DU XII» AU XIV* SIÈCLE
La littérature, a-t-on souvent répété, est l'expression de la société. Peut-être cette définition eût-elle été plus juste si on l'avait appliquée aux sciences, à celles surtout qui se lient à la marche de la raison générale. Une ration peut se glorifier d'une brillante littérature, et pourtant être encore fort reculée dans son existence intelligente et matérielle; témoin le siècle de Louis XIV, où la surface seulement a de la vie, où tout est grand, mais au sommet; à côté d'une cour savante et fastueuse se traîne un peuple ignorant et misérable. Les décou-
vertes des sciences constatent d'une manière plus certaine l'état de la société ; lorsqu'on voit leurs résultats se répandre et devenir populaires, on peut dire qu'il y; a progrès.
L'état des sciences du 11* au 14e siècle fut împar* fait, mais l'époque qui produisit Racon (1) et Albertle-Grand n'est pas sans curiosité. Le caractère dominant de cette époque est un entraînement vers les science» occultes; ce fut une vieille coutume des aïeux que cette foi dans les sorts et les divinations : « Quiconque appellera un homme sorcier, dit une antique loi des
(t) Roger Bacon , qu'il ne faut pas confondre avec son homonyme plus moderne, est un franciscain du i3e siècle qu'il a rempli de ses travaux et de ses découvertes; il f u 1 poursuivi comme sorcier.
Francs, et l'accusera d'avoir porté la chaudière où s'assemblent les sorciers, sera condamné à 62 sous d'amende; si c'est un homme libre, et qu'on ne puisse justifier de l'accusation, on paiera 186 sous. » Ces précautions de la loi prouvent que déjà , chez les Francs, la sorcellerie était une opinion commune et populaire. Au 12e siècle, la grande ambition des savans fut de se mettre en communication avec les diables. Les uns se livraient à la contemplation des astres, aux divinations par l'astrologie; les autres cherchaient dans l'analyse des métaux des résultats surnaturels; tantôt ils travaillaient la pierre philosophale, l'art de trouver de l'or (plus de cent ouvrages sont écrits sur ces matières); tantôt une mixtion d'herbes, un breuvage, exerçaient un charme sur les hommes et les animaux ; on envoûtait un prince en piquant son effigie en cire, de telle sorte qu'il toînbait, s'amaigrissant tous les jours; puis certains talismans formaient autant de préservatifs contre les maladies de la vie humaine.
L'expérience grecque avait fait peu de progrès dans la physique, et l'on sait combien les livres d'Aristote sont incomplets. Cependant, au moyen-âge, c'était sur des traductions corrompues et presque inintelligibles de ces travaux, que les ouvrages scientifiques étaient entrepris et achevés. Trois hommes célèbres ont décrit le monde physique: saint Thomas, saint Bonaventure et Albert-le-Grand ; leurs travaux ne sont qu'un mélange des doctrines cabalistiques et des idées d'Aristote. Lorsqu'on en venait à des faits, à des applications, c'est alors que l'absurdité du système ressortait dans toute sa nudité : Vincent de Beauvais n'affirme-t-il pas que l'autruche couve ses œufs par la force calorique de ses regards? Il ne faut cependant point croire que ces études bizarres n'aient produit aucun résultat; c'est à l'esprit investigateur, à ces progrès persévérans, à cette inquiétude de l'imagination, que nous devons les premiers travaux de chimie et de mécanique; c'est dans ces laboratoires secrets, dans ces spéculations des longues nuits, que furent découvertes la boussole, la poudre à canon, les propriétés des verres convexes, et, plus tard, l'imprimerie et la gravure.
Albert-le-Grand a décrit la boussole en citant un passage d'Aristote, mais ce passage n'existe pas dans les œuvres du philosophe grec. Les anciens paraissent ne l'avoir point connue, car un si grand résultat eût fixé l'attention de Pline et des autres naturalistes. La description la plus complète de la boussole se trouve dans un livre du i3e siècle, connu sous le titre de Bille Guyot; l'auteur indique les propriétés de l'aimant , « pierre laide et brunctte, où le fer volontiers se joint, » ainsi que sa direction vers le nord et l'étoile polaire. Cette importante découverte de la boussole appartient au i3e siècle; toutes les nations maritimes s'en disputent la gloire; la France la réclame, parce qu'elle porte des fleurs de lis ; les marchands d'Amalfi l'avaient aussi revendiquée, parce que leur cité avait une boussole dans ses armoiries; quelques uns l'attribuent aux Arabes; d'autres enfin veulent que Marco Paolo l'ait rapportée de la Chine, mais les monumens constatent qu'elle était connue avant le retour du célèbre voyageur.
