‹ Magasin universel (volume 3)Chapitre 118 sur 242 · CHATEAU DE VAUX-LE-PRASLIN (SEINE-ET-MARNE · texte numérisé non relu

CHATEAU DE VAUX-LE-PRASLIN (SEINE-ET-MARNE

Le château de Vaux-le-Praslin est situé à dix lieues de Paris, sur les bords de la Seine, près de Melun. Trop souvent l'aspect d'un grand monument rappelle de grandes infortunes, et des voûtes qu'on croyait muettes ont quelquefois raconté au voyageur la chute d'un homme puissant. Tel est le sentiment que l'on éprouve à la vue de Vaux-le-Praslin. En voyant ce superbe édifice, on se souvient involontairement du nom de son premier possesseur, de Fouquet, ce fier surintendant dont la disgrâce fut un des premiers actes du règne de Louis XIV, alors que le monarque prit en mains les rênes de l'Etat. Fouquet, l'élève de Mazarin, en avait imité les magnificences dans ses

palais ; il s'était lait le protecteur des arts, cîe la poésie, de tout ce qui vivait alors de l'esprit et de i 'intelligence ; son impulsion généreuse, sa protection d'or furent plus fécondes que cellts deColbert; c'est lui qui créa ce syslèmedont son successeur reçultout l'éclat. Dans la vieille monarchie c'était une ancienne coutume de sacrifier le surintendant des finances aux clameurs du peuple; par là on semblait venger les pauvres payeurs d'impôt, soulager les villes et les campagnes chargées de tailles et gabelles. La disgrâèé de Fouquet est une résolution arrêtée dans l'esprit de Louis XIV dès qu'il prend la conduite des affaires ; il croit cette disgrâce une chose nécessaire à la force de son pouvoir, et il n'attend plus que l'instant propice pour l'exécuter.

Commencé en 1653, le château de Vaux et ses vastes jardins coûtèrentà Fouquetdix-huitmillions, somme équivalente à près de trente-six millions de notre époque ; ce superbe domaine fut d'abord appelé Vauxle- Vicomte. L'architecte Levau, que Boileau prétend être le véritable auteur de la colonnade du Louvre, construisit le palais; les jardins commencèrent la réputation de Le Nôtre ; les peintures furent exécutées par Lebrun et les premiers artistes du temps. Entreprendre ici la description détaillée du château de Vaux serait s'engager dans une nomenclature nécessairement froide et surabondante ; mais nous ne saurions nous dispenser d'en signaler les principales beautés.

L'avant-cour est décorée de portiques et fermée, du côté de l'avenue, par une grille cpie soutiennent des cariatides ; deux bassins enrichis de groupes ornent la cour du château, qui lui-même est entouré de larges fossés remplis d'eau vive et bordés d'une balustrade de pierre. Un immense vestibule communique à un grand salon ovale dont l'architecture se compose d'arcades et de pilastres ; quatre statues de marbre, d'après l'antique, remplissent quatre de ces arcades. Les appartements sont ornés de figures en stuc et de peintures magnifiques. On remarque un riche plafond du peintre Lebrun représentant l'apothéose d'Hercule et quelques-uns de ses travaux; un autre plafond, du même auteur, se compose de cinq figures : la Fidélité, le Secret, la Force et la Prudence groupées et soutenues par une Renommée. Dans le fond, Apollon renverse à coups de flèches l'Envie et d'autres monstres qui se perdent dans l'épaisseur des nuées. Le plafond du cabinet reproduit une femme qui dort, la tête appuyée sur son bras; elle laisse tomber des pavots. La frise est ornée d'arabesques, parmi lesquelles on remarque un écureuil à qui une couleuvre donne lâchasse; on sait que l'écureuil appartenait aux armes de Fouquet, et la couleuvie à celles de Colbert. Si ces peintures ont, été faites après la chute du surintendant, elles n'ont rien qui doive étonner; mais si, comme on l'assure, elles l'ont été auparavant, l'allégorie est frappante et l'événement a réalisé la prédiction.

