LE VÉSUVE
Le Vésuve est situé entre la mer et les Apennins, à environ deux lieues et demie de Naples, dont il est séparé par la courbure du golfe. Il a subi tant de variations dans sa hauteur et dans la forme de son cratère, qu'il devient très-difficile d'en donner une idée exacte, et que le voyageur ne peut raconter que ce qu'il a vu, et non pas annoncer ce que verront ceux qui viendront après lui. Tel qu'il est aujourd'hui toutefois, le Vésuve passe généralement pour être élevé d'environ GO') toises au-dessus du niveau de la mer.
Les écrivains de l'antiquité ne nous fournissent sur cette montagne que des notions tellement vagues et incertaines, qu'on ne sait pas même au juste si c'était bien à cette même montagne que les anciens donnaient le nom de Vésuve. Quelques passages feraient soupçonner qu'ils désignaient sous ce nom la Solfatara de Pouzzol. Cependant Diodore, Strabon et Pline paraissent s'accorder à donner cette dénomination à la montagne que nous connaissons sous ce nom. Tome iv. — mars 1 837.
On ne trouve rien dans l'histoire des premiers temps de l'Italie qui fasse penser que le Vésuve se fut déjà signalé par ses ravages et ses éruptions. Le premier auteur qui en fasse mention est Diodore de Sicile, qui écrivait vingt-cinq ans avant Jésus-Christ; il dit que cette montagne avait autrefois vomi des flammes comme l'Etna, et qu'elle conservait encore quelques traces de convulsions volcaniques. Strabon entre dans de plus grands détails : après avoir décrit Pompéi, Herculanum et plusieurs autres villes, il dit qu'audessus de ces villes s'élève le Vésuve, montagne trèsfertile, dont le sommet seulement est recouvert de cendres, et paraît indiquer qu'il y avait en ce lieu un volcan, qui se sera éteint lorsque toutes les matières combustihles auront été consumées.
Cependant les habitants de toute cette contrée vivaient dans la plus grande sécurité, et étaient bien loin de soupçonner que près d'eux veillait un ennemi terrible, qui bientôt allait répandre au loin la dévastation et la terreur.
Je ferai précéder le récit de mon ascension d'une description sommaire des principales éruptions, empruntée à divers auteurs contemporains et témoins
oculaires, et à l'intéressant voyage de M. de La Chavanne.
Le premier signe que le volcan donna de son existence fut un tremblement de terre en l'an 63. Les secousses effrayèrent les habitants, les chassèrent de leurs demeures, et firent écrouler plusieurs villages situés à la base du cône. Cependant cette convulsion cessée et la terreur disparue, les habitants revinrent et réparèrent leurs maisons. Voici la manière dont Sénèque fait la description de cet événement :
« Pompéi, cette ville célèbre de la Campanie, près de laquelle le rivage de Surrentum et de Stabia d'un côté, et celui d'Herculanum de l'autre, formaient par leur réunion et leur enfoncement un golfe agréable, vient d'être ruinée, et ses environs fort maltraités par un tremblement de terre, en hiver, c'est-àdire dans une saison que nos ancêtres croyaient exempte de périls de cette nature. La Campanie, qui n'avait jamais été sans alarmes, mais qui au moins s'était trouvée sans atteintes jusqu'alors, fut en grande partie ravagée par ces violentes secousses du globe. Une partie d'Herculanum a été détruite ; la colonie de Nuceria a été endommagée ; la ville de Naples a essuyé des pertes plutôt particulières que publiques, et a été légèrement éprouvée par ce redoutable fléau; plusieurs maisons de campagne sur la cime des montagnes ont ressenti des secousses sans effet. On ajoute qu'un troupeau de six cents moutons fut étouffé, que des statues ont été brisées, et qu'après cet événement funeste on vit errer dans les campagnes des hommes privés de la raison. »
Seize ans d'une tranquillité trompeuse s'écoulèrent, après lesquels la montagne déploya de nouveau son activité effrayante. Pline le jeune a décrit avec des détails très-circonstanciés et infiniment curieux cette fatale éruption de 79, qui laissa après elle des souvenirs ineffaçables. Dans une lettre à Tacite, il commence par raconter la mort de son oncle, qui périt dans cette éruption, victime de son courage et de son amour pour la science. Il était à Misènes, commandant la flotte romaine. Curieux d'observer de près un aussi terrible phénomène, et de porter du secours aux malheureux menacés de la mort, il monte sur un vaisseau, traverse le golfe et se fait conduire à Stabia ; partout régnent la terreur et la confusion, on fuit de tous côtés. Pline, cependant, pour rassurer son ami Pomponianus, chez lequel il était descendu, se livre au sommeil ; mais, réveillé par le tumulte, il est forcé de fuir jusqu'au rivage, où, trouvant la mer trop agitée pour s'embarquer, il s'arrête, demande de l'eau et se couche sur un drap qu'il fait étendre ; bientôt des flammes qui parurent plus grandes et une odeur de soufre, qui annonçait leur approche, mirent en fuite ceux qui l'accompagnaient. Il se lève, appuyé sur deux serviteurs qui ne l'avaient point abandonné, et, dans le moment, il tombe mort. Trois jours après, on retrouva au même endroit son corps entier, couvert de la robe qu'il avait quand il mourut, et dans la position d'un homme qui repose.
