LA PORTE TAILLÉE
Besançon était déjà une cité très-importante lorsque César entreprit la conquête des Gaules ; c'est même de cette ville, dont il avait fait sa principale place d'armes, qu'il marcha contre Arioviste qui s'avançait des bords du Rhin avec une armée formidable. Lors de la division de la Gaule en provinces romaines, Besançon devint la capitale de celle qui reçut le nom de Maxima Sequanorum ; à la chute de l'empire, elle conserva sa prééminence, et fut le siège ordinaire des premiers rois, et ensuite des comtes de Bourgogne. Les empereurs d'Allemagne, tour à tour alliés ou ennemis des papes, ayant essayé de réunir sous leur domination les divers Etats échappés aux faibles successeurs de Charlemagne, Besançon reçut de Henri l' Oiseleur , avec le titre de ville impériale, des franchises et des privilèges qui l'aidèrent à recouvrer une partie de son antique splendeur. Au xie siècle elle entra dans la ligue des villes anséatiques ; sa position la rendit importante pour le commerce de l'Italie avec l'Allemagne, et longtemps elle fut comptée parmi les principales places de change de l'Europe. Elle dut de nouveaux avantages à la bienveillance particulière de Charles-Quint; ce puissant monarque lui accorda le droit de battre monnaie, et lui donna ses propres armes. Placée au centre du comté de Bourgogne, Besançon formait avec son territoire assez circonscrit un état indépendant qui avait ses lois et ses coutumes spéciales. Les Suisses, dont cette ville s'était ménagé l'alliance, et les rois d'Espagne, ses protecteurs naturels comme souverains du comté de Bourgogne, l'aidèrent longtemps à se défendre contre les attaques de la France. Mais elle ne put résister aux armes de Louis XIV ; deux fois attaquée, deux fois soumise en quelques années, elle subit le sort de la province dont elle redevenait la capitale.
Besançon est divisée en deux parties, que réunit un pont de fondation romaine, mais perpétué par des constructions de tous les âges. Sa position est exactement telle que César l'a décrite au premier livre des Commentaires de Bello gallico. Appuyée à l'est contre le mont Cœlius, elle s'étend dans une plaine baignée de tous côtés par les eaux du Doubs, qui en forme une presqu'île, embellie de part et d'autre des plus riants aspects. Quelques murs élevés au-dessus du mont Cœlius furent longtempsles seules fortifications d'une ville que sa position rendait presque imprenable. Lorsque la poudre et l'artillerie remplacèrent les ma-
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chines de guerre des anciens et des guerriers du moyen âge, les gouverneurs de Besançon sentirent la nécessité de pourvoir d'une manière plus efficace à la défense de leur cilé. Le fort Griffon fut construit à l'extrémité de la ville que le Doubs laisse sans protection, et des remparts garnis de meurtrières s'élevèrent dans les endroits dont la faiblesse pouvait laisser un passage à l'ennemi. Plus tard, entre les deux conquêtes de la Franche-Comté par Louis XIV, les Espagnols commencèrent sur le mont Ccelius une citadelle que la marche rapide des armées de France ne leur laissa pas le temps de terminer ; elle fut achevée par Yauban, à qui l'en doit également la restauration du fort Griffon. Ce n'est que de nos jours que l'on a complété la défense de Besançon en couronnant les montagnes qui la dominent de toutes parts, de forts qui rappelleraient la féodalité si leurs murs étaient usés par le temps.
Le sol de Besançon est riche en antiquités ; dans quelque endroit qu'on le fouille, on en extrait des médailles romaines et des débris somptueux des beaux arts antiques. Des constructions récentes dans la partie haute de la ville ont découvert des bains publics, des chapiteaux d'un beau travail, des colonnes, des fragments d'une statue colossale de marbre. Il n'est pas un seul quartier où l'on n'ait rencontré des pavés de mosaïque, les uns d'une élégante simplicité, les autres entourés de dessins variés d'un très-bon goût; enfin, les ruines de temples ou d'édifices dispersées dans cette enceinte, attestent, comme l'histoire, que Besançon était sous la domination romaine une des principales villes des Gaules ; tout rappelle encore au pied de ses montagnes le séjour du peuple roi. Des nombreux monuments anciens qui décoraient Besançon, il ne reste plus que l'aqueduc d'Ârcier, et un arc île triomphe que sa teinte sombre a fait appeler, dès le xe siècle, Porte-Noire, Porta-Nigra. L'aqueduc d'Arcier, dont le peuple attribue la construction à César, ne remonte pas au delà du règne des Antonins. Il apportait à Besançon des eaux pures et abondantes qu'on ne saurait trop regretter, ha longueur de ce canal est d'environ deux lieues. Arcier, qui lui donne son nom, est un joli village sur la rive gauche du Doubs, au pied de la dernière chaîne du Lomont qui le garantit des vents du midi, et dont le canal suivait toutes les sinuosités. Un obstacle presque insurmontable s'opposait à son entrée dans Besançon ; un énorme mur de rochers dont la rivière baigne le pied, lui fermait le passage; la patience des Romains vint à bout de le percer. C'est cette ouverture, agrandie sous Louis XIV avec peu de peine et de dépenses, qu'on nomme aujourd'hui la Porte ■ Taillée .
