravisèrent ; le 9 mai 1756, la France, l'Autriche, la Russie et la Saxe, signèrent un traité d'alliance commune, et l'on vit tout à coup changer, jusque dans ses bases, l'ancien syslème de la politique européenne. Dès le début de cette fameuse guerre de sept ans, Frédéric se trouva aux prises avec toutes les forces du continent; il ne fut pas effrayé d'une lutte aussi inégale, et, selon sa coutume, il prévint ses ennemis. Sans déclaration préalable de guerre, il attaqua subitement l'année saxonne qui fut obligée de mettre bas les armes. Ainsi qu'on l'avait prévu, cette invasion irrita profondément les puis-

sances alliées, et, d'un commun accord, elles déclarèrent le roi de Prusse perturbateur du repos public. Assailli par des armées formidables, Frédéric fut vaincu pour la première fois à Kollin. Jamais succès n'avait été plus disputé; la moitié de l'infanterie prussienne resta sur le champ de bataille ; elle fut menée à la charge jusqu'à sept fois, et ce fut à la dernière de ces attaques que le roi, voyant ses soldats hésiter, leur cria avec l'accent du désespoir ; « Vous voulez donc vivre toujours ! »

Toutefois il ne tarda pas à prendre sa revanche, et ce fut contre le prince de Soubise qu'il dirigea ses premiers efforts. L'armée de France fut dispersée à Rosbach; un mois après, avec 33,ooo hommes, le roi de Prusse met en déroute les Autrichiens et les Lorrains qui en comptaient 60,000. Ce fut en présence de l'armée alliée qu'il fit ses dispositions, et il ne régla son plan d'attaque qu'après avoir reconnu lui-même le terrain. A la levée du siège de Dresde, Frédéric déploya une habileté incroyable et dont les annales militaires n'offrent point d'exemples. Manœuvrant au milieu de trois armées autrichiennes, menacé dans ses communications par une armée russe , il sut contenir à la fois tant d'ennemis, et finit par battre le général en chef Laudon , au moment où celui-ci s'avançait pour l'accabler. Le roi était assoupi auprès d'un feu de bivouac, lorsqu'on vint lui annoncer que ses postes étaient en danger. Réveillé en sursaut , il ordonne avec un calme admirable les meilleures dispositions; l'ennemi, étonné de se voir attaquer par ceux qu'il croyait surprendre, hésite, et bientôt il est mis en fuite. Ce moment est peut-être le plus beau de la vie militaire de Frédéric.

Tel est l'homme pour lequel Napoléon professait l'admiration la plus grande; il ne prononçait son nom qu'avec enthousiasme, il portait une sorte de culte aux moindres objets qui lui avaient appartenu; et, lorsqu'en arrivant à Postdam, le 24 octobre 1806, Napoléon trouva l'épée, le cordon des ordres, la ceinture de ce prince et les drapeaux de sa garde, durant la guerre de sept ans, on entendit l'empereur s'écrier: « Voilà des trophées que je préfère à vingt millions. J'en ferai présent à mes vieux soldats de la campagne de Hanovre. Les Invalides les garderont comme un témoignage des victoires de la grande armée, et de la vengeance qu'elle a tirée des désastres de Rosbach. »

Laissons parler maintenant le duc de Rovigo, qui accompagnait Napoléon lors de son entrée à Postdam : « Le premier soin de l'empereur fut de visiter le château ; il remarqua sa beauté , et ne fit des réflexions que sur la nature du terrain sur lequel cette belle habitation est construite, et qui est si peu propre à la végétation que les arbres n'y peuvent parvenir à une hauteur très-ordinaire. L'empereur examina avec attention l'appartement du grand Frédéric, qui est religieusement respecté; aucun de ses meubles n'a été déplacé, et certes , ce n'est pas à leur magnificence qu'ils doivent leur prix ; car il n'y a guère de magasins de friperie à Paris où l'on puisse trouver un meuble plus simple et plus commun. Sa table à écrire me parut être de la même espèce que celles que l'on voit encore chez nos \ieux notaires de France. Son encrier avec ses plumes étaient toujours là. L'empereur ouvrit plusieurs des ouvrages qu'il savait que ce grand

roi Usait de préférence, et il remarquait les notes qu'il avait mises de sa propre main à la marge; il y en avait beaucoup qui respiraient la mauvaise humeur. L'empereur voulut franchir la porte par laquelle Frédéric descendait sur la terrasse du côté du jardin, ainsi que celle par laquelle il sortait lorsqu'il allait passer des revues dans la grande plaine de sable qui est voisine du château. »