Un siècle après, Plutarque ajoute encore à ces détails, et cinquante ans plus tard, Dion C^ssius, y mêlant ie récit d'histoires merveilleuses et de fabj.es créées et répétées par le peuple, dit qu'une grande disette s'ensuivit, que des tremblements de terre
ébranlèrent ie pays et furent accompagnés de bruits horribles, tant sous terre que dans l'atmosphère; la mer rugissait, et on entendit des éclats affreux, comme si des montagnes se déchiraient ; d'énormes pierres furent lancées, ainsi que des masses de feu et de-fumée, de sorte que l'air en était obscurci, et le soleil avait disparu comme pendant une éclipse. Des amas de cendres couvrirent la terre et la mer, détruisirent tout, et ensevelirent deux villes entières, Herculanum et Pompéi, au moment où le peuple se trouvait au théâtre. Les cendres furent portées jusqu'en Afrique, en Syrie et en Egypte, et elles occasionnèrent une grande terreur à Rome, où l'air en fut tellement chargé, qu'on ne vit pas le soleil pendant toute la journée. Gallien et Eulrope parlent dans le même sens.
Je vais faire précéder la suite de mon récit du tableau chronologique des éruptions du Vésuve, depuis celle de 79 jusqu'à celle de 1 822, la plus récente de toutes.
L'éruption de 472 a été citée par Sigonius dans son histoire de l'empire d'Occident. Il prétend que l'Europe entière fut couverte de cendres fines, et qu'il en tomba. à Constantinople, où elles causèrent de grandes alarmes.
Celle de 993 mit, dit-on, le feu à Rome en divers endroits, entre autres à la cathédrale de Saint-Pierre.
La septième éruption commença le 27 février J036. Un moine de Mont-Cassin en donne une description qui fait croire qu'elle dut être considérable, puisqu'il dit que les flancs de la montagne s'entr'ouvrirent, et qu'il en sortit un torrent de matières liquides qui s'étendit jusqu'à la mer. C'était, dit-on, la première fois que la lave coulait depuis 79.
En 1631, des secousses de tremblement de terre précédèrent la treizième éruption, une des plus formidables dont on ait conservé la mémoire. Les puits des environs se desséchèrent. Le 16 décembre, au milieu de la nuit, on ressentit dans les enviions de la montagne de violentes secousses qui durèrent presque sans interruption jusque vers le matin, qu'on vit une immense colonne de fumée noire et épaisse s'élever dans les airs et prendre la forme d'un pin d'Italie, indice certain d'une éruption violente. Une nuit obscure enveloppa le golfe ; une pluie de cendres et de sable couvrit au loin les environs ; le tonnerre retentit, et l'obscurité ne fut dissipée par intervalle que par la clarté des éclaiis et des globes de feu que lançait l'abîme. Les convulsions se terminèrent par une explosion ; la montagne s'ouvrit du côté de S. Giovanni a Teduccio j un torrent de lave en sortit et se divisa en sept branches, brûlant des jardins, des vignes et des villes, Portici et Résina furtnt détruits, et la lave, roulant ses flots enflammés à la mer, entraîna avec elle une partie des Due Torrc ; une des branches se dirigea vers la Motionna dcl Arco. Ce pays
si riche n'offrit plus que les restes d'un vaste incendie. A ces torrents de feu succédèrent des torrents d'une eau bouillante, qui, sortant des flancs de la montagne, entraînèrent du sable et des cendres, et dévastèrent ce que le feu avait épargné; un violent tremblement de terre vint compléter cette scène d'horreur. Ce ne fut que le 25 février que l'éruption cessa, après avoir duré soixante-dix jours. Le nombre des victimes monta, dit-on, à trois mille. Cinq cents personnes, qui se rendaient en procession à la Torre del Greco, furent noyées par un de ces torrents.
