CHARENTE-INFÉRIEURE
La Rochelle, file tic lie et I'ile d'Oléron. — Rochefort et l'Ile d'Ak,
Lorsqu'on fait route du nord vers l'ouest de la France ; lorsqu'on a suivi les rives de la Loire ; lorsqu'on a visité ces châteaux bâtis à des femmes par des rois : Chainbord et ses escaliers mystérieux, ses balcons, ses tourelles, ses coupoles quasi orientales ; Chenonceaux, cette villa italienne debout sur un pont ; lorsqu'on a erré à travers les champs de genêts de la Vendée ; lorsqu'on aborde ensuite Niort et la route de La Rochelle, certes on est bien tenté de revenir sur ses pas, et de ne voir au delà qu'un désert sans nom. Aux abords de La Rochelle, la plaine est morne et stérile; elle convient à cette ville déchue. On sait quel rôle La Rochelle a joué dans l'histoire, quelle haute position elle s'était acquise par son commerce d'outre-mer, quelle lutte elle soutint contre le pouvoir royal après avoir accepté sa suzeraineté au xive siècle ! Laissée comme place forte aux protestants par l'édit de Nantes, elle se gouvernait elle-même; elle élisait parmi ses marchands vingt-quatre échevins que ce titre seul anoblissait, et un maire, qui ne reconnaissait au-dessus de lui que le roi et les princes du sang. La puissance de Richelieu, malgré une défense inouïe et désespérée, brisa l'orgueil de cette municipalité. Mais pour avoir vu crouler avec ses remparts et ses privilèges son influence politique, sa destinée de ville indépendante, La Rochelle n'en garda pas moins sa vieille opulence ; fortifiée de nouveau par Vauban, elle prit rang, grâce à sa position, parmi les premiers ports de France; après toutefois l'émancipation de l'Amérique, la dépossession de nos colonies de la Louisiane et du Canada, elle déchut rapidement. Flottes et armement, tout fut délaissé. Sa rade est maintenant déserte, son bassin vide ; quelques expéditions pour la pêche de la morue, un faible commerce de bois du Nord, voilà toute sa vie commerciale. Aussi ne trouve-t-on dans les rues nulle activité, nul mouvement; la vieille tour du port va crouler, et les vieux navires au radoub pourrissent dans leur chantier. La Rochelle lutte contre sa mauvaise destinée ; elle tente toutes les industries, toutes les ressources, mais elle paraît triste et comme accablée sous tant d'efforts impuissants. De lourdes arcades pèsent sur les boutiques de ses maisons; les rues sont étroites, tortueuses, mal pavées ; point de monuments qu'un lourd Hôte!-de-Ville, souvenir glorieux d'une autre époque, avec son escalier, d'où le brave maire Guiton haranguait la multitude, et l'encourageait à la résistance pendant le mémorable siège.
En face du port de La Rochelle, les deux îles de Ré et d'Oléron forment une immense rade, dont l'entrée est le pertuis d'Antioche. La plus grande
longueur de l'île de Ré est de sept lieues, en y comprenant les rochers des Baleines, qui la prolongent d'une lieue; sa largeur, extrêmement réduite dans son centre, où elle n'a qu'une demi- lieue, l'est environ de deux en deçà et au delà de cette espèce d'isthme ; son territoire, généralement peu fertile, ne produit ni blés ni pâturages ; les arbres y sont rares ; mais l'île abonde en vignobles. La population de l'île de Ré est de dix-huit mille habitants; elle renferme plusieurs villages, les bourgs d'Ars, delà Flotte et la petite ville de Saint-Martin. Quatre forts la défendent : ceux de la Prée, de Martray, de Sablonceaux, et la citadelle de Saint-Martin, dont les fortifications, augmentées depuis par Vauban, résistèrent en 1628 aux efforts de l'escadre anglaise chargée de protéger La Rochelle contre l'armée que commandaient Louis XIII et Richelieu. — L'île d'Oléron, quoique un peu plus grande que celle de Ré, est cependant moins peuplée ; elle ne compte que seize mille habitants ; la côte occidentale porte le nom de sauvage, parce que, continuellement battue par les vents et par les flots, elle n'offre que des rochers affreux entrecoupés de dunes, et aucun asile aux bâtiments surpris par la tempête. Oléron était connue des anciens; plusieurs géographes de l'antiquité en font mention sous les noms d'UUarus ou à'Olerum. Les marins de cette île ont toujours joui d'une grande célébrité ; leurs institutions furent aux Français ce que celles de Rhodes furent aux Romains. Leurs lois relatives à la navigation, appelées Jugements d'Oléron, sont un monument de la jurisprudence maritime ; elles appartiennent au xne siècle, et n'en sont pas là production la moins remarquable. Eléonore d'Aquitaine, qui les fit rédiger à son retour de la Terre-Sainte, ayant été témoin de la grande autorité qu'avait dans tout l'Orient le livre du Consulat de la mer, voulut procurer un bienfait semblable au pays qu'elle gouvernait. L'île d'Oléron est traversée, dans presque toute son étendue, par une grande route qui vient aboutir à la tour de Chassiron, fanal élevé à une des extrémités de l'île, pour indiquer aux vaisseaux l'entrée du pertuis d'Antioche, qui la sépare de l'île de Ré.
