‹ Magasin universel (volume 3)Chapitre 115 sur 242 · SAINT-PÉTERSBOURG · texte numérisé non relu

SAINT-PÉTERSBOURG

ÉGLISE SAINT-PTERRE ET SATNT-PATJL, DANS LA FORTERESSE.

La ville (le Pétersbourg, bâtie avec ensemble, ne renferme rien qui la dépare ; on n'y voit point de ces quartiers fangeux, de ces rues étroites et tortueuses qui blessent à chaque instant les regards d'un étranger visitant les principales villes de l'Europe, Londres comme Paris, Vienne, Naples ou Berlin. L'aspect en est grand, régulier, jeune et majestueux ; on dirait qu'un pouvoir surnaturel en fut le créateur. Comment, en effet, ne pas être saisi d'admiration en Tome iv. —Mars 1837.

songeant que cette immense et magnifique cité, élevée sur pilotis, s'est fait place au milieu de marais impraticables ? quel prodige d'efforts et de constance ! Il est impossible de n'être pas frappé d'étonnement à l'aspect de ces vastes rues dont l'œil ne saurait mesurer la longueur, de ces places, de ces quais, de ces larges canaux ouverts à la Newa, de cette profusion de palais et d'édifices élevés comme par enchantement sur un sol que des marais infects paraissaient défendre, il y a cent ans à peine, contre les entreprises de l'homme ! Toutefois ces monuments, qui semblent attester chez les Russes de si grands progrès dans les arts, ne sont point leur ouvrage ; c'est aux lumières, aux talents des étrangers, appelés et retenus en Russie,

qu'on doit presque tout le lustre et l'éclat dont brille la résidence des czars.

Saint-Pétersbourg est situé à l'embouchure de la IVewa, qui l'environne presque entièrement de ses eaux, se divise en plusieurs bras, et forme des îles dans lesquelles sont placés plusieurs quartiers de la ville. Lorsqu'on arrive par mer à Saint-Pétersbourg, il faut toujours passer par Cronstadt, et de ce port une vue agréable et gracieuse prépare l'œil au tableau magique que la capitale va offrir ; ici c'est une vallée, là un jardin charmant, partout des maisons élégantes qui appartiennent la plupart à des seigneurs russes ou à des négociants étrangers ; mais ce qui fixe surtout l'attention, ce sont les palais impériaux d'Oranienbaum, de Péterhoff et de Strelnaïamysa. Sur la vive gauche du golfe, la vue est moins variée, moins riante; mais les belles forêts de sapins qui la bordent ont quelque chose de sévère et de majestueux. Enfin, le milieu du tableau est terminé à l'horizon par les deux clochers de l'Amirauté et de l'église Saint-Pierre et Saint-Paul. En remontant le grand bras de la Newa, la ville se présente sur une longueur de plus d'une lieue. A droite, on a la rive méridionale du fleuve, bordée d'un magnifique quai de granit. Plus loin, on voit la place de Pierre Ier, sur laquelle se trouve la statue équestre de cet empereur ; au delà du pont qui conduit de cette place à l'île de Wasilief , est le vaste édifice de l'Amirauté, avec ses chantiers et son beau clocher à flèche dorée, lequel, éclairé par le soleil, semble une colonne de feu; puis le palais impérial, dont la vaste étendue et la saillie dérobent aux yeux les autres édifices qui continuent d'embellir cette rive de la Newa. Du côté de Wasili- Ostroff, c'est-à-dire sur la rive septentrionale, à gauche du voyageur, est encore un superbe quai, tout en granit , avec le palais de l'Académie des arts, l'hôtel du corps des Cadets, l'Académie des sciences et la nouvelle Bourse, et à quelque distance, la forteresse de Saint-Pétersbourg, dont tous les ouvrages sont revêtus de granit ; le clocher de l'église du fort, qui, doré comme celui de l'Amirauté, produit un effet magique. Enfin, toute cette vue que l'on peut embrasser presque d'un coup d'ceil quand on arrive à Saint-Pétersbourg par eau, se termine par l'hôpital militaire, situé dans le quartier de Wibourg. Le voyage par terre n'offre presque aucun point de vue; on entre dans la ville par un arc de triomphe, à une seule arcade, d'un style noble et simple, surmonté d'urnes en marbre blanc.