Ce fut en 1737 qu'eut lieu la vingt- deuxième éruption, observée pardon Francesco Serrao, premier médecin du roi de Naples. Voici l'abrégé de la description qu'il nous en a laissée. Le Vésuve fumait depuis sept ans : le 14 et le 15 mai, cette fumée se montra accompagnée de flammes. Elle augmenta considérablement dans la nuit; alors le volcan commença à lancer des pierres ardentes, et l'embrasement continua plusieurs jours, paraissant tirer son activité d'une quantité prodigieuse de soufre dont le sommet de la montagne était couvert. Le 20, la violence de l'incendie avait augmenté, au point qu'on voyait en plein jour la flamme s'élever au-dessus du cratère. Vers le soir sa fureur redoubla et continua jusqu'au lendemain, qu'une explosion épouvantable acheva d'inspirer la terreur aux villages d'alentour. Sur le soir, on aperçut une crevasse dans la montagne, et le volcan vomit des flammes par cette nouvelle bouche; mais telle était l'activité du feu et la quantité des matières embrasées qui bouillonnaient dans le gouffre, qu'on ne vit point de diminution dans la gerbe de flammes qui jaillissait du cratère. Cette matière paraissait enveloppée d'une vapeur sombre, sillonnée sans cesse par des éclairs d'un rouge ardent, .tandis que la lave débouchant par la crevasse se précipitait sur Résina. Vers neuf heures le torrent parut ralentir sa course ; le rouge ardent des matières en fusion commençait à perdre un peu de son éclat. A onze heures, la crevasse commença à vomir de nouvelles matières; elle jeta des pierres, ce qu'elle n'avait pas encore fait. Le torrent reprit son cours avec plus de rapidité ; la montagne paraissait en feu. On l'entendit éclater avec fracas ; les secousses étaient aussi épouvantables que fréquentes. Chacun fuyait avec horreur des lieux que le feu et la terre menaçaient d'engloutir. Le 21, la lave accumulée se fraya plusieurs routes, le feu se communiqua à une forêt de genêts qui couvrait une portion de la montagne, et la réduisit en cendres. La lave envahit un couvent de Capucins situé vers l'occident, puis vint s'arrêter au bord de la mer. Le torrent de feu avait3, 800 toises de long, 150 pieds de large et 24 de hauteur. Le 24, on entendit une très-forte explosion ; puis l'incendie alla toujours en décroissant jusqu'au 29 qu'il parut éteint. Cependant la fumée continuait toujours noire et épaisse. Les 5 et 6 juin, après une pluie abondante, cette fumée devint blanche, et répandit dans les environsune odeur suffocante de soufre qui endommagea les arbres à plus de six cents pas à la ronde. Unesecondepluie qui tomba quelques jours après surles laves encore ardentes les fit fumer de nouveau, et si elle ne produisit pas, comme la première fois, cette vapeur sulfureuse, il s'en exhala une odeur infecte qui occasionnait de violentes douleurs de tête.
Ces laves parurent embrasées jusqu'au 25, que leur surface devint noire, et pendant plus d'un mois elles conservèrent assez de chaleur pour enflammer un bâton qu'on y enfonçait. Serrao évalue à 319,658,161 pieds cubes la quantité de matières sorties du volcan pendant ces vingt-deux jours.
Le 22 octobre 1751 commença la vingt-troisième éruption, qui s'annonça par de fortes explosions et des secousses qui se ressentirent à Naples et à Massa. Le 25, leshVnCsde la montagne s'entr'ouvrirent avec fracas du côté de Bosco-trc-Cate. L'ancienne lave fut soulevée, et un torrent de matière liquide descendit dans la plaine, et combla un vallon d'une largeur de 40 pieds sur une profondeur de 65. Six mois après, cette masse de lave avait encore une chaleur insupportable, et il s'en exhalait une vapeur de soufre et de vitriol qui ôtait la respiration.
Le 4 décembre 1754 commença la vingt-quatrième éruption qui dura six ans, pendant lesquels le Vésuve vomit presque continuellement des laves.
En 1760, il s'ouvrit au pied de la montagne douze bouches à feu avec des éclats semblables à des décharges d'artillerie; la lave, après avoir parcouru 4 à 500 toises, s'arrêta le 23 décembre. Le 28, un autre courant se dirigea vers la Torre, et le lendemain s'arrêta à douze pas de la mer; mais les émissions de fumée et de pierres ne cessèrent que le 7 janvier. Cette éruption répandit dans l'atmosphère une vapeur si meurtrière, que la plupart de ceux qui la respiraient périssaient en peu de jours. Les cadavres se couvraient de taches pourprées, et l'autopsie découvrait le poumon et le ventricule droit du cœur prodigieusement gonflés par la quantité de sang qui s'y était portée, à peu près de la même manière que chez les personnes asphyxiées par la vapeur du charbon.
