‹ Magasin universel (volume 3)Chapitre 10 sur 242 · COADJUTEUR DE PARIS · texte numérisé non relu

COADJUTEUR DE PARIS

Bien des écrits ont été fails sur le cardinal de Retz; la plupart sont empreints de cet esprit étroit qui empêche les larges vérités historiques de se faire jour : tous manquent de ce caractère d'impartialité qui doit présider à l'histoire. On nous a peint le cardinal comme un factieux, comme un révolutionnaire, ce qui n'est pas exact; le cardinal fut un ambitieux, avec la soif des grandeurs et l'amour du pouvoir : il fut cela , rien autre chose.

Jean-François Paul de Gondi, célèbre sous le nom de Coadjuteur, qui s'est montré si bruyant à l'époque de la Fronde, était né à Montmirail, en 161/,. Nous ne parlerons pas de sa laideur, de ses jambes arquées,

ni des autres particularités de sa personne. Sa famille, d'une noblesse nouvelle et sans gloire, avait pris néanmoins une haute position dans l'État; son père était général des galères; son oncle avait succédé à un autre Gondi dans l'archevêché de Paris, qu'on destinait au frère du cardinal, pour faire de ce siège épiscopal un patrimoine de famille. Toutes ces grandeurs dataient d'un parvenu, Albert de Gondi qui se trouva maréchal de France pour avoir commandé cent chevaux à la bataille de Saint-Denis.

Vincent de Paul , ce modèle admirable de charité chrétienne , fut le précepteur de Paul de Gondi. Son frère, destiné aux grandeurs ecclésiastiques, ayant été tué dans une partie de chasse, cet événement ouvrit au jeune Paul les larges portes de Notre-Dame. Il faut lui rendre justice : il n'épargna rien pour contrarier les vues paternelles; refus, menaces, débauches, duels, tout ce qu'il était humainement possible de faire pour démontrer qu'il serait un mauvais prêtre, il le fit, tout, jusqu'à vouloir enlever sa cousine, mademoiselle de Rcl/.. Après s'être fait une certaine renommée de spadassin, après avoir montré sous la soutane plutôt un page qu'un abbé , le jeune Gondi partit pour Venise. Peu de temps après il revint à Paris pour conspirer contre le cardinal de Richelieu; le ministre, qui ne pardonnait pas souvent, se montra toutefois oublieux, et à sa mort on trouva dans ses papiers des notes favorables sur le petit abbé de Gondi.

Richelieu expirait, et Louis NUI le suivait de près dans la tombe, comme si ce roi n'avait pu ni régner ni vivre sans sou ministre. La France tomba alors aux mains des étrangers; une Espagnole, Anne d'Autriche, fut déclarée régente; elle choisit pour chef du conseil icilien, le cardinal Mazarim Nous allons voir maintenant Paul de Gondi sur la grande scène des événemens ; il vient d'être nommé à la coadjutorcrie de l'archevêché de Paris. Plat-ous ici Mazarin en face du cardinal de Retz, qu'il traita toujours en ennemi.

Les impôts qu'on avait promis d'alléger devenaient chaque jour plus pesans. Le Parlement de Paris éclate, le peuple applaudit et prend les armes; la chambre des comptes, la cour des aides, proposent au Parlement un traité d'union pour la défense de l'intérêt général; on le signe. Mazarin mande les principaux membres des quatre compagnies; il leur commande de déchirer le traité. Le coadjuteur alors se présente comme médiateur; on le joue, on lui promet qu'il ne sera rien entrepris contre le parlement, et quelques jours après, la bataille de Lens étant gagnée, Mazarin, au moment même où l'on chante un Te Deum à Notre-Dame, fait enlever de leur domicile Blanc-Mesnil et Broussel, membres les plus populaires du Parlement. A cette mesure, toute la population s'enflamme; le coadjuteur accourt dans le cabinet de la régente, où l'on tenait conseil; sa présence y excita d'insolentes railleries. Eu le voyant paraître, un courtisan se mit à dire : « Votre Majesté est bien malade; le coadjuteur lui apporte Pextrême-onction. » Il n'obtint de la reine que ces paroles amères: « Allez vous reposer, Monsieur, vous avez bien travaillé. » Alors il rentre à son archevêché, le cœur tout meurtri de moqueries, et il n'en sort que le jour des Barricades pour aller distribuer ça et là des bénédictions, ce qui fit dire à la cour qu'il avait béni la révolte.