Outre les bras nombreux formés par la Newa, Saint-Pétersbourg renferme plusieurs canaux qui arrosent la partie méridionale de la ville, et coupent en cercles irréguliers l'immense quartier de l'Amirauté. Les principaux sont le canal de la Moïka, le canal de Catherine qui a près d'une lieue de longueur, et enfin la Fontanka, le plus long et le plus large de tous les canaux de la cité. Les quais de Saint- Pétersbourg sont un de ses plus beaux et de ses plus riches ornements ; celui qui borde la rivegauche de la Newa est surtout remarquable; il s'élève au moins dé 10 pieds au-dessus du niveau ordinaire du fleuve ; dans toute sa longueur rëghe un trottoir large de 7 à 8 pieds, tout eh granit. Les ponts ne répondent pas à la beauté des quais; le cours rapide de la Newa, et les glaces qu'elle charrie au printemps et en au-

tomne, sont cause que l'on n'a pu jusqu'à présent jeter des ponts finis sur le fleuve ; il a fallu se servir de ponts de bateaux. Au printemps, avant que les ponts soient rétablis, et en automne quand ils sont ôtés à cause des approches de l'hivernage, on trouve, aux endroits où on les passe ordinairement, de grandes gondoles qui ont dix à douze rameurs ; elles appartiennent aux différents ministères de l'empire, qui en entretiennent chacun deux, ou à des particuliers; les grands seigneurs ont leurs gondoles spéciales. Rien n'offre un aspect plus éclatant et plus frais que les rues de Saint-Pétersbourg, tant à cause de la forme des maisons, que des couleurs claires dont on a soin de les revêtir de temps en temps. Les maisons sont en général construites en briques, et ont peu d'ornements, si l'on excepte les colonnes que l'on place partout ; la plupart des maisons de Saint-Pétersbourg ont deux étages; il est rare d'en voir qui en aient trois ou quatre. Il existe encore dans beaucoup de rues quelques maisons en bois ; comme ce genre de construction est défendu, on ne relève pas même celles qui tombent. 11 faut cependant convenir que si ces maisons n'étaient pas aussi exposées aux incendies, elles mériteraient la préférence dans tout le nord, car elles sont beaucoup plus chaudes que celles qui sont en pierres ou en briques.

Passant ensuite à l'examen des principaux monuments de Saint-Pétersbourg, nous commencerons par le palais impérial d'hiver. Cet édifice est plus remarquable par sa grandeur colossale et la magnificence de son intérieur, que par la beauté de son architecture. Il a été bâti vers le milieu du siècle dernier par un architecte italien, ce qui ne l'empêche pas d'être de fort mauvais goût ; des ornements inutiles le surchargent, on est frappé surtout d'une manière désagréable par les entailles faites dans les frises et dans les corniches pour les fenêtres et les ornements. Ce palais est composé d'un rez-de-chaussée, d'un bel étage et d'un attique ; le toit est entouré d'une balustrade ornée de statues; mais comme elle n'est pointa jour, l'effet en est désagréable. Le palais forme un carré long, au milieu duquel est une cour assez vaste; l'entrée principale, qui mène au grand escalier, n'est destinée que pour des souverains et des ambassadeurs. Le bel étage renferme les grands appartements de cérémonies, ceux des membres de la famille impériale, et la chapelle, où l'on remarque un tableau de Lagrenée qui représente la Vierge Marie portée sur des nuages au milieu des apôtres qui la contemplent. Le faîte de l'édifice est occupé par un jardin suspendu à la manière asiatique ; il y a un autre jardin d'hiver entièrement environné et couvert de vitrages : il peut assez se comparer à une vaste serre chaude. Le palais de marbre, riche dans ses détails, a de grands défauts dans son ensemble ; tous les étages sont revêtus de marbre et embellis de colonnes ; mais ce qui est surtout remarquable, ce sont les portes toutes de bronze doré, et d'un travail très-fini. Le palais Saint-Michel a été élevé par Paul Ier sur les ruines du palais d'été; disgracieuse construction en bois de l'époque de Pierre le Grand. Le portail de ce palais est composé de huit colonnes de marbre rougeâtre du pays, il a trois portes grillées soutenues par quatre piliers de granit; l'édifice forme un carré entouré de tous côtés pal- des canaux. L'architecture