Le chevalier Hamilton a laissé une longue description de l'éruption de 1767 ; en voici l'abrégé :
« Il s'était formé sur la montagne un monticule de la hauteur de 185 pieds, qui servait de cheminée principale au volcan, et d'où jaillissait une fumée noire si épaisse qu'elle ne paraissait sortir qu'avec difficulté. A tous moments de grosses pierres étaient lancées à une hauteur considérable. Déjà la lave était parvenue au vallon, quand la nuit vint encore ajouter son obscurité à cette scène d'horreur. Une violente détonation se fit entendre , et lorsque le jour parut, on découvrit que la montagne s'était ouverte depuis le sommet jusqu'à son milieu, et que de cette nouvelle brèche sortait une fontaine de lave ardente. La terre tremblait, et il tombait une grêle de pierres ponces. En un peu moins de deux heures, la lave avait déjà couvert trois milles; elle avait cependant près d'une lieue de largeur sur 70 pieds d'épaisseur. »
On ne saurait donner une idée de la confusion de cette nuit dans Naples. La retraite précipitée du roi, forcé de quitter Portici, vint encore augmenter les alarmes. Les églises étaient remplies de monde ; on ne rencontrait que processions dans les rues. Les journées des 20, 21, 22 et 23 se passèrent dans une alternative de calme et de fureur, Les cendres pleuvaient dans Naples en si grande abondance, qu'on était obligé de se servir de parapluies. Le 24 se ter-
mina cette éruption qui avait été aussi violente que de courte durée.
M. Denon a décrit comme témoin oculaire l'éruption de 1799; j'emprunte donc à sa narration les détails que je transcris ici :
« Dans les derniers jours de juillet le volcan jeta vers la Somma une longue coulée de laves, mais ce ne fut que le 3 août, deux heures avant la nuit, que la montagne fit entendre un grand bruit intérieur. A la nuit, on en aperçut le flanc couvert de quatre ou cinq ruisseaux de lave. Le 5, à la nuit, la montagne était toute en feu; une gerbe de flamme d'une hauteur prodigieuse s'élançait du cratère ; le 6, elle s'arrêta ; la journée du 7 fut assez calme, mais à onze heures du soir la lave recommença à couler. Dans la soirée du 8, il s'éleva une gerbe de feu de 18,000 pieds d'élévation. La terreur s'empara du peuple, et en un instant le chemin de Portici se trouva couvert de malheureux emportant leurs enfants et leurs effeis les plus précieux, et tout cela se passa dans le court espacede vingt-huit minutes que dura le phénomène. Le 14, tout était fini. »
J'arrive enfin à l'horrible catastrophe de 1794. Le 12 juin, Torre del Greco ressentit un violent tremblement de terre. La nuit se passa en continuelles alarmes, ainsi que les deux journées suivantes. Le dimanche, on entenditcommeune décharge d'artillerie. Le bruit partit, non du sommet, mais du milieu de la montagne quis'ouvrit à l'occident. Des torrents de lave enflammée roulaient dans deux directions; l'un, d'environ un mille de largeur, prenant son cours sur Résina, l'autre sur la Torre del Greco, bourg d'environ 1800âmes, qui devintlaproie de la lave, et dont les habitants furent obligés de chercher un refuge à Naples. L'autre bras incendia le palais Rrancaccio, l'église des Marins et le couvent des Franciscains. Le 8 juillet tout était terminé.
En 1804, il y eut une éruption assez faible. Ce fut quelque temps après, dans un moment où le Vésuve était dans le plus grand calme, que Châteaubriant y monta ; il nous a donné dans une de ses lettres le récit de son ascension.
En 1820, huit bouches s'ouvrirent à la fois, et devinrent autant de cratères, deux dans l'intérieur du cône principal et six à l'extérieur.
En 1822, un neuvième se forma encore, et bientôt un torrent de feu se dirigea sur Résina, en passant sur lalavedel810. Cette année, il y eut deux éruptions, ou plutôt celle de janvier lie fut que le prélude de celle d'octobre. Le 20 de ce mois, on ressentit des secousses de tremblement de terre. Le 21, la lave bouillonna, et se précipita en deux courants sur Résina; à minuit d'énormes gerbes de feu jaillirent dans les airs à plus de 2,000 pieds. Le 22, à midi, une colonne de fumée s'éleva à une hauteur démesurée, s'étendant en forme de parapluie ; divers courants de lave menacèrent Portici et Bosco-tre-Case. Le 27, des torrents d'eau transportèrent les cendres, et inondèrent les pays voisins. La nature était en combustion. A Naples, des pluies de cendre eurent lieu par deux fois, et à un intervalle de huit jours. La première fois elles étaient rouges, la seconde blanches. A la Torre delV Annunziata, les propriétaires durent avoir soin de balayer d'heure en heure les terrasses de leurs maisons, tant la cendre tombait épaisse. Cependant
aucune frayeur ne se manifesta dans Naples; il n'en fut pas de même à Torre del Greco : dans ce malheureux village, plus exposé qu'un autre, les habitants se tiennent toujours prêts à la fuite, à chaque éruption un peu considérable ; aussi émigrèrent-ils. Le cratère changea de forme, et perdit quelques centaines de pieds de sa hauteur.
