FRAGMENT
Vous voyez, sur le penchant de ce coteau couvert de prairies , une petite ville qui domine une petite rivière. La ville se fait remarquer par cinq clochers de forme bizarre : un grand château , et une tour singulièrement élevée du côté de l'ouest. Vous êtes en Berry; la rivière est l'Indre; la petite ville est Loches; et, dans la tour, où vous apercevez de moment en moment flotter un voile de drap d'argent, est renfermée la gente Agnès. Agnès subit cette prison volontaire durant un voyage de son royal amant jusqu'à la cité de Bourges, sa capitale. Son amour a la complaisance de flatter ainsi les sentimens jaloux de Charles VII, dit le Victorieux , qui perdait si gaîment son royaume auprès d'elle. Elle attend le roi, mais le roi a ses raisons pour ne pas revenir à Loches.
Sur la route opposée à celle où la belle des belles porte incessamment ses regards , distinguez-vous là bas, tout là bas, vers l'horizon, un voyageur achevai Pllchemine seul, et le vent du nord semble vouloir lui arracher son
panache et son manteau. Regardez-le bien Mais
vous ne le voyez plus, un nuage chargé de pluie vient de s'abattre entre lui et vous. Le voyageur est descendu de son cheval arabe, et va entrer dans une chaumière du coin de ce bois, pour se mettre un moment à couvert de l'orage, et apparemment pour se présenter devant le président de Chabannes, dans un équipage plus décent.
La chaumière où le voilà entré est celle d'un bûcheron. La famille est absente; mais un homme entre deux âges couvert d'un sarreau brun , et dont toute la personne est valétudinaire, est assis familièrement devant l'âtre, où il essaie de rallumer un feu de bruyères vertes. Bien qu'il soit étranger comme le premier voyageur, et entré là comme lui, pour éviter la bourrasque, il est à son aise dans la maison abandonnée du pauvre.
— Hé bien ! votre seigneurie reste à la porte avec la bride de sa monture à la main , comme si elle voulait demander l'aumône? — Je l'ai faite à beaucoup de gens, l'ami; mais je n'entre jamais dans le plus humble logis sans en demander l'agrément au maître. — Le maître, c'est moi, puisque j'y suis; entrez. Le vilain n'y est pas; chauffez-vous à son feu ; et vous m'aiderez ensuite à chercher s'il n'aurait pas laissé quelques bouteiiles de vin sous ces fagots; — Voilà de l'eau-de-vie de Sancerre , que je porte toujours en voyage. — J'avais une soif de damné ! Vous me paraissez un bon vivant, et votre brandevin est excellent. — Où allez-vous ? — A Loches, — Et moi aussi. Y connaissez - vous quelqu'un à Loches ? — J'y connaissais tout le monde il y a quelques mois. — Hé bien ? — Vous êtes curieux ! je suis discret ; brisons là. — Vous avez peutêtre tort. N'avez-vous pas entendu parler du président de Chabannes ? — C'est chez lui que je vais. — Et moi aussi.
Et les deux voyageurs se regardèrent, et le premier entré poursuivit ainsi : — Votre nom ? — M'avez-vous dit le vôtre? — Ah ! moi , je m'appelle Landry; je n'en fais pas le fin. Je suis un pauvre diable qui vais occuper une place dans la justice du roi. — Ah! ah!
Je suis bien aise de vous rencontrer. Je ne suis pas sans inquiétude sur mes biens, sur quelques suites d'un procès qu'on vient de me faire. Vous connaissez sans doute les lois du royaume ? — Moi , je n'en connais pas une ! — Et vous acceptez un emploi.... — Que voulezvous! J'aiune femme et trois enfans à nourrir. J'ai fait long-temps un méchant métier ; j'ai été routier dans les guerres civiles, ba/idoulicr , écorcheur , anglais, que sais-je , moi ! mais enfin, je me suis amende; j'ai pris un état où il n'y a rien à dire, et me voilà prêt à entrer en exercice. Je crois que je commence ce soir.
— Je vous en félicite pour vos enfans. Tenez, Landry, puisque la Providence nous a fait rencontrer ici , laissezmoi faire une bonne action; c'est peut-être la dernière que j'aurai l'occasion d'accomplir dansmon pays— De l'or ! comment donc, dites-moivotre nom, j'essaierai de prier le bon Dieu pour vous. — Mon nom est celui d'un banni; mais je ne craindrai jamais de le dire: il est aussi celui d'un homme sans reproche : on m'appelle Jacques Cœur.— L'inconnu en reculant : V bus! Monseigneur! vous seriez ce coquin d'argentier du roi,, dont on a fait le procès à Bourges?.... — Je vous ai dit que j'étais innocent. — Ce n'est pas là mon affaire.