n'offre qu'une masse monstrueuse de pierres rougeâtres, environnée de fossés et de ponts-levis. On prétend que l'empereur Paul, si singulier, si fantasque, avait fait peindre son palais en rouge par une galanterie à sa manière : une dame de la cour se présenta dans une assemblée en gants rouges, et le prince en envoya un à son décorateur, avec ordre de donner cette couleur à son palais; plusieurs seigneurs, pour plaire au prince, firent également peindre leurs maisons en rouge, ce qui certes n'a pas contribué à leur donner un joli coup d'œil. L'intérieur de ce palais n'offre dans ce moment rien de remarquable, car à la mort de Paul Ier on a fait transporter ailleurs tout ce qu'il renfermait.

Un monument digne d'occuper les regards du voyageur, après les palais, c'est la forteresse située dans l'île de Saint-Pétersbourg, que Pierre Ier fit bâtir, et que l'on peut regarder avec raison comme la première base de la ville. Ses murs, fortifiés de cinq bastions réguliers, environnent une petite île d'un quart de lieue de tour ; du côté de la terre, elle n'a qu'une porte qui conduit à l'île Saint-Pierre par le moyen d'un pont-devis. Cette forteresse, qui pouvait être utile lorsqu'on l'a construite, ne l'est plus aujourd'bui, ni pour la défense de la ville, puisqu'elle se trouve au centre et ne la domine pas, ni pour servir de retraite en cas de prise ; elle n'est propre qu'à faire une prison d'Etat. Pendant que Pierre Ier la faisait bâtir, il occupait une petite maison de bois que l'on voit encore dans une île voisine, et autour de laquelle on a construit une espèce d'enveloppe en maçonnerie, qui la met à l'abri des dégradations, et n'empêche pas cependant qu'on ne l'examine. Elle est composée de trois pièces : un salon, une salle à manger et une chambre à coucher; rien de cela n'est commode, tout est même d'une simplicité grossière ; mais Pierre le Grand, occupé de ses vastes projets, presque toujours à la tète des ouvriers qu'il animait de son exemple, n'avait pas le temps de songer à se procurer une habitation commode et élégante ; c'était un lieu de repos, et non pas un boudoir, dont il avait besoin. En plaçant sa demeure dans une île, tandis que les importants travaux qu'il dirigeait sur la rive opposée appelaientsasurveillance journalière, Pierre, à qui, dès sa plus tendre enfance, l'aspect de l'eau inspirait une terreur involontaire, prétendit s'imposer l'obligation de traverser la JNewa deux fois par jour, et il parvint ainsi à dompter la nature.

Le premier édifice qui frappe les regards et appelle l'attention dans l'intérieur de la forteresse, est l'église de Saint-Pierre et Saint-Paul, dont nous donnons la gravure ; elle est peu régulière, mais elle mérite d'être vue parce qu'elle renferme les tombeaux de Pierre Ier et de ses successeurs. Ces tombeaux sont en granit et sans aucun ornement; chacun d'eux porte une simple plaque d'airain, indiquant le nom du prince dont il renferme les dépouilles, l'année de sa naissance et la durée de son règne; mais les trophées qui couvrent les murailles du temple parlent plus haut que toutes les épitaphes, et, en rappelant les exploits qui ont signalé le passage de ces souverains sur le trône, ces riches boucliers, ces massues, ces hallebardes, ces éten fards persans, moldaves et turcs, enveloppent les tombes impériales d'une ombre glorieuse. L'église Saint-Pierre et Saint-Paul est

