‹ Magasin universel (volume 3)Chapitre 130 sur 242 · LOUIS XIII ET CINQ-MARS · texte numérisé non relu

LOUIS XIII ET CINQ-MARS

C'est une opinion généralement répandue, que Cinq-Mars était auprès du roi Louis XIII l'homme de sa confiance intime, le dépositaire des secrets de son cœur; on a blâmé, avec raison, cette froide indifférence du monarque tirant sa montre le jour de l'exécution du grand écuyer, et s'écriant : « Le cher ami va passer un mauvais quart d'heure. » Aussi ne chercherons-nous pas à justifier cette phrase; mais pa l'expliquera peut-être, lorsqu'on aura une con-

naissance exacte des véritables rapports qui existaient entre Louis XIII et le jeune Cinq-Mars ; et ces rapports n'étaient pas ceux d'une douce intimité.

A l'origine, Cinq-Mars avait été placé auprès du roi par Richelieu comme une distraction pour le prince, et un moyen de connaître ses plus secrètes pensées. Cinq-Mars servit longtemps d'espion au cardinal ; on le voyait quelquefois dans les appartements du roi, simulant le sommeil, accroupi dans un coin sur un fauteuil ou un lit de parade, et tout cela pour écouter, au profit du ministre, ce qui se disait et se faisait dans la chambre du roi. La chose alla même si loin, qu'on s'en aperçut. Un jour, s'adressant à Puységur, Louis XIII dit : « Voyez s'il y a quelqu'un dans ma garde-robe. • — Il n'y a, répondit le courtisan, que M. de Cinq- Mars qui dort sur un lit. — Il ne dort pas, répliqua le roi, mais il en fait le semblant pour écouter ce que nous disons. » C'était par la protection de Richelieu que Cinq-Mars s'était élevé au poste de maître de la garde-robe, et ce fut de son consentement que la charge de grand écuyer lui fut déférée. Le titre de M. h Grand était ambitionné par cette haute domesticité royale qui avait hérité des grandes charges du système féodal, alors que les hommes de forte lignée venaient à cheval autour de la table du suzerain, aux grands jours du paon à mille couleurs.

La cour de France passait une longue partie de la saison à Saint-Germain : l'air y convenait parfaitement au roi ; mais on y menait une vie triste et monotone. LouisXIII se levait de bonne heure, visitait ses mousquetaires; puis, montant à cheval, il se portait au plus épais de la forêt, poursuivant le cerf et le sanglier, s'abîmant la poitrine à donner du cor jusqu'au soir, où il comptait lui-même sa meute dans le palais, et jouait quelques instants avec le plus fin de ses limiers. Quand la saison était mauvaise ou que le roi était malade, il s'amusait dans la cour à lancer des faucons éperonnés, des éperviers au vol rapide qui fondaient sur les merles et les petits oiseaux. Cinq-Mars ne pouvait quitter le roi mélancolique et maladif; ses fonctions de grand écuyer lui en faisaient un devoir : et d'ailleurs, quand Louis XIII n'apercevait pas Cinq-Mars, il l'appelait de toutes les forces de sa voix : « Où est Cinq-Mars? Que fait Cinq-Mars ? » Le jeune écuyer n'avait permission de s'absenter du château que pour aller rendre compte au cardinal, en sa maison de Ruel, de ses conversations intimes avec le roi. Retournait-il à Saint-Germain, il y retrouvait encore les devoirs de sa charge et le visage du roi irrité de son absence : « Allons à cheval, Cinq- Mars, pour courre un cerf. » 1 3lle était la seule distraction que Louis XIII offrait à son grand écuyer, et celui-ci ne dissimulait plus toutes les fatigues et les douleurs de sa position : « je laisserais toutes les faveurs que Votre Majesté me donne, disait-il, pour une soirée entière et libre en ma belle compagnie du Marais. »

Or, voici ce que faisait pour se distraire le grand écuyer. Quand le roi était couché, et qu'il avait donné le bonsoir à ses gardes, M. le Grand montait à cheval, et, galopant à toute bride, il se rendait à Paris par la route si mal pavée, jusqu'à la belle société du Marais, où il apparaissait vers minuit ; il restait deux ou trois heures en compagnie de la brillante Marion.