Vous êtes condamné — A l'exil. — Comment, à
l'exil! — Oui, mon frère; et je suis mandé à Loches pour y recevoir les derniers ordres du roi, mon maître. Le président de Chabannes, qui a instruit mon procès, veut me parler, et me remettre sans doute l'ordre qui m'accorde un vaisseau que j'équiperai à mes frais, pour passer en Orient, avec ma famille. J'ai là, Dieu merci, des facteurs et des amis.
— Monseigneur , n'allez pas à Loches. — Pourquoi ?
— Parce que j'y vais. — Tant mieux, nous ferons route ensemble. Voulez-vous monter sur mou cheval? Vous me paraissez d'une santé f<;ib!e. — Je me porte mieux que vous , si vous entrez chez le président.
— Adieu, adieu, le temps s'éclaircit, et mon cheval frappe du pied; nous nous reverrons dans la ville. —
— Gardez-vous de ce plaHr-là ! Vous êtes mandé à la cour, et moi aussi; on vous attend chez le président, et moi aussi. En un mot, je vais à Loches pour pendre, et vous, pour être pendu, — Quoi! vous seriez ?
— Oui , Monseigneur.
Voyez-vous Landry tendre la main à Jacques Cœur. Celui-ci n'ose pas la serrer ; mais comme les deux compagnons se sont séparés vite ! «Et voilà donc, disait l'argentier en piquant des deux, son cheval arabe , voilà quelle reconnaissance on aura gardé à la pauvre Jeanne-d'Arc et à moi , deux enfans du peuple, qui avons peut-être sauvé le royaume, tandis que tant de gentilshommes le vendaient en détail. »
H. de Lat.
LA GROTTE DE LA BALME (frange).
Si l'on traverse la ville de Crémieu pour se rendre au hameau de la Balme, on parcourt un chemin bordé d'un côté par des rochers d'une grande élévation, de l'autre par des plaines arides. La surface de ces rochers offre le mélange des tons bizarres qui appartiennent aux pierres de toute nature, qui entrent dans leur constitution; les unes sont d'un noir foncé, d'autres
reflètent des couleurs brillantes, toutes sont entrelacées par les touffes du lierre qui serpente de la base au sommet des rochers, mollement appuyées sur de faibles arbustes dont l'existence appauvrie n'est entretenue que par le peu de terreau que leurs racines retiennent entre les couches du calcaire. Ces remparts naturels sont couronnés par des bois majestueux.
Les plaines qui séparent la route de la Balme du cours du Rhône sont delà plus triste stérilité; quelques brins d'herbe, quelques faibles épis se disputent un sable rouge et rocailleux; le voyageur porte à regret ses yeux sur ces terres misérables que le Rhône superbe semble dédaigner, et qui restent incultes et abandonnées.
C'est avec ces sentimens de tristesse et de pitié qu'on arrive à la petite commune de la Balme, et l'on y est reçu par de modestes habitans toujours surpris qu'on vienne chez eux chercher et admirer une merveille.
C'est une merveille en effet, qui est là, cachée dans les montagnes, au milieu d'un petit groupe de cabanes faites de bois et de boue; et le pauvre a creusé sa chaumière à l'ombre des pierres monumentales que la nature a entassées pour faire le pérystile de ces temples souterrains, enrichis des chefs-d'œuvre d'une sculpture que l'ébauchoire ou le ciseau ne touchèrent jamais.
Dirigé par le cicérone du hameau, homme qui regarde sans voir ou qui voit sans comprendre, le voyageur peut avec confiance franchir les difficiles abords de celte grotte magique. Son guide toujours froid, toujours méthodique dans ses excursions comme dans ses récits, place son pied dans les pas creusés par ses pères , répète les mots qu'il a entendus d'eux, et, comme eux, livre l'aine aux secousses de l'enthousiasme, de la terreur ou de l'admiration, sans qu'une seule étincelle de ce feu qu'il allume vienne échauffer son cœur ou réveille ses sens.
La seule émotion que ressente le conducteur , la seule crainte qu'il sache exprimer, c'est d'entendre une pierre se détacher, c'est de voir un flambeau s'éteindre; et, il faut le dire, sa sollicitude est aussi active que ses précautions sont intelligentes.