Tel est le résumé succinct des diverses éruptions du Vésuve. Aujourd'hui, tout épouvantable qu'il est, il est dans un de ses moments de tranquillité ; mais il ne faut pas se fier au calme apparent qu'il conserve quelquefois pendant une assez longue suite d'années.
Les éruptions sont annoncées par des secousses souterraines, et on voit s'élever des tourbillons d'une fumée noire et épaisse, qui prend la forme d'un pin d'Italie ; les puits des environs se dessèchent, et la mer se retire de ses rivages.
Voici maintenant la liste abrégée des principales matières vomies par le Vésuve :
1° La fumée ; 2° la cendre, sable noir et fin ; 3° les pierrettes, sable plus gros; 4e les pierres ponces : elles sont plus brunes et plus pesantes que les pierres ponces ordinaires ; 5Ô les pierres naturelles : le Vésuve les jette un peu brûlées à l'extérieur; 6° les écumes : il y en a de très-légères qui ressemblent à l'écume de sucre ; les grosses écumes ressemblent au mâche-fer ; 7° les pyrites octaèdres, petites colonnes d'environ deux lignes de longueur, à huit faces polies et noires: il s'en trouve quelquefois de jointes ensemble ; 8° le soufre stérile : il se trouve sur les pierres ponces, et autres pierres dans le plan intérieur ; il est jaune, et n'a que peu d'odeur ; le plan intérieur est quelquefois jaune à cause du soufre, blanc à cause de l'alumine, vert à cause du cuivre et du vitriol, gris à cause du fer ; 9° le soufre pur natif; 10° le talc, qui se trouve attaché aux pierres que lance le Vésuve : c'est une sorte de pierre transparente comme le verre, et qui se lève par feuilles; 11° les marcassites : elles se trouvent dans le plan intérieur ; on y distingue toutes sortes de métaux ; leur poids est énorme ; 12° les cristallisations représentant des pierres précieuses de toutes espèces ; 13° les stalagmites dans les grottes, et produites par les infiltrations de la pluie ; 14° eau de mer, mêlée de coquillages ; 15° minéraux de toutes sortes, mélangés, confondus dans ce laboratoire infernal ; 16° les cailloux volcaniques, de diverses nature et couleurs ; 11° enfin les laves. La lave est une matière embrasée et liquide, de la consistance du verre fondu. Elle sort ordinairement des flancs de la montagne pendant les éruptions, et se répand comme un torrent dans les campagnes. Ses couleurs sont variées à l'infini, selon la matière dont elle se compose, car tous les minéraux entrent dans sa formation.
J'arrive enfin au récit de mon ascension, récit qui, je pense, sera lu avec plus d'intérêt, après la notice dont je l'ai fait précéder.
Ce fut au commencement de janvier 1830 que nous partîmes de Naples, à sept heures et demie du matin, pour aller visiter le Vésuve, ce volcan que les Napolitains, dans leur style poétique, appellent la montagne, comme les Grecs appelaient Homère le poêle, les Romains Virgile. Nous nous fîmes conduire en calèche à Résina, village sur le bord de la mer,
tenant à Herculanum, et le plus proche du Vésuve, qui l'a déjà recouvert quatre fois. A peine descendus de voiture sur la petite place où se tiennent les ciceroni, et les ânes qui transportent les voyageurs, nous nous vîmes entourés par la foule. C'était à qui s'emparerait de nous, à qui crierait le plus haut pour nous offrir ses services, ou nous faire prendre ses ânes. On eût dit une émeute. Impatientés, nous envoyons promener hommes et ânes, et comme le dernier des Horaces, nous fuyons pour disperser nos ennemis. Nous partons seuls. Ce ne fut qu'à quelque distance de Résina que nous adoptâmes un guide, qui avait persisté à nous suivre. A neuf heures nous commençons notre ascension. A peine avons nous dépassé les dernières maisons de Résina, que déjà nous marchons sur les laves dont la couleur noirâtre vient attrister la vue. Déjà, avant-coureurs des
fatigues qui nous attendent, les pierres volcaniques, les scories nous déchirent les pieds. Ici, commence cette nature morte, ce principe de destruction, qui tout d'un coup transforme un pays fertile et riant en un désert de la mort. Tout ici a quelque chose d'effrayant et de sinistre. Cependant l'œil se repose de temps en temps sur quelques portions de terrain qui n'ont pas encore été envahies, ou qui, rendues à l'agriculture parla succession des temps, se recouvrent d'arbres et de vignes, et paraissent les oasis de ce désert. C'est là que croît ce vin si renommé, le Lacryma Christi. La cendre du volcan fortifie le cep, et dédommage au moins ainsi des maux que parfois elle cause. Aussi, le croirait-on? nulle contrée du globe ne possède dans un même espace autant de population que celle qui entoure le Vésuve. Il est environné d'habitations et de jardins, propriété
(Vue de rermilage du Vésuve.)