Du côté des jardins, la façade du château offre deux pavillons ornés de pilastres d'ordre ionique ; deux petits avant-corps qui les accompagnent sont surmontés d'une balustrade régnant pareillement sur le dôme qui est terminé par une campanille. Le milieu de la façade est décoré de quatre colonnes; au-dessus sont autant de pilastres avec un fronton, et sur l'en-

tablement s'élèvent quatre figures de pierre ; des chiffres et des armes supportés par des lions et des génies tenant des couronnes, surmontent le bandeau des croisées du rez-de-chaussée : on aperçoit dans le fronton les armes des anciens maîtres du château. De niagnifiquesbasshîSj une belle pièce d'eau d'un arpent carré, au centre de laquelle est une figure en marbre représentant Neptune sur une conque marine tirée par trois chevaux ; une chute d'eau ; un canal de 500 toises de longueur occupant toute la largeur d'un, parc de 600 arpents; de nombreux piédestaux, jetant chacun de l'eau dans une coquille, tels sont les principaux ornements de cette immense propriété. C'est dans le parc que l'on vit pour la première fois l'eau s'élancer en jets et tomber en cascades ; on l'y avait amenée à grands fiais de près d'une lieue. Les jardins, autrefois décorés de fort belles statues de marbre, dont plusieurs antiques, en ont été dépouillés en grande partie par le temps et les suites de la révolution. Ce que ces jardins offrent maintenant de plus remarquable est une grotte en forme d'amphithéâtre, où s'élève une grosse gerbe du milieu d'un bassin ; on y monte par deux rampes ornées de balustrades et de quatre piédestaux supportant quatre lions.

Fouquet, possesseur d'un séjour si somptueux, y réunissait tout ce que la ville et la cour pouvaient offrir d'aimable et de grand ; fier de sa prospérité, il voulait que chacun y prît paît; il eut en quelque sorte à sa solde les poètes, les artistes et tous les hommes de mérite de son temps. Qui n'a lu les détails de cette fête célèbre que Fouquet donna au jeune Louis XIV, cette fête de Vaux dont tous lésai ts réunis firent les frais, et dont le nom seul est synonyme de magnificence? Le 17 août 1661, le château de Vaux fait place au palais d'Armide ; les cascades et les jets d'eau jaillissent de toutes parts ; des tables pompeusement servies descendent des plafonds au milieu de nuages transparents ; Torelli et Lebrun ont réuni l'art du machiniste à celui du peintre, et Molière, le sublime Molière, a fait pour cette journée solennelle la comédie desFâcheuxj la gracieuse mademoiselle Béjart se métamorphose en nymphe pour en prononcer le prologue, composé par Pélisson ; et les termes, les statues qui ornent le théâtre, s'animent pour exécuter une entrée de ballet. Fouquet dépensa près de deux millions dans ces somptuosités; il désirait séduire le roi qui aimait tant les festins, se plaisait tant dans les féeries; il ne fit que décider sa chute immédiate. Louis XIV put juger par les magnificences royales du surintendant, quels projets ses immenses richesses pouvaient préparer; combien ne serait-il pas populaire de punir un tel faste? et en quittant les fêtes de Vaux, l'arrestation de Fouquet fut décidée. Conduit à Angers sous bonne garde, puisa Vincennes, et transféré de là à la Bastille, Fouquet fut condamné à une détention perpétuelle qu'il subit dans la forteresse de Pignerol. D'autres motifs furent donnés à ce coup de force monarchique; on prétendit que Fouquet avait élevé ses prétentions jusqu'à mademoiselle de La Vallière; il est d'habitude dans les cours frivoles d'indiquer de petites causes aux grandes disgrâces de la fortune ; Fouquet subit la destinée de tout ministre qui cherche à se faire une grande position à côté de l'autorité royale jeune et forte • il eut l'orgueil de sa puissance, et fut brisé.

