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AU MOYEN AGE

(DU XIIe AU XIVe SIÈCLE.)

Les beaux-arts suivent la civilisation ; il ne faut donc point chercher dans le moyen âge cette haute perfection qui n'arrive qu'avec les besoins etles émotions d'un état social plus avancé. Cependant, alors que tout s'essaie encore, des monuments religieux nous étonnent par leur hardiesse; nos grandes cités comptent presque toutes quelques-unes de ces églises à ogives, à flèches dentelées et comme suspendues dans les airs. En présence de ces cathédrales noircies, de leur portail façonné, de ces vieux saints qui garnissent leurs niches, on est pénétré d'un sentiment tout autrement chrétien et religieux que devant les imitations du Parthénon d'Athènes où la croix n'est qu'un anachronisme. Entrons dans un de ces débris du moyen âge, tout est empreint des croyances chrétiennes ; ces vitraux qui reflètent au milieu de la foule recueillie des nuances d'un bleu céleste ou d'un rouge ardent ; cet orgue dont les tuyaux se marient si bien à ces longues ogives qui forment le cintre de la voûte ; ces quelques tombeaux çà et là dispersés, où repose, roide et couchée, la statue d'un abbé avec sa crosse et sa mitre, ou bien la figure à cheveux plats et longs d'un seigneur châtelain, comme le témoignent le chien et le faucon à ses pieds ; ces stalles du chœur relevées par des sculptures bizarres où les mains des chanoines s'appuient sur des images grotesques; tout cela excite je ne sais quelle émotion pieuse qu'on rechercherait vainement sous le grandiose péristyle du Panthéon, ou sous la magnifique colonnade de la Madelaine.

L'architecture dans les xe, xie et xne siècles est marquée d'un type particulier. Le petit nombre de monuments qui ont précédé cette époque et qui nous restent encore, offrent des constructions informes où se montrent quelques souvenirs rares et défigurés de l'art chez les Grecs et les Romains. Ce sont des basiliques massives à larges tours crénelées, ou bien quelques imitations des temples gaulois dont les débris ont servi de modèle aux travaux grossiers des Barbares. Mais dès le xme siècle l'architecture prend de la hardiesse et de la couleur, tous les monuments semblent partir d'un type commun ; c'est partout un portail excessivement chargé d'ornements, des portes cintrées se rétrécissant à mesure qu'elles se rapprochent de l'intérieur de l'église; quelquefois deux grandes tours soutiennent l'édifice, qui forme à l'extérieur l'image d'une croix ou quelque signe mystique du catholicisme; dans l'intérieur du temple, d'immenses piliers dont la forme et la grosseur sont masquées par des jets de colonnes qui viennent s'unir au cintre de la voûte et se marient en berceau; partout dans ces monuments une nudité parfaite sans peinture, mais relevée par l'éclat des vitraux de couleur reflétant mille nuances. Tel est le système général de l'architecture nommée gothique, et qui a produit les plus beaux monuments du moyen âge.

Il est difficile d'indiquer l'origine de ce style. Futil emprunté à l'Orient ou à la Grèce durant les longs pèlerinages dans la Palestine ? Mais quelques-unes

des églises gothiques précédèrent les croisades. Est-il un emprunt fait à l'architecture mauresque, à ces minarets élancés, à ces mosquées façonnées de mille découpures ? Il y a bien quelque ressemblance dans les détails, mais les formes ogiviques qui dominent dans les églises ne se retrouvent pas dans les ornements mauresques presque toujours ronds. Du reste, ces causes purent agir, car dans les arts il n'y a rien d'entièrement neuf.

La construction des églises dans le moyen âge était une affaire toute populaire ; ce n'était pas seulement une entreprise d'ouvriers, mais un devoir du catholicisme où se mêlait une soi te d'amour-propre religieux , et cent mille hommes travaillèrent à la cathédrale de Strasbourg. Malgré cette ardeur des peuples, la construction de ces cathédrales durait quelquefois des siècles ; c'est ainsi que l'abbé Suger nous apprend qu'il donna de grands soins aux travaux de Saint-Denis, et cependant il ne put achever durant sa longue administration que le portail de cette abbaye. ' . , .