L'arc de triomphe de Besançon se trouve placé maintenant entre deux lignes de bâtiments, de sorte que l'on ne peut pas l'examiner dans toutes ses faces. Au moyen âge, son grand arc était rétréci par des constructions barbares ; la partie supérieure était surmontée d'un bâtiment qui servait de grenier à blé aux chanoines de Saint-Jean et de logement aux clercs du chapitre. C'est au milieu de ces masures que le beau monument des Romains était comme perdu; elles viennent de disparaître, et la partie gauche de l'arc qui avait le plus souffert a été entièrement reconstruite. On ne sait rien de positif sur
l'objet ni sur l'époque de la construction de l'arc de triomphe de Besançon. Ceux qui ont vu dans l'un des bas-reliefs Zénobie, reine de Palmyre, pensent qu'il fut élevé en l'honneur d'Aurélien ; d'autres prétendent qu'il le fut à la gloire d'un des fils de Constantin. Ce cpi'il y a de certain, c'est que cet arc triomphal est du Bas-Empire, qu'il est un des plus beaux monuments delà province et de la France; que l'ordonnance générale était d'un style grand et magnifique, digne des riches conceptions des artistes byzantins des premiers siècles, et que ce monument est probablement le dernier que le goût des arts du grand peuple ait élevé dans les Gaules.
L'église cathédrale de Saint- Jean, grand bâtiment d'ancienne fondation, fut reconstruite dans le xie siècle par l'archevêque Hugues Ier; le style, qui participe du gothique et du sarrasin, est d'un aspect imposant. A chaque extrémité de la nef sont de riches autels et un beau chœur ; en face du siège de l'archevêque on voit le buste en marbre blanc de Pie VI ; une belle Ré urrection de Vanloo se fait remarquer dans la chapelle du Saint-Suaire, parmi d'autres bons tableaux. Une chapelle voisine offre un Saint-Sébastien, l'un des chefs-d'œuvre de Fia Bartolomeo, maître de Raphaël. La Mortd'Ananie et de Saphire, par il Piombino, élève de Michel-Ange, orne une autre chapelle. Ces chapelles sont petites, sur un seul côté de la nef, mais fort jolieset toutes de styles différents ; de beaux anges en marbre blanc décorent le maître-autel, consli uits en marbres d'Italie rares et que couvre un superbe baldaquin. L'église a trois nefs, divisées par des colonnes ovales, bizarres, mais élégantes ; les vitraux sont peints ; les fenêtres, fort petites, ne laissent pénétrer dans l'église qu'une faible clarté qui ajoute à la majesté de l'édifice. Besançon possède plusieurs autres églises, toutes de construction moderne.
Un monument digne d'attention est le palais du cardinal de Grandvelle, fils du chancelier de Cbailes- Quint. Les écrivains flamands n'ont pas rendu justice au caractère du cardinal ; la douceur de son administration à Naples suffit pour prouver qu'il fut étranger aux sanglantes exécutions des Pays-Bas, qui ne commencèrent d'ailleurs qu'après son départ de laFlandre. Quoique éloigné presque toujours de sa patrie, Grandvelle n'oublia jamais sa ville natale; il y fit construire ce palais d'un goût italien, dont l'élévation ne manque point d'élégance, et l'enrichit d'une bibliothèque et d'une galerie de tableaux des plus habiles artistes dont il se montra le protecteur généreux. Les tableaux font partie aujourd'hui du Musée du Louvre, et les statues antiques qu'il avait envoyées de Rome ont décoré Versailles. De temps immémorial, Besançon avait possédé des écoles célèbres. A la renaissance des lettres, les magistrats s'empressèrent d'établir des écoles pour l'enseignement des langues anciennes et de la philosophie. Dès le milieu du xvie siècle, les Grandvelle y fondèrent un collège pour les langues orientales et la théologie, et ils dotèrent cette précieuse institution avec une magnificence vraiment royale. Pour compléter le système d'enseignement alors suivi dans le reste de l'Europe, il ne manquait plus à Besançon que des chaires de droit, de médecine, et le privilège de conférer des grades réservé aux universités; secondés par le cardinal de Grandvelle, les magistrats obtinrent du pape une bulle por-
tant érection d'une chaire de droit à Besançon, et ils l'offrirent à Cujas. Les troubles qui désolèrent le comté de Bourgogne, dans le xvne siècle, opposèrent un long obstacle aux démarches que faisaient les magistrats pour obtenir une université; niais aussitôt que Besançon se fut soumise à Louis XIV, ils renouvelèrent leurs tentatives, et l'université de Dôle fut transférée à Besançon, où elle a existé pendant près d'un siècle, avec un éclat dont le souvenir n'est point encore altéré.
Les habitants de Besançon ont toujours fait preuve de courage, et l'histoire a consigné plusieurs époques glorieuses pour cette ville. En 406, elle résista aux hordes de Vandales, en 413 aux Germains, en 451 aux Huns ; dans le xme siècle elle repoussa les bandes allemandes, et dans le xve, à trois époques différentes, lesBoui guignons et les Anglais échouèrent devant ses murs. Enfin, en 1814, Besançon fut assiégée sans succès par les aimées des puissances coalisées.
(Vue île la PorLe-Tailliv à Besancon.)