‹ Magasin universel (volume 3)Chapitre 13 sur 242 · SARCOPHAGE DECOUVERT A BORDEAUX · texte numérisé non relu

SARCOPHAGE DECOUVERT A BORDEAUX

Parmi nos villes anciennes, beaucoup sont renommées par les antiquités romaines qu'on y a trouvées, <*u par de beaux monumens qu'elles possédèrent, et Tome iv, — Octobre 1S3G.

dont elles conservent encore de remarquables débris. Tels sont Bordeaux, Vienne, Arles, Lyon, Poitiers, Fréjus, Autun, Reims , Narbonne , Nîmes, etc.; et même plusieurs lieux qui aujourd'hui ne sont plus que des villages : Nery, dans le Bourbonnais, Mon tôt, dans la Franche-Comté, et Alichamp , dans le Berry. Quant aux monumens funéraires, on conçoit que

les colonies romaines qui étaient établies dans les Gaules, que les troupes romaines qui se trouvaient cantonnées clans ses villes, que les magistrats romains, les marchands, les administrateurs de tout grade qui les habitaient ne pouvaient manquer de conserver pour leur sépulture le mode de leur patrie. D'ailleurs combien de Gaulois, à raison des emplois ou des honneurs dont ils étaient revêtus, dirent adopter ces mêmes usages! Combien d'autres le firent par estime et par considération pour les vainqueurs, ou par faste et vanité ! Ce dernier motif devait être d'autant plus puissant, qu'à cette époque le luxe de la nation gauloise était certainement loin d'égaler celui des Romains. S'agissait-il de quelque personnage illustre ou considérable dont on voulait immortaliser la mémoire, l'arcliitecture élevait alors sur ses derniers restes un monument capable d'attirer les regards des siècles à venir; ou adoptait quelquefois pour ces constructions le mode égyptien, des colonnes et des pyramides; mais ces pyramides et ces colonnes différaient de celles d'Egypte par des embellissemens d'un goût pur, par des bases, des piédestaux, des couronneinens agréables, et surtout par des proportions et des formes élégantes. Parmi tous les monumens funéraires terminés par une pyramide, le plus beau que possède la France est celui qu'on voit près de Vienne, entre le Rhône et la grande route (nous le donnerons incessamment). Malgré quelques dégradations qu'a éprouvées sa pointe, il a encore, clans son état actuel, y compris le massif qui porte la pyramide, plus de cinquante-deux pieds de haut. La tradition du pays prétend que c'est le tombeau de Ponce-Pilate , ce gouverneur de Judée bien connu, et qui fut exilé par Tibère à Vienne, en Dauphiné.

Dans de nombreuses fouilles faites aux environs de Bordeaux, on a extrait plusieurs sarcophages dont les formes n'ont rien de remarquable, mais où la sculpture est digne de fixer l'attention. L'histoire de Bordeaux est encore à faire; sa vieille origine ne peut être contestée. Ausone nous parle de sa magnificence; les découvertes que l'on fait journellement nous la prouvent; mais aucun auteur ne l'a établie d'une manière satisfaisante.

Le sarcophage dont nous donnons la gravure fut trouvé à St.-Médard d'Eyran, à trois lieues de Bordeaux; il remonte, par son antiquité, à la fin du 2e siècle, ou au commencement du 3e; le style de la sculpture exige qu'on adopte cette époque. Les arts, alors réfugiés à Rome, ne peuvent nous laisser aucun doute que ce ne soit là qu'il ait été fait. Caché dans les entrailles de la terre, ce monument a bravé la barbarie desVisigoths, le fanatisme des Sarrasins et les pilleries des Normands; il est de ce superbe marbre de paros dont les sculpteurs de la Grèce se servaient pour leurs belles figures. Sans doute ce fut la sépulture d'un Léonce Paulin, grande famille consulaire, qui a donné à l'empire romain plusieurs magistrats suprêmes, et dont les propriétés dans l'Aquitaine étaient si étendues, qu'Ausone les appelle Rcgn t Paulini.