Le plus ancien monument du moyen âge que l'on ait à Paris», est l'église deSaint-Germain-des-Prés. Sa grosse tour carrée est du règne de Charlemagne ; elle existait lorsque le moine Abbon -se défendit avec ses religieux contrôles Normands qui assiégèrent l'abbaye ; le porche et le portail, les deux tours de derrière sont d'une construction plus récente. L'église . de Notre-Dame vit jeter ses fondements en.l 163, sous l'administration de Maurice de Sully, évèque de Paris; elle ne fut achevée qu'à la fin du siècle suivant. Alors s'éleva son portail méridional. La métropole n'a pas ce svelte, cette hardiesse des beaux monuments du style ogivique ; elle est lourde, massive, et les sculptures multipliées qui la décorent dissimulent à peine ses tours pesantes, ses murailles épaisses. L'intérieur est plus hardi et plus élancé. Deux modèles élégants, quoique dans d'étroites proportions, restent encore debout ; ce sont la Sainte-Chapelle que l'on voit dans la cour du Palais, et la petite église de Yincennes : c'est là le beau idéal du style, avec ses flèches percées à mille jours que le vent semble balancer.

Mais ce n'est pas à Paris que se trouvent les plus grandes merveilles de cette architecture. Qui n'a contemplé la cathédrale de Strasbourg, dont la face d'entrée a plus de 240 pieds de haut, surmontée d'une tour qui la domine d'une semblable hauteur ? Les cathédrales de Reims, d'Abbeville ; celles d'Auxerre, de Rodez, d'Autun, de Beauvais et de Chartres, offrent aussi des monuments de patience et de goût. L'histoire a conservé les noms d'un petit nombre d'architectes. On trouve un Libergier, qui construisit îa chapelle de Saint-Nicaise de Reims; Robert de Luzarche, auquel on doit la cathédrale d'Amiens ; Pierre de Montereau, qui bâtit la Sainte-Chapelle. Souvent les moines, les abbés, dirigeaient euxmêmes les constructions ; chacun des profès, des frères lais avait une profession mécanique. Quand on bâtit le monastère de Dun, on n'employa aucun étranger ; les moines seuls élevèrent cet élégant édifice ; les uns étaient chargés des plans de dessin ; les autres, du tail de la pierre et delà sculpture ; les autres enfin, de la menuiserie et de la serrurerie. Ils faisaient comme un monument de famille ; car l'élévation d'une église, d'une chapelle, devenait une source

de richesses pour le monastère et la contrée ; c'était une fête, une occasion de pèlerinage. Tout autour s'élevaient bientôt des maisons, des oratoires, et tel hameau devint une grande cité à cause des reliques renfermées dans les cl âsses du monastère voisin.

Dans les constructions comme dans l'embellissement des monuments d'architecture, on faisait entrer pour beaucoup la sculpture. Les églises de cet âge brillent des ornements les plus nombreux ; ici des groupes de personnages représentant les douze apôtres ou les douze signes du Zodiaque; plus loin les images du Paradis, la Vierge jouant de la cithare; puis le tableau de l'Enfer avec ses démons à figures monstrueuses et bizarres. Tantôt c'est un bon saint à l'effigie bénigne, les deux doigts levés et jetant sa bénédiction sur un groupe d'enfants agenouillés ; tantôt des statues de rois chevelus et couronnés ; plus loin quelques nobles dames montées sur leurs haquenées, le faucon au poing ; là des fleurs, des moissons et des fruits. Mais ce qui manque à ces groupes nombreux, c'est le mouvement ; aucune des figures n'est animée; une sorte d'immobilité plus froide encore que la pierre est partout répandue; les traits sont parfaits et réguliers, mais sans âme ; c'est la mort enfin dans des sujets où l'artiste s'est proposé de donner la vie. Plus il s'attache à donner de l'action à ses personnages, plus ils deviennent gauches et compassés.