surmontée d'une coupole et d'un clocher de forme carrée et pyramidale, haut de 385 pieds, en y comprenant la flèche et la croix ; ce clocher, revêtu de feuilles d'airain doré, domine toute la ville, et semble de loin s'élancer du sein de la Newa qui baigne les remparts du fort. L'intérieur du monument, dont la principale voûte est soutenue par douze colonnes, est orné de pilastres, de frises et d'arabesques ; on y remarque plusieurs beaux tableaux, de riches sculptures en bois, et la porte sainte, remarquable par sa dimension et son extrême magnificence. Près de l'église, on voit dans un bâtiment fait exprès, le Petit- Grand-Sire, première chaloupe qui frappa les yeux de Pierre le Grand.

La place de Pierre I,r tient à celle de Saint-Isaac, ce qui la rend une des plus vastes de Saint-Pétersbourg ; toutefois elle est moins célèbre par son étendue que par la statue équestre de Pierre Ier érigée sous le règne de Catherine. L'empereur, monté sur un coursier fougueux, est assis sur une peau d'ours, pour figurer, dit l'auteur de la statue, l'état de barbarie dans lequel il a trouvé son peuple. Les obstacles qu'il a eu à vaincre pour le civiliser sont représentés par ie rocher escarpé au sommet duquel s'élance le cheval. Le czar est vêtu à l'asiatique ; une couronne de lauriers ceint son front; sur le piédestal, on lit d'un côté ces mots gravés en lettres d'or : Pciro primo, Calharina secundo, 1782 ; de l'autre côté est la même inscription en russe. La place du palais d'hiver est, après celle de Pierre Ier, la plus belle de Saint-Pétersbourg; c'est au milieu que s'élève, majestueuse, la colonne Alexandrine bien connue de nos lecteurs.

Les étrangers ne manquent jamais de visiter à Saint- Pétersbourg deux chambres qui font partie du bâtiment de l'Académie des sciences ; on pourrait les appeler les chambres de Pierre Ier, cardans la première on voit un lustre d'ivoire, des plats, des assiettes, des coupes en bois, faits de sa propre main ; contre les murs et dans les armoires, il y a aussi de lui divers ouvrages de cuivre qui représentent des sièges et des combats. Dans la seconde chambre on montre une figure en cire du c/ar, très-ressemblante ; il est dans un costume fort riche, c'est celui qu'il portait le jour où il couronna Catherine. Un peu plus loin, on aperçoit le costume qu'il aurait peut-être mieux valu lui donner, parce qu'il le porta toute sa vie, et qu'il ne parut qu'une fois avec celui dont on l'a revêtu : c'est un simple uniforme vert, uneépée à manche de cuivre, un chapeau à trois cornes, percé d'une balle à la bataille de Pultawa. Un tout petit cabinet contient enfin l'habillement de matelot qu'il portait à Saardam et à Cronstadt. Dès qu'il eut appris, en 1703, l'arrivée du premier vaisseau hollandais à Cronstadt, Pierre Ier vola à sa rencontre dans une chaloupe ; travesti en matelot, il avait ordonné aux seigneurs de sa suite de prendre le même costume ; il convoya le vaisseau dans son passage de Cronstadt à Pétersbourg, et le conduisit heureusement jusque dans le port. Qu'on juge de l'étonnement du capitaine et de l'équipage invités à la table du prince, lorsqu'ils reconnurent dans l'empereur le pilote dont ils avaient admiré l'habileté! Pierre, api es les avoir comblés de présents, exempta de tous droits la cargaison du navire, et, bravant les rigueurs de la saison déjà avancée, les reconduisit jusqu'à Cronstadt. C'est ainsi que

ce souverain, qui imprima un caractère de grandeur et de majesté à toutes ses entreprises, ne négligea rien pour attirer l'industrie de l'étranger dans le nouveau port dont il avait deviné l'importance future.

FRANCE

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