Frédéric était d'une taille au dessous de la moyenne, mais déliée; sa constitution était délicate , mais l'exercice et la fatigue la rendirent robuste. Peu d'hommes ont su garder si constamment l'égalité d'âme et l'uniformité de résolution dans les chances de la vie. Il disait lui-même , qu'avant de prendre un parti il fallait en bien peser les conséquences, mais qu'une fois pris, on devait le soutenir invariablement. C'était la maxime de Salluste : Consulto , et ubi consulueris , mature facto npus est. Frédéric excella dans la stratégie; il créa l'art de manœuvrer devant l'ennemi , de le tourner, et de l'accabler en dirigeant sur un seul point ses plus grands efforts. Le premier de tous les modernes, il osa ne faire ses dispositions que sur le champ de bataille, et ce fut presque toujours en présence de l'ennemi, qu'il régla ses mouvemens. Son armée était regardée comme la meilleure de l'Europe ; présent à toutes les revues, aux parades , et surtout à ces grandes manœuvres que venaient admirer, chaque année, les militaires de tous les pays, il était lui-même l'instructeur et l'ordonnateur de ses troupes. On s'empressa partout de suivre les leçons d'un aussi grand maître, et les principes qu'il prescrivit , adoptés alors par les différentes nations de l'Europe, et plus tard par Napoléon , règlent encore aujourd'hui les évolutions de toutes les armées.

Frédéric expira le 17 août 1786; il fut inhumé dans la résidence de Postdam. Il était dix heures du matin, le 26 octobre 1806, lorsque Napoléon, accompagné du général Duroc et de deux aides de camp, se rendit sans faste au caveau qui renferme les dépouilles de ce grand capitaine. Napoléon portait l'uniforme historique de colonel des chasseurs de la garde. Il n'avait point annoncé son projeta ses aides de camp; sa ligure grave et habituellement méditative s'était successivement animée; en arrivant à Postdam, il demanda au gouverneur à voirie tombeau du grand Frédéric. Un officier prussien le précéda jusqu'à la grille qui fermait l'escalier du caveau ; cette grille était gardée par un vieux invalide prussien, le doyen de l'hôtel, et qui avait servi dans la guerre de sept ans; ses cheveux blancs qui tombaient sur ses épaules , les cicatrices de son front annonçaient une de ces carrières militaires que Napoléon aimait à connaître et à récompenser. Quoique ce vieux invalide appartînt aux derniers rangs de l'armée prussienne, Napoléon le fit interroger par Duroc qui savait parfaitement l'allemand , sur la vie et les habitudes militaires de Frédéric. L'aspect de cet invalide émut vivement l'empereur; ce vieux soldat, qui avait commencé sa carrière dans les batailles contre la France, voyait ces mêmes français maîtres delà capitale du grand Frédéric. Napoléon descendit quelques marches et entra dans le caveau, la tête découverte; et prenant cette attitude d'une solennelle réflexion , il se plaça , les bras croisés, devant le simple monument. Il resta plus de dix minutes dans cette contemplation,

adressant de temps à autre, quelques paroles saccadées à Duroc. Que de grandes pensées durent rouler dans cette tète! que de méditations sur les chances et les fortunes diverses de la victoire ! Napoléon voulut tout voir, tout toucher de ce qui avait appartenu au grand Frédéric : «Ceci est plus simple, plus beau, que Saint- Denis » dit-il plusieurs fois à Duroc. Napoléon, qui aimait à consigner les moindres de ses démarches, dicta lui-même , en sortant du caveau , les quelques lignes suivantes insérées dans le 18e bulletin de la grande armée : « L'empereur, y est-il dit , a été voir le tombeau du grand Frédéric. Les restes de ce grand homme sont renfermés dans un cercueil en bois couvert en cuivre, placé dans un caveau sans ornement, sans distinctions, qui rappellent les grandes actions faites par un des premiers capitaines dont l'histoire conservera le souvenir. » Il est une tombe à Sainte-Hélène, qui se trouve à peu près dans le même état de dénuement; une pierre toute simple, ombragée par un saule, est le seul monument qui couvre les cendres de celui qui , dans sa belle vie militaire, chercha toujours à imiter le grand Frédéric. Non seulement Napoléon marcha glorieusement sur ses traces, mais encore il a dépassé, dans quelquesunes de ses campagnes , les vastes combinaisons du monarque prussien. A. Mazuy.

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