Ainsi l'homme qui se faisait des créatures au moyen de quatre millions distribués annuellement ; l'opulent financier, le seigneur aimable qui pensionnait'le mérite, qui choisissait l'éloquent Pélisson pour son commis et La Fontaine pour son poète; celui qui faisait faire ses divertissements à Molière et à Lully, ses parcs à Le Nôtre, ses peintures à Lebrun, l'ami du plaisir, des beaux-arts et de madame de Sévigné qui le désigne dans ses lettres sous le nom du pauvre ami; celui de qui Boileau écrivait : Jamais surintendant ne trouva rie cruelles, termina misérablement ses jours dans un cachot. Fouquct demeura captif dans la citadelle de Pignerol. On fit sur lui mille contes vulgaires; on voulut voir le Masque de fer, sorte de tradition qui s'est perpétuée d'âge en âge. Le Masque de fer fut peut-être une de ces créations fantastiques que le xvme siècle jeta à la face de la royauté, alors qu'on voulut supposer que des peines horribles, des tourments indicibles étaient imposés aux captifs. Les détentions perpétuelles s'étaient alors substituées, poulies puissants et les hauts gentilshommes, à la peine de mort ; quelquefois, pour dérober le visage du prisonnier, on lui imposait un masque de velours. Le masque était la mode de la fin du règne de Louis XIII, il entrait dans le costume des hommes, des femmes surtout; ou dansait, on se battait le visage couvert. Plus d'un prisonnier d'Etat porta le masque en velours dans les longues captivités de la Bastille, de Pignerol ou de l'île Sainte-Marguerite. L'histoire se borne là quand elle ne veut pas entier dans le domaine du roman philosophique.

Après la chute de Fouquet, Vaux-le-Vicomte passa à son fils qui le garda quelque temps ; ce domaine, acquis par le maréchal de Villars, prit le nom de son nouveau propriétaire. Le duc de Villars, fils du précédent, abandonna l'entretien des eaux, et renversa

les ouvrages de Le Nôtre. Le duc de Praslin, qui à cette époque était ministre de la marine et des affaires étrangères, l'acheta du duc de Villars ; et cette terre, depuis érigée en duché -pairie, est restée dans sa famille. Vaux-le-Vicomte, Vaux-le-Villars, s'appelle aujourd'hui Vaux-le-Praslin. Ce superbe séjour n'est plus ce qu'il était autrefois ; plusieurs millions suffiraient à peine pour lui rendre son ancienne splendeur. Ces jardins, témoins de tant de fêtes, sont maintenant déserts et presque méconnaissables ; le palais tombe en ruine ; on n'y voit plus s'empresser cet essaim de courtisans qui venaient adorer la fortune de l'opulent financier. Mais le temps n'a pu ôter à ces murs la magie dont ils étaient revêtus : l'écureuil de Fouquet, la couleuvre de Colbert, les trois lézards de Louvois s'aperçoivent encore dans les frises. Le grand siècle est tout entier dans ce palais, jadis si splendide, aujourd'hui si délaissé. En visitant cet immense édifice, on croit entendre résonner encore la voix de Pélisson ; en parcourant le parc, les jardins, on se représente La Fontaine, assis, la tête baissée, le regard triste, adressant aux belles nymphes de Vaux cetteprière si pathétique dans laquelle il les supplie d'intercéder pour son bienfaiteur :

Si le long de vos bords Louis porle ses pas,

Tâchez de l'adoucir, fléchissez son courage;

II aime ses sujets, il est juste, il est sage,

Du titre de clément rendez-le ambitieux :

C'est par là que les rois sont semblables aux dieux.

Oronte (Fouquet) est à présent un objet de clémence;

S'il a cru les conseils d'une aveugle puissance,

Il est assez puni par son sort rigoureux,

Et c'est être innocent que d'être malheureux.

A. Mazuy.

(Vue du château de Vaux-le-Praslin.)

Les Bureaux d'abonnement cl de Tente sont rue des Grands-Jugitstms, 20.

Pari», imprimerie de DÇpOURCH ANT, nie rt'Erfurth, i, prés de l'Abbaye.— Presse mécaoiqi

AFRIQUE. — CONSTANTINÊ.

(Plan de Conslanliiic.)

A Constantine, dont le centre A est plus élevé que le reste de la ville.

B Porte d'El-Gmlara.

C Bab-el-Oued (porte de l'eau).

D Bab-el-Sidi.

E Bavin de la Rummel.

F Bab-el-Djezaïr (porte d'Alger).

G Position occupée par la brigade Trézel et le quartiergénéral, sur le mont Mantsoure.