d'hommes qui oublient leur danger en tâchant de tirer parti de la fertilité du sol, et qui, l'éruption terminée, reviennent élever de nouveau leur maison à l'endroit même qu'une expérience funeste et inutile
devrait leur apprendre à fuir. Nous avançons
bientôt tout est couvert par les laves : on distingue celles produites par les diverses éruptions à la différence de leur couleur. Notre guide nous fait remarquer celle de 1822, qui occupe une immense superficie. La route se dirige pi esqu'en ligne droite vers le côté du cône qui regarde le nord, jusqu'à ce qu'elle arrive au Piano délie Gineslre . Ce plateau, jadis couvert d'arbustes toujours verts, de buissons et de genêts, n'est plus maintenant qu'une étendue déserte, où l'on ne voit autre chose que les surfaces écumeuses de vastes courants de lave qui s'y sont croisés l'un sur l'autre.
A onze heures moins un quart, nous atteignons
l'ermitage de San-Salvator, placé sur une petite plate-forme, à l'extrémité occidentale du Colmo dei Canlcroni. Jusqu'à présent, sa position élevée l'a préservé des laves qui se sont toujours divisées au pied du rocher volcanique sur lequel il repose. Cet ermitage, qui date de 1631, contient une chapelle et quelques chambres. Un ermite hahite,là, dit madame de Staël, sur les confins de la vie et de la mort. Devant sa porte sontquelquesarbres,dernieradieu à la végétation. Ces ermites ne sont pas toujours des religieux ; il y a environ quarante ans, l'un d'eux, mort dans un âge trèsavancé, était un ancien valet de chamhre de madame de Pompadour. Quel contraste! Avoir servi les petits soupers de Louis XV, et préparer le repas frugal du voyageur! Quel singulier rapprochement! Trianon au pied du Vésuve !
On conserve à l'ermitage un livre où chaque voyageur inscrit son nom, et quelquefois une pensée.
Chose étonnante ! bien rarement le Vésuve a enfanté quelque idée digne de lui. On peut lui appliquer ces vers si naïfs que le tombeau de l'amante de Pétrarque inspira au roi chevalier :
Qui te pourra louer, qu'en se taisant?
Car la parole est toujours réprimée Quand le sujet surmonte le disant.
Autour de l'ermitage sont disposées de petites chapelles, où l'on vient en pèlerinage faire les stations de la Via Crucis. Quel lieu plus propre que celui-ci à inspirer les sentiments que Dieu doit attendre de l'homme? Le Vésuve, c'est la crainte; Naples, c'est la reconnaissance.
Laissant l'ermitage à gauche, nous continuons notre route par un chemin assez uni, qui longe la Somma, mamelon au nord du Vésuve. Entre les deux montagnes est une petite vallée qui porte le nom d'Atrio del Cavallo. Ce terrain produisait autrefois des plantes et des arbres, et même offrait un pâturage aux chevaux des voyageurs ; car c'était là qu'on mettait pied à terre. Depuis l'éruption de 1630, toute végétation a disparu.
La route que nous suivons n'est pour ainsi dire qu'un canal formé par deux courants de lave des éruptions de 1821 et 1822. A gauche sont deux petits cônes, les seuls qui soient restés des six formés en 1820. L'un desdeux s'appelle le cône de Gauthrey, nom qui lui a été légué par un malheureux Français qui s'y précipita le 16 janvier 1821 et dont le Vésuve rejeta le corps quarante-huit heures après. Enfin en vingt minutes nous arrivons au pied du cône, la partie la plus difficile de notre ascension.
Mesurant de l'œil la distance qui nous sépare de la cime, il nous semble qu'un quart d'heure nous suffira pour l'atteindre ; aussi, en partant, nous élançons-nous vivement en plantant notre bâton dans la cendre. Nous montons en courant pendant les dix premiers pas, mais cette ardeur s'éteint bien vite. Le cône est presqu'à pic, le sol de la montagne est une cendre fine et glissante qui se dérobe sous nos pas, comme pour nous repousser loin d'un séjour ennemi de tout ce qui a vie. Pour avancer d'un pas, il faut en faire deux. Notre guide nous recommande de chercher les endroits où les scories sont en plus grand nombre. Le pied rencontre alors un point d'appui plus solide ; mais aussi quelquefois la pierre se détache, et roule en bondissant jusqu'au pied de la montagne, Malheur à qui se trouverait sur son passage !