L'entrée de la grotte est au milieu du village; sa route est élevée dans les plus belles proportions et taillée, comme un arc de triomphe, au milieu des rochers à pic, qui s'étendent à l'infini. Des crevasses de cette voûte s'échappe un torrent qui se perd bientôt dans la cavité profonde qu'il s'est creusée au pied du rocher; des touffes de lierre, des arbres d'une belle végétation et des masses de rochers, élevées en colonnes majestueuses, décorent et complètent ce portique élégant.
Sur l'un de ses côtés est une chapelle en ruines; et la croix sainte est là pour rassurer dans le danger, et disposer l'ame au courage.
A peine a-t-on franchi le seuil cl laissé derrière soi la chapelle, que le jour fuit sensiblement : on est entré dans le vestibule qui a près de cent pieds d élévation ; ses parois sont irrégulières, hérissées d'aspérités et creusées d'excavations bizarres qui pénètrent plus ou moins dans le rocher. Pour aller plus avant, il faut gravir ces rocs; et si, arrêté sur leur sommet, on jette un regard derrière soi, on est témoin du plus beau des
spectacles : le petit hameau de la Balme, la verdure du pérystile , le torrent qui se débat sur son lit de cailloux, le ciel qui fuit à perte de vue , tout cela , éclairé par un beau soleil, offre le plus merveilleux contraste avec les gouffres qu'on voit à ses pieds et les cavités sombres dont on est entouré. A chaque pas que fait le voyageur, il lui semble que la terre va s'entrouvrir; il se traîne sur des blocs éboulés; des montagnes renversées sont suspendues sur sa tète comme les débris de châteaux en ruines ; il est forcé de se laisser glisser sur une terre noire et glaiseuse, à travers des canaux assez étroits pour livrer à peine passage à un homme, et c'est ainsi qu'il pénètre dans la seconde cavité , vaste salle dont le sol et le plafond sont inégaux , et qui est décorée de concrétions calcaires appelées stalactites ou stalagmites. Cette salle est suivie de plusieurs amphithéâtres où se trouvent rangés en symétrie les bassins nombreux qui reçoivent l'eau du torrent.
Ces bassins sont tons ciselés ou sculptés dans une rare perfection. Dans l'un de ces amphithéâtres est un immense bassin autour duquel sont disposés et étages des bassins plus petits ; dans quelques places ils forment des gradins sur lesquels on descend; les uns sont comme d'énormes coquilles, d'autres comme des vases antiques de Paros: leur blancheur les détache du fond noir de la grotte et met en saillie leurs découpures et leurs ciselures frangées.
De cette enceinte on passe dans la grotte dite des Diamans; ses murailles sont jonchées de concrétions qui brillent de l'éclat le plus vif, lorsque 4a lumière des flambeaux vient frapper leur surface cristalline, et que leurs millions de facettes la réfléchissent dans tous les sens. L'humidité de cette salle est dangereuse, et l'on se hâte de la quitter pour arriver sur une pente douce, mais par un passage difficile, au bord du lac.
C'est à ce moment qu'on éprouve un sentiment indéfinissable d'étonnement et de bien-être. Fatigué de ramper, de glisser, de gravir, on trouve enfin une occasion de repos : c'est une petite barque que, partout ailleurs, on désirerait plus propre et plus commode; mais enfin elle est là , et l'on s'y assied pour se faire transporter sans fatigue.
L'eau de ce lac est si limpide, qu'on distingue partout son lit de sable doré ; au dessus de soi l'on contemple la voûte qui emprisonne cette mer; tantôt elle est sinueuse et irrégulière : c'est un canal étroit dont la barque touche les bords , et on ne l'a pas plus tôt franchi en se couchant au niveau de l'eau, qu'on pénètre dans des cavernes étendues dont l'œil ne peut saisir les limites. Le lac de la Balme a plus d'une lieue; quand on revient au bord après avoir fini le voyage nautique, on a devant soi une nouvelle entrée, et l'on est réservé à des sensations d'un autre genre.
Jusque-là la splendeur du vestibule, les cavités sombres et dangereuses, les amphithéâtres, les sculptures, les cristallisations, ont étonné, ébloui, charmé les sens, et cette nacelle, cette eau limpide, ont remplacé des pensées graves et solennelles par des idées gracieuses et riantes. Si le voyage se terminait là, on n'en garderait qu'un souvenir d'admiration; mais dans l'antre où l'on va descendre, c'est de la terreur qui saisira l'ame, c'est de l'effroi qu'on éprouvera à la vue des objets imposans que la nature y a rassemblés.