Le coadjuteur ne songea plus qu'à tourmenter Mazarin. De là datent ses relations avec la duchesse de Longueville, par le crédit de laquelle il donnait aux frondeurs le duc de Longueville , son mari , gouverneur de Normandie, et le prince de Conti son frère. Un arrêt du Parlement, rendu tout d'une voix, déclare Mazarin ennemi de l'État , perturbateur du repos public; Paris met sur pied une armée de trente mille hommes, dans laquelle le coadjuteur fait marcher un régiment levé à ses frais ; la Bastille est prise, et Broussel en est le gouverneur, lui, Broussel naguère prisonnier. Le caractère de ce mouvement devient si sérieux, qu'une partie de l'aristocratie se détache de la cour et vient se ranger auprès du Parlement; car lorsque les troubles civils prennent de la consistance , toujours l'aristocratie se partage : une moitié reste à la couronne, l'autre moitié passe au peuple. Quoique résolue à combattre, la cour effrayée dépêche un héraut que le Parlement refuse de recevoir, sous le prétexte fourni par l'esprit subtil du coadjuteur, qu'on n'envoie des hérauts qu'à ses ennemis ou à ses égaux, et que, à l'égard du roi, le Parlement n'est ni l'un ni l'autre. Ainsi Gondi trompait la conscience niaisement monarchique de ces bons magistrats.

Cependant on signe la paix. Rentré dans Paris , Mazarin n'oublia pas son inimitié contre le coadjuteur. Il avait cette fois un autre et non moins fatigant adversaire dans le prince de Condé. Mazarin résolut de les perdre l'un par l'autre. Il fit tirer deux coups de fusil dans le carrosse du prince de Condé, et jeta le soupçon à la face du coadjuteur. L'affaire fut portée au Parlement; le coadjuteur se présente accompagné d'un seul aumônier; il demande si l'on peut le croire capable d'un meurtre sur la personne d'un prince du sang; et comme le président de Mesme avait fait allusion à la conspiration d'Amboise, il l'apostropha : « Où donc trouvez-vous de la ressemblance avec cette conspiration, dit-il, où figuraient les premières familles de France, tandis que dans celle-ci, vous ne voyez que la police d'un escroc sicilien, devenu premier ministre? » Quelques jours après il proposa au Parlement des remontrances pour faire éloigner de Paris Mazarin. C'est dans cette séance mémorable qu'il improvisa du Cicéron pour donner plus d'autorité à sa parole; toutes les fortes têtes du Parlement furent dupes de «ctte fausse citation.

Mazarin est forcé de sortir de France. Réduite aux dernières extrémités , la reine se rapproche du coadjuteur, et lui offre la place de premier ministre, qu'il refuse. Il fut plus docile quand on lui proposa la pourpre; il reçut la barrette du cardinalat à Compiègne, des mains du jeune Louis XIV. En ce moment tout change de face; le prince de Condé se décide à la guerre civile; il se rend dans la Guyenne, lève des troupes, prend des villes , et arrive à l'improviste sous Paris, pour ce fameux combat du faubourg Saint-Antoine, où, acculé par Turenne contre les remparts, il allait être écrasé, si Paris ne lui eût ouvert ses portes.

Ici finit la Fronde, ici décroît la fortune du coadjuteur. Le Parlement, fatigué de ces sanglantes dissensions, signe une nouvelle paix; Mazarin revient à la cour, et le coadjuteur, malgré des avis venus de toutes parts , ayant osé se montrer au Louvre, s'y voit arrêté

sans que le peuple témoigne la moindre émotion. On le conduit à Vincennes , où , pour lui accorder la faveur d'être transféré à Nantes, on le force à donner sa démission de l'archevêché de Paris, dont il venait d'entrer en possession par la mort de son oncle. Arrivé au château de Nantes, il médite son évasion qu'il exécute avec une intrépidité inouie. Cette évasion est trop drar matique pour en négliger les détails.