La description d'un sarcophage serait, de nos jours, le sujet d'une élégie ; nous y verrions, représenté pour ornement, un squelette armé de sa faux, une ligure étendue sur un lit de mort , ou quelques génies en pleurs. Telles sont nos tombes modernes. Il n'en était pas de même chez les anciens Le sujet représenté surce sarcophage est le sommeil d'Endymion, mythe ingé-

nieux que les poètes ont décrit, que presque tous les peintres se sont plu à retracer pour faire allusion au parfait bonheur, au sommeil éternel. Nous dirons peu de choses sur la vie mythologique d'Endymion; la fable assure qu'il fut aimé de Diane, et qu'il en eut cinquante filles. Les auteurs profanes varient sur la cause de son sommeil ; les uns disent qu'ayant été admis au rang des dieux par Jupiter, et ayant manqué à Junon, il fut condamné à dormir perpétuellement. D'autres ajoutent que Jupiter promit de lui accorder tout ce qu'il pourrait souhaiter, et que le seul désir qu'il manifesta fut d'être doucement bercé par le Sommeil, ce roi des dieux et des hommes, comme le nomme Homère.

Le costume d'Endymion est celui des chasseurs de l'antiquité ; sa tunique est relevée par une double ceinture, comme celle de Diane qui descend de son char conduit par deux amours; sa main gauche tient deux piques nommées venabula , dont on se servait à la chasse à cheval, et ses pieds sont entièrement couverts parla chaussure appelée endrômis, espèces de bottines qui faisaient partie du costume de Diane. Quant au chien que l'on voit aux pieds d'Endymion, et qui a un collier, Xénophon nous apprend que les Grecs ceignaient aussi le corps de leurs chiens de chasse; on trouve de plus des bas-reliefs et des pierres gravées antiques, représentant des chasses avec le nom de chaque chien. Cela prouve le cas cpie les anciens faisaient de ces animaux qui partageaient ainsi la gloire de leurs maîtres; ce n'était du reste qu'une modification de cet usage bizarre qui voulait qu'au mois d'août on couronnât les chiens qui avaient bien fait leur devoir pendant l'année.

Comme on le voit, rien n'est triste dans ce sujet destiné pourtant à un sépulcre. Ce ne fut point un artiste célèbre qui exécuta l'ouvrage, mais ce fut un homme de génie qui le conçut, qui dut même en faire un petit modèle. Pour avoir une juste idée de la manière dont ces sortes de travaux se faisaient à Rome, il faut connaître l'abus que les Romains firent des statues honorifiques sous les empereurs ; il faut dire avec Tacite que l'usage en fut tellement profané de son temps, que les généraux dédaignaient d'aller à la guerre parce qu'ils ne voulaient pas partager avec des hommes indignes les honneurs trop légèrement décernés parles Césars. On conçoit que cette immensité du nombre des figures dut nécessiter l'établissement de plusieurs ateliers, à la tête desquels on plaça d'habiles sculpteurs; ils eurent l'inspection de tous les ouvrages, ils en fournirent les modèles, mais ils ne purent mettre la main à tous.

Les statues et bas-reliefs antiques ont, dureste, un incontestable avantage sur les productions modernes de ce genre; c'est d'offrir cette physionomie des belles choses, qui, pour être un peu défigurée dans ses détails, n'en est pas moins imposante dans son ensemble; c'est de fournir aux artistes des idées sur les costumes , les accessoires et le caractère des sujets qu'ils ont à traiter. Disons aussi que, de quelque manière et sous quelque rapport que l'on envisage les découvertes qui se foui, elles n'en sont pas moins précieuses; elles tiennent par tant de fils aux grands événemens , que souvent elles fixent l'histoire sur des faits omis ou douteux. A- M*

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