Après avoir parcouru des corridors d'une longueur prodigieuse, aux murs humides et froids, on arrive
dans une enceinte immense; il n'y a pas cîc caveaux destinés à recevoir les dépouilles des morts, qui aient jamais offert un aspect aussi tristement solennel, p;is une dernière demeure où les monumens soient plus entourés de souvenirs religieux. De toutes parts s'élèvent des masses de rochers taillés comme des tombeaux; sur ces tombeaux sont accoudés des fantômes gigantesques semblables à des moines priant; ça et là sont des faisceaux d'armes et des urnes funéraires; ici, oc; sont des colonnes qui ont l'air de soutenir l'immense voûte d'un temple gothique; là ce sont les parois qui sont couvertes de longs tuyaux figurant des jeux d'or-
gues; ailleurs, ce sont des masses mancelonnées qui ressemblent à des autels, et tous ces ornemens, jouets d'une nature inépuisable en ses formes comme en ses moyens, sont produits par l'infiltration des eaux qui, chargées de matières calcaires, les déposent aussitôt qu'elles arrivent au contact de l'air.
A quelques pas de cette enceinte, l'air qu'on respire est fétide et irritant ; plus on marche, plus la respiration est gênée. Au silence de mort qui règne dans les caveaux succède un bruissement lointain; plus on approche , plus le bruit augmente ; bientôt l'odeur est insupportable et le tumulte assourdissant; le voyageur
La Grotte de la Balme.
est à la fois asphyxié et étourdi. En ce moment, si l'on se trouvait seul dans cette atmosphère infectée , au milieu de ce concert infernal, l'imagination rêverait cet autre monde fait pour les criminels : il n'est peut-être pas plus repoussant.
Ce qu'on éprouve est si fatigant, qu'on est tenté d'abord de retourner sur ses pas; mais la curiosité l'emporte sur le malaise. Après une heure de marche, pendant laquelle le bruit et l'odeur vont toujours croissant, le voyageur arrive enfin dans un antre creusé d'un côté à une profondeur immense , et de l'autre disposé en plate-forme, d'où Ton peut observer les causes et du bruit et de la corruption de l'air : là, de mémoire d'homme, des millions de chauves-souris se sont réfugiées; elles tapissent les murailles, et leurs débris s'entassent dans l'énorme fosse qu'elles seules peuvent aborder. Dès qu'une lumière pénètre dans leur triste demeure, elles fuient de tous côtés; elles projettent
sur vos tètes leur vol rapide, et parviennent souvent à éteindre les torches dont on se fait accompagner; leur nombre est tel , qu'en un instant cette partie de la grotte est comme transformée en une immense volière où ces horribles animaux peuvent à peine se remuer ; on ne peut rester long-temps sans danger avec ces hôtes sauvages, dont les voyageurs se sentent heurter à chaque instant, et qui les force de quitter ce lieu, non pas mécontens d'y être venus, mais accablés d'émotion et de fatigue. Un corridor d'une étroitesse extrême conduit à la chambre dite du Roi, ainsi nommée parce que François Ier y reposa quelques instans; de cette chambre, après un court trajet, on se retrouve enfin au sommet du vestibule, d'où l'on revoit le jour et la verdure avec un bonheur réel : car on a pu se croire un moment séparé de la terre et des hommes.
La chapelle qui est à l'entrée de la grotte reçoit les prières des habitans de la Balme : tous les dimanches
un prêtre dos environs vient y dire la messe; le i5 août, un service solennel y attire en foule les habitans des contrées voisines. C'est un admirable spectacle que ce peuple «agenouillé sur la route qui mène à la grotte, depuis les premières maisons du village, jusqu'au fond du vestibule; femmes, en fans, vieillards, groupés çà et là sur des masses de rochers , au bord du torrent , mêlant leurs voix au bruit de l'eau qui frémit sur le cailloulage ou se brise dans les cavités profondes ; les cantiques , répétés d'échos en échos et perdus dans l'immensité; le sentiment religieux auquel la solennité de ces lieux ajoute; le jour incertain qui éclaire chaque groupe d'après ïa place qu'il occupe dans la vaste enceinte : tout cela forme le plus beau tableau qu'on puisse contempler , le spectacle le plus intéressant qu'on puisse observer.
Telle est à peu près cette grotte de la Bnlmc, moins connue peut-être et surtout moins célébrée que la plus minime cascade de la Suisse, la montagne la moins élevée des Alpes ou le plus maigre accident de l'Ecosse; mais la Balme est française, la Balrnenous appartient, la Balme, il faut bien le dire, n'est qu'à 120 lieues de Paris.
— Achille Comte. —