Ce fut un samedi de l'année i654 , par un beau soîeit couchant du mois d'août. Il venait quelquefois après son dîner se promener sur la plate-forme où deux sentinelles avaient la consigne de suivre des yeux tous ses mou«vemens ; mais les choses extraordinaires plaisaient à ses calculs. Son médecin , et l'abbé Rousseau qui portait sous son ample soutane tous les ustensiles néces^ saires pour l'évasion projetée, l'accompagnaient. Derrière eux, à quelque distance, marchaient deux valets de chambre chargés d'un rôle tracé d'avance pour le succès de l'entreprise. La conversation était joyeuse , les physionomies sans trouble. Après quelques instans, le cardinal feignit d'avoir soif, et, quand il eut bu , les valets de chambre s'approchèrent des sentinelles pouu leur offrir de vider la bouteille, en ayant soin, sans y mettre aucune affectation, de les entraîner derrière une tour, comme pour empêcher le cardinal de s'apercevoir qu'on allait achever son vin. Alors le cardinal , élevant sa hardiesse jusqu'à la témérité, quitte sa simarre rouge, et la met sur un bâton entre deux créneaux , pour que cette espèce de mannequin improvise fasse croire aux sentinelles , lorsqu'elles retourneront à leur faction , que le prisonnier s'est arrêté là. Le médecin et l'abbé déroulent une longue corde, au bout de laquelle est une escarpolette destinée à servir de siège au cardinal ; ils l'attachent à cette corde par une sangle qui lui traverse la poitrine d'une épaule àt l'autre, et ils le laissent glisser tout doucement contre le mur du bastion , haut de quatre-vingt-dix pieds. Au moment où il touchait la terre, une sentinelle le couche enjoué; servi par sa présence d'esprit accoutumée, le cardinal va droit à elle, traînant la corde de laquelle il ne s'est point encore dégagé, et, avec le ton du commandement, il lui dit: « Si tu fais feu, tu seras pendu.» La sentinelle, mise à la question quelques heures après, avoua qu'elle avait cru que le gouverneur était du complot.

Tout semblait achevé. Le cardinal, monté sur un cheval vigoureux, entouré de quelques amis, galopait vers le premier relais , où d'autres chevaux, d'autres amis étaient placés pour qu'il pût aller ainsi de relais en relais jusqu'à Paris; lorsque, violemment lancé contre une borne , le cardinal se rompt l'épaule gauche. « Cet événement, dit- il , changea ma destinée. » On le remit sur le cheval ; mais il fallut adopter un autre plan et suivre une autre route. Le cardinal ressentait une telle souffrance de son épaule cassée , qu'il était obligé de se tirer violemment les cheveux pour ne pas s'évanouir: comme la douleur devenait de plus en plus intolérable, on l'étendit dans les longues herbes d'un champ. Transporté ensuite sur une litière, passant de là sur une frêle barque, les flots emportèrent cette vie aventureuse jusqu'en Espagne, et de là à Rome, où d'autres événemens l'attendaient. Le saint père venait de mourir; le cardinal de Retz arriva à l'ouverture du conclave -} dans cette assemblée, sa dextérité ? déjà exercée

au parlement, dirigea les votes, et commanda au scrutin. Des intrigues le forcèrent à s'éloigner de Rome. La tristesse gagne le cœur, au spectacle de ces courses sur la terre étrangère; après s'être traîné en Hollande, dans les Pays-Ras, il revint en France, mais pour s'y «acher au fond d'une province.

Une seule fois il parut à la cour, où Louis XIV lui parla de ses cheveux blancs, pour lui faire comprendre qu'il ne voyait en lui qu'un vieillard condamné à l'oubli et au repentir. Versailles ne le vit plus; la vie du coadjuteur fut désormais toute pour le travail ; c'est à ce travail que nous devons la ré-

daction de ses Mémoires. Ce n'est pas cependant que le cardinal ne vînt quelquefois à Paris, mais en secret, ignoré, ne se montrant nulle part. C'est dans un de ces voyages à Paris qu'il mourut presque subitement, en 1679, chez la duchesse de Lesdiguières, sa nièce. Madame de Sévigné consacre à cette mort quelques phrases mystérieuses; sans doute elle a écrit sous l'impression de certains bruits populaires , et l'on sait que le peuple ne croit jamais la mort assez hardie pour frapper ceux qu'il regarde comme étant d'une nature supérieure à la sienne.

Le Cardinal de Retz.

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