I Chemin d'Alger.

K. Cassamba et batterie.

L Batterie de 1 1 pièces dans la ville.

M Batterie établie par l'armée française.

N Gué sur la Bummel.

O Position occupée par la brigade çf avant-garde.

P Pont sur le ravin et sur la Rummel, de 5o met. de long, et 1 met. 5o c. de large.

R Position où s'est formée la colonne destinée à attaquer la porte d'El-Canlara; c'est le chemin de Bone. Tome iv. — Mars I837>

(Dessin de la porte d'El-Can tara.)

Les points G et O sont élevés et dominent la ville, bâtie elle-même sur une émineuee ; elle est entourée d'une muraille crénelée avec des tours carrées en quelques endroits.

Le ravin au fond duquel coule la Rummel est escarpé sur les deux rives et a une profondeur de 2.5 à 3o mètres.

AFRIQUE

TROVINCE DE CONSTANTINE.

Le déplorable résultat de la récente expédition de Constantine et les préparatifs qui ont lieu pour une nouvelle campagne, ont dû nécessairement fixer l'attention sur une ville qui a été témoin d'un des désastres les plus affligeants pour les armes françaises depuis la funeste retraite de Moscou. Cette ville est, dit-on, peu connue, et l'expédition qui devait la faire tomber en notre pouvoir a été faite avec si peu de réflexion, qu'à en juger même par les bulletins officiels du maréchal Clausel, toute la partie topograpiiique du pays semblait être ignorée de ceux qui ont entrepris cette forte reconnaissance. On eût dit qu'on s'aventurait dans les régions inconnues du centre de l'Afrique, et qu'on allait faire la découverte deTombouctou et des sources du Niger. Cependant Constantine n'est pas une ville tellement ignorée, que les renseignements sur ses forces défensives aient été impossibles à se procurer. Elle est, il est vrai, moins connue que Bone, Oran et Alger, ou que les villes du littoral de la régence; mais elle est le centre d'un commerce très-actif. Il y a à Tunis et à Alger plus de trois cents négociants qui ont fait de longs séjours dans la capitale de ce beylick, lesquels auraient pu fournir des notions sûres et positives. Nous réunissons ici, comme simples faits propres à satisfaire la curiosité publique, quelques documents recueillis en 1830, à L'époque où l'expédition de Constantine était dans les projets de M. de Bourmont, comme le complément nécessaire de l'expédition d'Alger.

Tout le inonde sait que l'ex-régence d'Alger se divisait en quatre parties : la première, qui obéissait au dey, et avait Alger pour chef-lieu ; les trois autres, qui avaient un gouverneur nommé bey. Les chefs-lieux de ces trois provinces étaient Oran, Titery et Constantine. La charpente de la province de Constantine est, à peu de chose près, semblable à celle des autres ; ce sont toujours des chaînes parallèles d'une épaisseur variable , séparées par des vallées plus ou inoins considérables, et quelquefois réunies par des chaînons intermédiaires. Nous ne nous étendrons pas sur la situation géographique de Constantine ; tous les dictionnaires apprennent que cette ville est située à 67 lieues 1/2 d'Alger et à 30 lieues de Bone. Ces distances varient de quelques milles avec les évaluations du dépôt de la guerre ; la différence est, du reste, de peu d'importance. Constantine est une ville très-ancienne et qui a joui sous la domination romaine d'une grande splendeur; elle fut, sous le nom de Cirta, une des villes les plus florissantes de la Nuniidie. Caîigula en avait fait la capitale de la Mauritanie. Sa position est formidable, et lesRoinains l'avaient même i'oi lifiée par une enceinte de hautes murailles, flanquées de tours de distance en distance ; cette enceinte est encore dans un tièsbon état de conservation. Pline, qui avait habité cette ville, nous apprend qu'elle s'élevait sur une espèce de promontoire, inaccessible de tous côtés, excepté vers le sud-ouest; de son temps, cette seule partie de la ville avait plus de 800 toises de circuit. La

ville inclinait un peu au sud, et se terminait au nord par un précipice de 100 toises de profondeur. La vue de ce côté est magnifique et plane sur un grand nombre de vallées qui étaient autrefois couvertes de maisons de plaisance, de palais et de villas romaines dont il reste encore de nombreux débris et de curieux vestiges. A l'est, la ville est dominée par de hautes montagnes, formées d'une chaîne de rochers inaccessibles.