Bientôt l'eau ruisselle de nos fronts, notre haleine devient plus rapide et plus courte, une cendre fine et sèche s'attachant à notre gosier nous épuise la poitrine. Nos pieds sont déchirés par les scories qui ont rempli nos souliers, qu'heureusement nous avons eu la précaution d'attacher à nos jambes avec des rubans. Harassés, nous nous asseyons sur un bloc de basalte que le volcan a vomi.
Abaissant les yeux, nous apercevons au-dessous de nous, gravissant à pied, une nombreuse société d'Anglais, que nous avions laissée au bas du cône, se disposant à se faire hisser en palanquin, c'est-à-dire suides chaises attachées à de longs bâtons. Ils avaient dû rassembler huit porteurs pour chacune de ces litières
improvisées; mais à peine en route, le porteur de devant glisse et recule, et tombe sur le nez ainsi que le voyageur, parce que le porteur de derrière n'a pas reculé. Un instant après ils changent de rôle, et voilà le voyageur les jambes en l'air. La position n'était pas tenahle; il fallut payer et renoncer à un mode de transport qui n'était amusant que pour les spectateurs et pour ceux qui y trouvaient leur profit, et qui, tout en faisant leurs conditions, savaient fort bien que les pauvres étrangers seraient les premiers à renoncer. Il fallut donc mettre pied à terre, et, bon gré mal gré, se contenter de monter comme nous sans autre secours que celui d'un bâton.
Beaucoup de personnes s'attachent à la ceinture de leur guide, et se font ainsi traîner; mais les mouvements se trouvant contrariés, cet aide est plus nuisible qu'utile.
Enfin nous avons repris haleine, nous recommençons à gravir avec une nouvelle ardeur ; d'autres difficultés nous attendaient. Plus nous approchons du sommet, plus le terrain s'échauffe, et nos pieds brûlés nous refusent le service. Andiamo, signori, corraggio! crie notre guide. Encore un effort — nous voici arrivés. Nous avons mis d'eux heures à gravir le cône, nous sommes rendus, en nage, les pieds en sang et calcinés; mais combien ne sommes-nous pas dédommagés par l'admirable spectacle qui s'offre à nos regards ! Quels lieux les poètes pouvaient-ils mieux choisir pour placer 1 es forges deVulcain ou la demeure des démons ?
Qu'on se figure un gouffre de 5,624 pieds de circonférence sur 1340 de profondeur, les parois presqu'à pic, quelquefois même en surplomb. {V. la gravure.) De tous côtés sort une fumée brûlante ; au fond du cratère, au milieu d'un bassin à surface inégale et de couleur sombre, s'ouvre une large bouche d'environ 40 pieds de diamètre (1). Elle vomit sans cesse des tourbillons de flammes qui s'élèvent presqu'à la hauteur du sommet de la montagne que la fumée dépasse de beaucoup. De minute en minute nous sentons trembler la terre ; puis, avec une détonation semblable à celle d'une batterie, le volcan lance à une hauteur prodigieuse des pierres rouges qui reviennent perpendiculairement s'engloutir dans la bouche d'où elles sont sorties, ou qui, tombant un peu à côté, augmentent le petit cône qui s'y est formé.
Enveloppés dans nos manteaux que nous avons eu soin de faire apporter par notre guide, car le froid est piquant au sommet de la montagne, assis sur un quartier de lave, contemplant ce tableau infernal et magique, nous oublions nos fatigues en savourant quelques bouteilles de Lacrjma-Chrisli. Un moment nous détachons nos regards de ce gouffre enflammé pour le porter sur la Campaniafelix sur laquelle nous planons. Combien le contraste fait encore ressortir la beauté de ce délicieux golfe de Naples ! Qu'il est juste et sublime ce mot de l'auteur des Martyrs : C'est le paradis vu de l'enfer !
Voyez à l'orient le promontoire de Sorrente, la patrie du Tasse; Capri, la honte de Tibère, la gloire de nos armées ; Ischia, volcan éteint, jadis digne rival du
(i) Ainsi que je l'ai déjà dit, l'aspect cl la forme du cratère changent à chaque éruption. Aujourd'hui le cratère est entierenienl comblé, et on ne peut plus y descendre.
Vésuve, Procida la Grecque, et puis une longue ligne de la nier azurée. Au midi, le cap Misène, Pouzzol, Pausilippe avec ses bosquets, ses églises et ses villas ; en avant, Naples se déployant en magnifique amphithéâtre; puis, à nos pieds, Portici, Herculanum, Résina, les Duc Torrc, Pompéia et des prairies émaillées
de fleurs Des fleurs près d'un volcan ! Elles me
rappellent celte suave création de l'auteur du Monastère, cette frêle et douce Katty, enchaînée à Julien d'Avenel, le brigand qu'elle aime, mais dont chaque mouvement semble devoir briser la trame fragile de son existence éphémère.