L'algèbre, la géométrie, la mécanique surtout, s'avançaient largement. Albert-le-Grand composa une tète parlante et un automate à figure humaine ,
qui allait ouvrir la porte quand on y frappait, et prononçait quelques mots. Roger Bacon avait fait un pigeon volant. En toutes ces recherches, la place de l'astrologie était grande; elle est la base des immenses travaux d' Albert-le-Grand, où la science des faits et des observations est étouffée par les théories cabalistiques. On ne peut ouvrir un livre d'astrologie sans que tout à coup n'apparaissent les sciences occultes , l'art d'évoquer les ombres dans le silence de la nuit, lorsque la lune, à demi-voilée d'un nua^e éclaire au lointain une ronde du sabbat. Albert nous apprend les moyens de broyer les simples, les mixtions alchimiques du sang, de la boue, pour produire des êtres par une génération factice; il nous donne la description de ces créatures imparfaites et effrayantes qui se meuvent sans exister. Une remarque curieuse, c'est que les ecclésiastiques ont travaillé à l'alchimie avec plus d'ardeur que tous les autres. On compte parmi les plus célèbres alchimistes, un pape, Jean XXII; un cardinal, Nicolas de Cusa; plusieurs évoques, chanoines, moines et abbés.
Ce que nous apprennent les chroniques des observations astronomiques révèle cette même tendance des esprits vers les superstitions astrologiques; le moine AJbéric parle îles sauts qu'on a vu faire au soleil; toute espèce d'éclipsé annonce un grand événement, une calamité au monde chrétien, la mort d'un pape ou d'un roi. Les chroniqueurs contaient avec naïvçté que le soleil passait la nuit, tantôt à éclairer le purgatoire, tantôt la mer; que la terre est soutenue par l'eau, l'eau, par les pierres, les pierres, par les quatre évangélistes, et ceux-ci, par le feu spirituel. Bacon n'était pas absolument étranger à ces puériles observations; toutefois, ses travaux sont plus rationnels; il rectifia de nombreuses erreurs sur le calendrier alors suivi, et en proposa au pape Clément IV une réforme. Les temps n'étaient point arrivés, et ce ne fut que trois siècles après qu'elle fut opérée, sous Grégoire XIII.
La médecine, qui avait fait de si grands progrès dans la vieille Grèce, semblait s'être entièrement perdue aux premiers siècles de notre barbarie; quelque faible routine s'était seulement conservée dans les monastères, où l'on pratiquait, avec l'hospitalité, l'art de guérir. Un des préjugés de la médecine d'alors, et elle en avait eu beaucoup! c'était de croire à la possibilité de prolonger indéfiniment la vie, tandis qu'elle s'occupait à peine de l'hygiène ou de l'art de la conserver. Roger Bacon a décrit des antidotes universels, au moyen desquels il pensait arrêter la mort elle-même , avec sa fatalité inexorable. Quant à la chirurgie, elle était confiée à des hommes illettrés, n'ayant que quelques habitudes purement mécaniques, quelquefois simples barbiers sans études. Aussi ne voit-on que des tentatives malheureuses, témoin le roi Richard, blessé légèrement au bras et expirant par l'ignorance de l'opérateur.
Les connaissances géographiques ne se sont perfectionnées qu'à une époque comparativement très-moderne. Le peu de notions que l'on avait au moyen-âge sur cette science, si utile aux progrès de l'esprit humain, avaient été transmises par les Arabes. On ne peut se faire une idée de toutes !es absurdités géographiques qu'on rencontre jusqu'alors dans les chroni^ ques. Gautier de Metz consacre tout un livre à la des-
cription de certaines îles où l'on voit six mois de jour et six mois de nuit : « Pour nous, s'écrie t-il avec assurance, nous déclarons le monde carré au milieu des mers. » Quelques chroniques ne distinguaient que àcux parties du monde : l'Europe et l'Asie, dans laquelle ils confondent l'Afrique. Ce qui devait avancer la science, c'était alors cet esprit voyageur qui avait tout à coup saisi l'Europe chrétienne. La mode des pèlerinages dans la Palestine dominait les châteaux et les cités; de pauvres pèlerins partaient à pied de la France ou de l'Angleterre, traversaient l'Italie, s'embarquaient à Gènes 0:1 à Venise pour la Syrie. Quelquefois ils ne prenaient point la voie de mer, et parcouraient l'Allemagne, la Hongrie, les terres de l'Empire de Constantinop'e; ils arrivaient au tombeau de Jésus-Christ après six ou huit mois de marche à travers des pays inconnus. Le désir de convertir les infidèles avait aussi engagé à ces courses lointaines, dans l'Inde et la Tartarie, des religieux prédicans qui rédigeaient avec soin leur itinéraire. De toute cette activité devaient résulter de plus larges notions géographiques. Marco Paolo, à travers ses erreurs , et quelque confusion pour les noms des lieux et des peuples, demeure justement célèbre pour les i -.menses services qu'il a rendus à la géographie, en facilitant les travaux dans des siècles plus éclairés.
Au reste, rien de plus comique que les cartes géographiques qui sont l'ouvrage des moines du moyenâge; toutes les positions sont fautives, toutes les divisions disproportionnées; aucune échelle ne peut servir à mesurer les distances; ils prennent le continent pour des îles, et des îles pour une portion du continent ; les plus vastes royaumes sont rapetisses aux proportions d'une province, et les provinces y apparaissent avec les dimensions d'un royaume.
Tels sont à peu près les documens qui nous restent sur l'état des sciences au moyen-âge. H est une vérité à constater : c'est que cette période fut une époque d'activité et de travail; on se livra avec ardeur aux investigations les plus diverses; et il n'est point douteux que les œuvres de ces hommes contemplatifs et laborieux n'aient puissamment avancé la science. — Nous nous occuperons, dans un prochain article, de l'état des beaux-arts.
A. Mazut.