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de Lorme, buvant, aimant, répétant maintes saillies contre le vieux cardinal et ses prétentions d'amour; puis il remontait à cheval, et s'en revenait à franc étrier à Saint-Germain, pour assister au lever du roi. Il y apparaissait pâle, défait, les yeux rouges de veilles, plein de mauvaise humeur. Toute la journée, ce n'étaient que disputes avec le roi ; il le suivait avec répugnance dans ses exercices, dormant presque toujours à cheval ou dans les riches fauteuils de damas qui ornaient les appartements. Le roi se plaignait souvent du grand écuyer au cardinal, dont tout le soin était de les raccommoder. Quand ces disputes étaient trop vives, le roi réunissait avec attention toutes les phrases de M. le Grand, et les racontait au cardinal pour lui montrer que les torts n'étaient pas de son côté : « Mon cousin, écrivait Louis XIII, je suis bien marri de vous importuner sur les humeurs de M. le Grand. A son retour de Ruel, il m'a baillé le paquet que vous lui avez donné. Je l'ai ouvert, et l'ai lu. Je lui ai dit : M. le cardinal me mande que vous lui avez témoigné une grande envie de me complaire en toutes choses, et cependant vous ne le faites pas sur un chapitre, de quoi je l'ai prié de vous parler, qui est sur votre paresse. Il m'a répondu que vous lui en aviez parlé, mais que pour ce chapitre là il ne pouvait changer, et qu'il ne ferait pas mieux que ce qu'il avait fait. Ce discours m'a fâché; je lui ai dit : Un homme de votre condition qui doit songer à se rendre digne de commander les armées, et qui m'avez témoigné avoir ce dessein, la paresse y est du tout contraire. Il m'a répondu brusquement qu'il n'avait jamais eu cette pensée, ni y avait prétendu. Je lui ai répondu que si, et n'ai pas voulu enfoncer ce discours. Vous savez ce qui en est. J'ai repris ensuite le discours sur la paresse, lui disant que ce vice rendait un homme incapable de toutes bonnes choses, et qu'il n'était bon qu'à ceux du Marais, où il avait été nourri, qui étaient du tout adonnés à leurs plaisirs, et que s'il voulait continuer une telle vie, il fallait qu'il y retournât. Il m'a répondu arrogamment qu'il était tout prêt. Je lui ai répliqué : Si je n'étais plus sage que vous, je sais ce que j'aurais à vous répondre là-dessus. Ensuite de cela, je lui ai dit que m'ayant les obligations qu'il m'a, il ne devait pas me parler de la façon. 11 m'a répondu son discours ordinaire, qu'il n'avait que faire de mon bien, qu'il était tout prêta me le rendre, qu'il s'en passerait fort bien, et qu'il serait aussi content d'être Cinq-Mars que M. le Grand ; et que, pour changer sa façon de vivre, il ne pouvait vivre autrement. Et ensuite est venu toujours me picotant, et moi lui, jusque dans la cour du château, où je lui ai dit qu'étant en l'humeur où il était, il me ferait plaisir de ne me point voir. Il m'a témoigné qu'il le ferait volontiers. Je ne l'ai point vu depuis. »

Cet autographe si curieux de Louis XIII révèle parfaitement la position de Cinq-Mars à la cour. M. le Grand était l'agent de Richelieu auprès du roi : agent capricieux, insubordonné, cherchant plus tard à agir pour son compte ; dès lors Louis XIII put voir avec indifférence qu'on le débarrassât d'un témoin importun avec lequel il était en perpétuelles discussions. On sait que Cinq-Mars et son ami de Thou furent condamnés à avoir la tète tranchée, pour avoir négocié avec l'Espagnol au préjudice de l'Etat.

Ils subirent la mort à Lyon; et voici une relation conteinpoiaine oùse trouvent consignés quelques détails inconnus sur leurs derniers instants.