Au milieu des ruines qui attestent la splendeur de l'ancienne Cirta, se trouvent dans son enceinte un grand nombre de citernes sans cesse remplies poulies besoins de la ville, avec les eaux du Physiah, qui y étaient amenées par un grand et bel aqueduc dont il reste encore d'imposantes ruines. Au nord de la ville, un superbe pont, chef-d'œuvre d'architecture romaine, et qui rappelle le pont du Gard, est jeté sur la Rummel, grande rivière qui baigne les murs de la ville, et à laquelle les Arabes ont donné le nom à'Ouel-el-Kébir, Lampsagus des anciens. Ce pont, à trois rangs d'arches, était orné d'une galerie et de colonnes surmontéesde corniches, de festons, de guirlandes et de têtes de bœufs d'un très-beau travail, et dont on trouve encore de précieux restes. Chaque arche était surmontée de caducées qui indiquaient que Cirta, très-florissante alors, était sous le patronage de Mercure, le dieu du commerce. Entre les deux principales arches était un bas-ielief curieux, dans le genre de ceux qui décoraient dans l'antiquité les fontaines, et dont le sujet était souvent une scène comique ; celui-ci représentait une femme placée entre deux éléphants, et dont les regards moqueurs étaient tournés vers la cité. Au bout du pont, à l'entrée de la ville, se trouve un vaste édifice qui sert aujourd'hui de caserne à la garnison turque, et qui devait être, si on en juge par les débris de deux piédestaux de granit brun et de plusieurs piliers de marbre rouge chargés de sculptures, cet édifice, disons-nous, devait être le palais du préfet romain. Un arc de triomphe, très-bien conservé, placé à la gauche du pont, est encore surchargé d'ornements de bon goût et d'un bon style ; cet arc de triomphe à tiois arceaux s'appelle aujourd'hui le château du géant, Cassir-Goulah. Un peu au delà de la belle cascade formée par une chute de la Rummel, se trouve la mystérieuse source de Kabal-bra-Kaal, qui nourrit dans ses eaux limpides une grande quantité de tortues; elles sont le sujet d'une multitude de contes merveilleux et de traditions superstitieuses dans le pays. En sortant de la ville, les deux rives de la Rummel sont bordées de beaux jardins et de maisons de campagne, dont la plus remarquable est celle du bey. Dans les environs on exploite une carrière de trèsbel albâtre ; les sources calcarifères, nommées les bains enchantés, font naître de petites pyramides naturelles par le dépôt de matières calcaires dont leurs eaux sont chargées. Dans la partie la plus élevée du sol de Constantine, la Rummel sort d'un canal souterrain; ce point, élevé de 5 à 600 pieds au-dessus de la plaine, est encore, comme dans l'antiquité, le lieu d'où l'on précipite les criminels et les femmes infidèles.

Cirta ayant beaucoup souffert pendant les guerres des Romains et des Numides, fut rebâtie par une fille de Constantin, qui lui donna le nom de Constantine. Elle fit depuis partie du royaume de Tunis jusqu'au

milit;u du xvnc siècle, cù elle fut enlevée aux Tunisiens par les Algériens., qui en firent la capitale d'une de leurs provinces. Le beylick de Constantine est considéré comme deux fois plus riche que celui d'Oran et six fois plus riche que celui de Titery. Le bey soldait annuellement au dey d'Alger un tribut d'impôts, évalués, par un voyageur qui avait vules comptes du trésorier de la Casaubâ, à la somme de 60,000 dollars, environ 300,000 francs, payables par semestre. Cet impôt n'était pas le seul dont le bey de Constantine fut redevable. Comme les autres bey s de la régence, il était obligé de venir tous les trois ans rendre compte au cley de son administration, et ce voyage lui coulait toujours plus de 200,000 francs en présents et en gracieusetés, pour s'attirer la bienveillance et la protection des grands officiers du dey. Le bey de Constanline payait aussi un tribut en nature au dey d'Alger, pour la nourriture de ses troupes ; ce tribut était de 200,000 mesures de blé et de 6,000 mesures d'orge, qu'il prélevait sur les populations arabes de sa province, et dont les cheiks étaient responsables envers lui.