Levons-nous et partons. Une rude tâche nous reste à accomplir; c'est peu d'avoir, du haut de la montagne, contemplé le volcan mugissant sous nos pieds, nous voulons en sonder la profondeur.
Du côté où nous sommes arrivés, la descente du cratère est impossible. Sur un rebord étroit, inégal, n'ayant quelquefois qu'un pied de largeur, il nous faut parcourir la moitié de la circonférence du cratère, marchant entre deux abîmes, à gauche un gouffre de flammes, à droite la partie extérieure du cône; si le pied nous manquait, aucune chance de salut, aucun moyen de nous retenir. Nous arrivons enfin à un point où la paroi est moins perpendiculaire, où la descente est sinon facile, au moins possible. Nous respirons un moment. Ici nous pouvons parfaitement juger de la disposition de la montagne. La Somma, cpii vue de Naples paraît aussi haute que le Vésuve, ne semble plus qu'une circonvallation autour de la gigantesque pyramide, élevée de 3,800 pieds au-dessus du niveau de la mer. Rien ne peut offrir un as» pect plus sauvage et plus terrible que YAtrio del Carallo, cette étroite vallée qui les sépare. Au Vésuve et à la Somma, vient se grouper une troisième montagne, celle d'Ottajano. Cette dernière ne peut s'apercevoir de Naples, étant cachée par la Somma. Il y a tout lieu de penser que ces trois montagnes n'en firent autrefois qu'une seule, et que l'Atrio del Cavallo n'est qu'une large crevasse, formée par quelque violente éruption.
Enfin, nous nous lançons dans le cratère : la descente est extrêmement rapide. Nous marchons au milieu de la fumée, dans une cendre brûlante, où nous enfonçons jusqu'aux genoux. Dans certains endroits, la chaleur est si forte, qu'il est impossible d'y rester. Un de mes compagnons ayant eu le malheur de mettre les pieds dans un de ces endroits, la douleur fut si violente, qu'il tomba, et, ne pouvant trouver un point d'appui où reposer ses mains, il ne put parvenir à se relever. Il y serait mort biûlé et étouffé, si à ses cris nous n'eussions envoyé notre guide, qui en quelques instants fut près de lui, le releva et l'aida à regagner le sommet de la montagne, où il attendit la fin de notre périlleuse excursion.
Bientôt nous arrivons au fond du cratère ; il est occupé entièrement par la lave liquide, et au centre est la bouche à fen, qui ne cesse de vomir flammes, pierres et fumée. Sur la lave est une épaisse écume qui surnage, semblable aux glaçons qu'une rivière charrie. C'est sur ces morceaux d'écume, un peu refroidis par le contact de l'air, scories légères qui craquent et s'écrasent, qu'il faut nous aventurer pour parcourir le fond du cratère. Quand nous franchissons une crevasse, nous sommes presque suffoqués |
par les nwffettes soufrées et la vapeur ardente qui s'en exhalent.
Dans chaque fente, nous voyons sous nos pieds un feu mille fois plus dévorant que celui des verreries. Si nous y enfonçons l'extrémité de notre bâton, la flamme monte à l'instant même jusqu'à notre bras. Mais nous oublions tout, la curiosité l'emporte, et ce n'est que sortis du cratère, hors de l'impression du moment, que nous avons considéré avec effroi les périls que nous venions de courir. Si la légère écume sur laquelle nous marchions s'était dérobée sous nos pas, si nous étions tombés dans une fente, si le volcan eût vomi une plus grande quantité de pierres ou de laves, nous aurions été anéantis en bien moins de temps que je n'en mets à le dire. Et, l'avouerai-je? de tant de dangers, on ne retire d'autre fruit que le stérile honneur de pouvoir dire : Je suis descendu dans le cratère ; j'y ai ramassé ces laves, ces minéraux, ces scories couvertes de soufre. On ne voit rien au fond du cratère qu'on ne voie aussi bien et peut-être mieux du haut de la montagne.
Nous remontons avec peine, au milieu des cendres ardentes; nous parcourons de nouveau la demi-circonférence du volcan, et, parvenus à notre point de départ, nous nous lançons à corps perdu sur cette pente de cendres. En onze minutes, nous descendons le cône, qu'il nous avait fallu deux heures pour gravir.
A cinq heures et demie nous étions à Résina; à six heures un quart, notre calèche nous déposait à Naples, rompus, brûlés, écorchés, presque morts de lassitude, mais riches de ces souvenirs qui restent à jamais gravés dans l'imagination, et qu'on ne peut trouver avoir payés trop cher au prix de fatigues que quelques jours font oublier. E. B.