« Le 12 septembre 1642, sur les trois heures après midi, quatre compagniesdes bourgeois de Lyon, formant bien douze cents hommes, furent rangées en forte bataille sur la place desTerreaux. Au milieu de la place fut dressé un échafaud de 7 pieds de haut et environ 9 pieds de large et de long. Un peu sur le devant, s'élevait, à 3 pieds, un poteau, devant lequel on coucha un bloc de demi-pied. Une échelle de huit échelons servait à parvenir sur le plan de l'échafaud, lequel était ainsi visible. Toutes les maisons environnantes, les fenêtres, murailles, toits, tréteaux volants, en un mot toutes les éminences ayant vue sur la place, étaient si énormément couvertes de curieux, que le monde semblait suer à gros flots par leurs ouvertures. A cinq heures du soir, on avertit les condamnés que l'heure était venue. M. de Cinq-Mars s'approche alors de M. de Thou, et lui dit avec gravité : « Allons, monsieur, allons ; il est temps. » Là-dessus, ils s'embrassèrent et sortirent. M. de Cinq-Mars, en descendant le perron, salua la foule; il le fit avec tant de bonne grâce et de douceur, qu'il tira des larmes à un chacun. M. de Thou, voyant le carrosse, avait dit sur les degrés : « Eh quoi, on nous mène en carrosse! irons-nous donc ainsi en paradis? »

» M. de Cinq-Mars était vêtu d'un pourpoint de drap de Hollande, couleur de musc, tout brillant de dentelles d'or, avec un manteau d'écarlate à queue et à gros boutons d'argent, un chapeau noir à la catalane; ses cheveux, d'un beau blond, flottaient à longues boucles sur ses épaules. M. de Thou était habillé de deuil. Le carrosse s'arrêta au pied de l'échafaud ; M. de Cinq-Mars en descendit d'un visage ouvert. Il posait le pied sur le second échelon de l'échelle, lorsqu'un archer lui enleva son chapeau par derrière. Lors il s'arrêta court, s'écriant : •< Eh ! laissez-moi mon chapeau. » Puis le reprenant, il s'en recouvrit, et acheva de monter. Ensuite s'approchant courageusement du poteau, il essaya en badinant si son col irait bien. Il se releva, et dit à son confesseur : « Mon père, je vous prie, rendez-moi ce dernier service de me couper les cheveux. » Après qu'ils furent coupés, il prit un crucifix, le baisa aux pieds, et dit : « Allons, il faut mourir; mon Dieu, ayez pitié de moi! » Puis embrassant fortement le poteau, il ferma les yeux, la bouche, et attendit le coup. Au moment où il le reçut, il poussa d'une voix forte ce cri : Ah! qui fut aussitôt étouffé par le sang. M. de Cinq-Mars mort, on leva la portière du carrosse. M. de Thou en sortit d'un visage aussi affable que serein. Il monta généreusement sur l'échafaud, jeta son manteau, et courut embrasser l'exécuteur en lui disant : « Ah ! mon cher frère, tu vas me mettre en paradis! » Puis se tournant vers la foule, il se découvrit et la salua, jeta son chapeau qui tomba sur les pieds de M. de Cinq-Mars, alois recouvert d'un drap noir. Il se mit enfin en position. Le couperet du bourreau tomba lourdement sur le cou, mais si près de la tête, qu'il ne fut entamé qu'à demi. Le corps se renversa sur le côté gauche, agitant les bras et les jambes. Alors le bourreau, tout tremblant, frappa à coups redoublés, et ne réussit à détacher la tête qu'a-

près six à sept coups cruellement donnés sur la gorge. »

Jamais la multitude n'avait éprouvé une pitié plus douloureuse qu'au supplice de Cinq -Mars et de M. de Thou. Le peuple voyait encore là une de ces vengeances du cardinal de Richelieu qui immolait tout à son pouvoir. Cinq-Mars, noble jeune homme de vingt - deux ans, qui mourait sur l'échafaud, M. de Thou, fils du vieil historien de l'Europe, étaient des victimes d'élite, et, dans les jours de révolution, celles-là surtout frappent les masses.

A. Mazuv.

AFRIQUE

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