Constantine a été beaucoup plus peuplée qu'elle ne l'est aujourd'hui ; les notes du bey El-Mal portent à 35,000 le nombre des habitants, tant Maures que Turcs et Juifs ; cette dernière caste y est la plus nombreuse. Constantine fait à elle seule tout le commerce d'intérieur ; elle est en relations fréquentes avec Tunis et fournit des produits de l'Europe toutes les tri bus de l'Atlas; ses rapports s'étendent même jusqu'aux peuplades du Grand-Désert. D'après l'opinion de tous les négociants algériens ou européens qui ont fait des séjours plus ou moins longs à Constantine, on ne doute pas que cette ville ne possède plus de richesses qu'Alger, et que. dans l'hypothèse d'une colonisation assurée et florissante, elle ne soit appelée à devenir la métropole du commerce de tout le nord de l'Afrique.

Bouc, que nous occupons dans la province de Constantine, porte en arabe le nom d'Anabar. La population de cette ville se compose de 1200 indigènes et de 1700 Européens. A un quart de lieue de Bone sont les ruines d'Hippone, cité célèbre par l'épiscopatde saint Augustin. Les enviions de Bone sont fort beaux et très-favorables à la colonisation ; le beylick possède dans la plaine des terres considérables que les beys de Constantine donnaient à cultiver à des Arabes, à certaines conditions. On appelle dans le pays ces terres azel, ainsi que les Arabes qui les cultivent. D'autres terres étaient affectées aux pâturages des troupeaux du bey ; on les appelait azib, de même que les Arabes à qui ces troupeaux étaient confiés. Depuis l'occupation de Bone par les Français, les azel et les azib ont abandonné la plaine.

La Calle, où nous avons eu un établissement assez florissant, est à 35 lieues de Tunis. Cet établissement remontait à 1450. Les négociants qui y vinrent achetèrent des Arabes la propriété de cette partie du territoire, moyennant certaines redevances, ce qui lit donner à ces achats le nom de concessions. Lorsque les Turcs s'établirent dans la régence d'Alger, ils reconnurent par plusieurs traités la validité de ces concessions. Sous Louis XIII, nous avions cinq forts sur cette côte ; le principal était le bastion de Fiance, dont la garnison s'élevait à huit cents hom-

mes. En 1798, les Algériens nous enlevèrent la Calle; antérieurement à cette époque, nous avions abandonné tous les autres points. La Calle nous fut rendue en 1801 ; elle fut reprise par les Algériens, et rendue de nouveau en 18 17. Enfin, en 1827, époque de la rupture avec Hussein-Dey, les Français furent obligés d'abandonner une troisième fois la Calle, et les Arabes détruisirent les constructions que nous y avions élevées. A cette époque la Calle n'avait que quatre cents habitants. On voit que nos pères avaient songé avant nous au nord de l'Afrique; Louis XIV voulut occuper Didjeri ; il y envoya une expédition qui fut dirigée par le duc de Beaufort. La ville fut prise avec assez de facilité, mais au bout de trois mois, les Turcs et les Arabes obligèrent les troupes françaises de l'évacuer.

Un autre avenir attend, nous l'espérons, les établissements que nous formons aujourd'hui sur les côtes d'Afrique; ce n'est point en vain que nous aurons dépensé depuis six années tant d'hommes et tant d'argent. Mais il importe que nous occupions le plus tôt possible tous les principaux points de Fex-régcnce; il importe que l'une de ses plus belles parties, la province de Constantine, tombe au pouvoir de nos armes. C'est alors, mais alors seulement que les tribus ennemies ou encore incertaines perdront toute espérance, et se rattacheront à la France. C'est alors que nous pourrons songer sérieusement à recueillir tout le fruit de cette belle conquête, et que les forces du pays, constamment dirigées vers un but de conciliation et de paix, deviendront productrices et fécondes.

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