En quittant La Rochelle et les îles qui la protègent pour aller à Rochefort, on a à parcourir une route vraiment sinistre : la mer vient mourir au bord du chemin ; les goélands, chassés par les coups de vent, dessinent leurs ailes blanches sur des nuages perpétuellement sombres. A peine trouve-t-on quelques maisons sur cette route pour relayer. Aussi saluet-on avec bonheur, dès qu'on l'aperçoit, le dôme de l'hôpital et les remparts de Rochefort ; on trouve dans la ville des rues larges, bien alignées et plantées d'arbres ; une belle place au centre, avec une fontaine et son inévitable naïade, couronnée de roseaux. Ses maisons basses, même avec leurs contrevents peints, lui donnent un air de village enrichi, et si les villes modernes ne portent avec elles ni trace ni intérêt historique, elles ont l'avantage d'être mieux bâties, mieux aérées. C'est une histoire d'hier que celle de Rochefort : on sait que c'est le génie de Colbert qui fit sortir ce port des marais de la Charente ; mais Rochefort a beaucoup perdu de son ancienne splendeur ; la construction languit comparativement aux temps de guerre ; on laisse tomber en pièces sur
les chantiers ces énormes masses, vaisseaux de haut bord, rillm, le Du Guesclin, le Comte d'Artois, qui ont déjà trois fois changé de nom et subi trois baptêmes politiques. Rochefort n'a guère de remarquable que son port et son hôpital, bâti dans le goût simple, sévère, mais quelque peu contourné du grand siècle. C'est à Rochefort que Napoléon tombé trouva un dernier asile, un dernier cri d'enthousiasme et des bras levés pour le défendre : cri impuissant; protestation perdue contre un décret inexorable ! C'est sur la grève de l'île d'Aix qu'il brisa son épée, et que vint mourir sa dernière espérance.
Cette île d'Aix, située entre la terre ferme et l'île d'Oléron, importante par sa position pour la défense du port de Rochefort, a été jadis vraisemblablement unie au continent; placée vis à-vis la côte de Fouras,
elle était autrefois couverte de chênes verts, comme toute cette côte. S'il faut ajouter foi à un procès-verbal dont un vieil historien fait mention, on ne pourra révoquer en doute l'ancienne jonction de cette île à la terre ferme : « Par les titres et procès-verbaux, dit-il, de l'état auquel toutes choses étaient en l'année 1430, il y avait entre la ville de Châtel-Aillon et l'île d'Aix une cité nommée Monmeillan qui en dépendait, à laquelle cité et à ladite île on pouvait aller par terre et à pied sec, de basse mer, en passant sur quelques pierres, selon que rapportent les anciens ouïs du pays, et avoir vu gens qui de leur temps y avaient passé ; ce qui est grandement à remarquer pour l'ancienne connaissance des lieux, quoique les choses ne soient plus. » La position des lieux confirme l'exposé de ce procès-verbal. Entre la pointe de l'Aiguille et l'île
lA uu de Tilu cl Aix.
d'Aix, se trouve un îlot, nommé Enet, très-voisin de cette île ; cet îlot communique avec l'île d'Aix par une chaussée naturelle, formée de gros blocs de rochers et submergée actuellement. Au sud-est de la Charente, on voit l'île Madame, distante du continent d'environ 500 toises. Quand la mer est basse, on peut aller à pied sec du continent dans cette île ; et de la pointe de cette île partent des rochers plats qui s'avancent vers l'île d'Aix. Lorsqu'on jette les yeux sur la proximité et la correspondance de tant de morceaux isolés, peut-on ne pas croire qu'ils étaient unis autrefois? Cette multitude d'écueils semés entre les îles et le continent, ces files de rochers dont les pointes s'allongent vers les îles, ne sont-elles pas le squelette du corps massif dont la mer a dévoré les parties?
Resly prétend qu'au ixe siècle il y avait des moines dans l'île d'Aix ; mais les Normands, ayant infesté ces côtes en 845, égorgèrent ces pieux solitaires et ruinèrent le monastère après l'avoir pillé. Nul monument historique ne confirme ce fait. En 1077, fut établi dans l'île d'Aix un monastère par les soins d'Isambert, seigneur de Châtel-Aillon, et l'acte de fondation ne parle pas d'un établissement antérieur.
Pierre l'Hermite ayant été élu abbé deCluny en 1122, vint en Aquitaine faire la visite des maisons de son ordre. Pierre de Poitiers, moine de Cluny, élevé plus tard à la dignité de chancelier de l'université de Paris, célébra en vers le passage du célèbre prédicant à l'île d'Aix. Il ne paraît pas que celui-ci ait été fort sensible aux compliments du poète, car quelques jours après il lui écrivit en ces termes : « Je vous plains, mon cher fils, de vous voir livré à l'étude des sciences profanes; je regrette le prix du temps que vous employez en de stériles recherches. Quel fruit en retirez-vous? Vous arrangez dans une fiction poétique des mensonges séduisants » La lettre de
l'abbé de Cluny, d'une longueur démesurée, est toute sur le même ton. Le monastère de l'île d'Aix fut totalement détruit par les protestants, durant les guerres civiles des xvie et xvir siècles.
L'île d'Aix a environ un quart de lieue de long, sur à peu près un demi-quart de lieue de large ; elle offre un territoire fertile en vins et en pâturages. On y trouve un village dont la population est d'environ deux cent quarante habitants, pour la plupart occupés à la pèche ; la population totale de l'île ne va pas au-delà de quatre cent cinquante personnes. C'est
dans cette rade que les vaisseaux partis de Rochefort complètent leur équipement et mouillent en attendant les vents favorables pour appareiller. L'île d'Aix est bien fortifiée et défendue par un château ; c'est un point militaire important qui contribue à la sûreté du port de Rochefort. Les Anglais s'en emparèrent en Î757, et l'abandonnèrent, après en avoir fait sauter les fortifications; des batteries formidables la mettent aujourd'hui à l'abri de toute nouvelle tentative*