Cette insuffisance de l'art ne se montre pas dans les ornements de détail ; on y trouve des arabesques ingénieusement dessinées, des fleurs, des fruits parfaitement imités. On ne peut assez contempler les manuscrits du moyen âge, où se réunissent presque toutes les merveilles du dessin ; la couverture est en bois surmonté de quelques figures en argent, parsemées çà et là de pierreries ; un doublé fermoir à clef empêche qu'on n'ouvre le livre, et une chaîne de sûreté est destinée à le rattacher à une bibliothèque ou à un mur, afin qu'on ne puisse le dérober. Lorsqu'on parcourt les pages, il n'en est aucune qui n'offre un ornement ; chaque chapitre est précédé d'une miniature à brillantes couleurs ; ces miniatures représentent des scènes de la vie publique ou privée, des sujets du Vieux et du Nouveau Testament.

L'art du peintre se faisait surtout remarquer dans les vitraux. Ces couleurs inaltérables, ce mélange de nuances, bleu, rouge et or, servaient à reproduire les symboles pieux du christianisme, Jésus sur le Calvaire, la tète sanglante et couronnée d'épines, saint Pierre domptant les flots, Jean prêchant au désert; un départ de croisés, les barons, les chevaliers, la croix attachée sur la poitrine, suivis d'une nombreuse troupe de vassaux avec leurs chiens en laisse; quelquefois le portrait des abbés du monastère ou du suzerain qui l'avait doté de quelque bonne rente en sous d'or, en blé ou en vin. Tous ces tableaux brillent sur le verre et présentent une vivacité de couleurs, une variété capables d'étonner, les artistes modernes.

La même perfection de travail se produit dans les 1 petits ouvrages d'orfèvrerie qu'on destinait aux châsses de saints, ou que l'on consacrait comme des ex voto sur l'autel. Si une cité avait échappé à quelques grandes calamités, aux horreurs d'un siège ou d'une épidémie, les bourgeois faisaient reproduire en or et en argent leurs maisons à tourelles ; si un

châtelain s'était sauvé d'un péril à la poursuite d'un sanglier, ou dans la Palestine s'il avait été racheté d'une longue captivité, il suspendait près de l'autel quelque symbole qui rappelait ses dangers ou son infortune. Ces offrandes de la piété présentent un heureux mélange de l'or, de l'ivoire, de l'ébène, travaillé avec tout ce que peut produire l'invention patiente, mais dépouillée de pensée et de nouveauté.

Les beaux-arts embrassent encore une branche féconde en émotions; nous voulons parler de la musique. Chez les anciens, la musique fut triste et monotone ; les Grecs et les Romains chantaient leurs airs à l'unisson, et les instruments qui accompagnaient la voix jouaient la même partie ; dans les temples, sur le théâtre, comme au-devant des triomphateurs de Rome, les joueurs de flûte suivaient les chœurs de femmes, d'enfants, par les simples règles de l'harmonie, sans jamais s'écarter de l'octave. C'est à l'orgue, invention toute cléricale, transmise en Fiance par l'Eglise grecque, que l'on doit l'idée de tirer plusieurs sons, de disposer d'une multitude de notes à la fois. Cette méthode, introduite au commencement du xme siècle, prit le nom de double-chant ; mais bientôt elle rencontra une forte opposition, car tout ce qui est nouveau effraie : les papes lancèrent des bulles contre le double-chant, et ne le permirent que dans les grandes solennités de l'année. Saint Louis, cependant, protégea ces nouveautés musicales, et ses messes furent toujours chantées à triple voix. La susceptibilité des pontifes ne s'étendit pas à cette prose bizarre, à ces complaintes en langue populaire qu'on chantait à tue-tête dans les fêtes patronales ; ces antiennes, dont quelques-unes nous sont restées, n'offrent rien de neuf; toutes ressemblent aux noëls que l'on entend encore dans nos campagnes.

En résultat, de tous les arts, l'architecture seule et le dessin, lorsqu'il s'appliquait à reproduire des objets inanimés, avaient atteint quelque élégance. Tout le reste est dans l'enfance, et ne se montre point encore avec ses perfections et ses grandes formes.

A. Mazuy.

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