OLIVIER CROMWELL
Olivier Cromwell naquit à Huntingdon le 25 avril 1599. Sans aucun des moyens d'influence que peut donner la naissance ou la fortune, soutenu par la seule force de son caractère et par un concours de circonstances extraordinaires, Cromwell parvint à commander des armées, à renverser l'ancien gouvernement de son pays, à faire périr un roi sur l'échafaud, et à s'emparer du pouvoir souverain avec une autorité que n'avait jamais exercée aucun monarque d'Angleterre. Milton a exalté et d'autres ont ravalé la famille du Protecteur ; il a dit lui-même, dans un discours qu'il prononça au parlement lel2. septembre 1654, qu'il n'était ni bien ni mal né; ce qui était modeste, car sa naissance était bonne et ses alliances remarquables. L'éducation du jeune Cionnvell fut assez soignée, mais il n'eut dans son enfance aucun goût pour l'élude; il apprit péniblement un peu de
latin et ne sut jamais correctement l'orthographe. Son père étant mort, il quitta bientôt l'Université de Cambridge, et revint auprès de sa mère, qui l'envoya à Londres pour s'instruire dans les lois ; mais au lieu de s'y appliquer, il s'adonna à la débauche. A peine âgé de yingt et un ans, il épousa Elisabeth Bourchier. On le voit dès lors changer subitement de mœurs ; il entre dans la secte puritaine, il s'empreint de l'enthousiasme religieux, tantôt feint, tantôt vrai, qu'il conserva toute sa vie.
Une succession de 4 à 500 livres sterling ayant donné quelque aisance à Cromwell, il fut élu, en 1628, membre du troisième parlement de Charles Ier, où il se signala par ses déclamations contre le papisme. Sa voix était aigre et passionnée, ses manières rustiques, ses vêtements sales et négligés ; il avait la taille petite, les épaules larges, la tête grosse et le visage enflammé. Le troisième parlement ayant été dissous, Cromwell prit la résolution de passer dans la Nouvelle- Angle terre ; mais une proclamation du roi défendit les émigrations. Il n'y a pas dans les annales des hommes un exemple plus frappant de la fatalité. Obligé de rester en Angleterre par la volonté du roi qu'il devait conduire à l'échafaud, Cromwell fut élu membre de la Chambre des communes, au parlement du 5 mai 1640. Ce quatrième parlement fut subitement dissous, et l'obscur député reparut enfin, la même année, dans ce long parlement qui devait faire sa puissance et qu'il devait détruire. La révolution qui commençait sa marche ne se trompait pas sur son chef; Cromwell fut admis à tous les secrets de la faction, qui, après avoir paru, ne vouloir que réprimer les abus de l'autorité du monarque, annonça bientôt le projet de détruire la monarchie elle-même. La guerre entre le roi et leparlement s'engagea. Cromwell leva un régiment de cavalerie dont il obtint le commandement ; à la tête de ce corps, il se signala par son habileté et par sa bravoure ; nommé lieutenantgénéral parlementaire, il devint bientôt l'âme de tout, refondit et reconstitua l'armée, et aux nombreux combats où il se trouva, il fut toujours vainqueur.
Charles Ier, tombé au pouvoir des rebelles, venait d'être condamné à mort. Un des cousins de Cromwell, alors au service de Hollande, débarqua en Angleterre pour tâcher de sauver le roi ; introduit avec beaucoup de peine auprès d'Olivier, il chercha à l'effrayer de l'énormité du crime prêt à se commettre, il lui représenta qu'il l'avait vu jadis dans des opinions plus loyales. Olivier répliqua que les temps étaient changés, qu'il avait jeûné et prié pour Charles Ier, mais que le Ciel n'avait point encore donné de réponse : « Retournez à votre auberge, lui dit-il, et ne vous couchez qu'après avoir entendu parler de moi.» A une heure du matin, un messager de Cromwell vint dire à son cousin que le conseil des officiers avait cherché le Seigneur, et que le Seigneur voulait que le roi mourût. Cromwell apposa son nom à l'ordre d'exécution avec ces bouffonneries qu'il avait coutume de mêler aux actions les plus sérieuses; il barbouilla d'encre le visage de Martyr) , qui signait après lui. Charles Ier était à peine décapité, que Cromwell se fit ouvrir le cercueil, et s'assura, en touchant la tête du monarque, qu'elle était véritablement séparée du corps. L'ambition de Cromwell ne connut dès lors
plus de bornes ; il devait son pouvoir à la confiance d'un parlement ignorant et fanatique ; mais ce parlement l'embarrassait quelquefois ; il sentit qu'il ne pouvait parvenir à une domination plus absolue qu'en faisant passer l'autorité suprême aux mains de l'armée. Ce fut un coup décisif que le parti qu'il prit en 1653 de dissoudre cette même Chambre des communes qui l'avait élevé si haut ; il se rendit à Westminster avec trois cents soldats, et après avoir laissé ses troupes en dehors, il pénètre seul dans la Chambre. 11 écoute un moment en silence la délibération ; puis, se levant tout à coup, il accable les communes d'outrages, les accuse de servitude, de cruauté, d'injustice : « Cédez la place, s'écrie-t-il en fureur ; le Seigneur en a fini avec vous, il a choisi d'autres instruments de ses œuvres. » Cromwell frappe du pied, et ses trois cents mousquetaires envahissent la salle. Vane veut élever la voix : « O sir Henri Vane, sir Henri Vane, dit Cromwell; le Seigneur me délivre de sir Henri Vane! » Désignant alors tour à tour quelques-uns des membres présents : « Toi, dit-il, tu es un ivrogne, toi un débauché, toi un adultère, toi un voleur. >• Tous les députés sortirent pêle-mêle : « Vous m'avez forcé à cela, s'écriait Cromwell ; j'avais prié le Seigneur de me faire mourir plutôt que de me charger de cette commission. » Il sortit le dernier, fit fermer les portes et mit les clefs dans sa poche. Le lendemain, on trouva suspendu à la porte de la Chambre des communes un écriteau ainsi conçu : Chambre à louer, non meublée. Le 16 décembre 1653, un nouveau parlement, dont Cromwell avait dirigé la composition, le déclara protecteur de la république d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande, Mec le titre $ altesse; il fut installé à Whitehall, le palais des rois d'Angleterre, au milieu des plus grandes solennités. Cromwell brisa encore ce parlement ; peut-être en voulait-il à ces députés trop naïfs de ne lui avoir pas mis de force la couronne sur la tête. Le Protecteur se livrait ainsi à ces fréquentes dissolutions qui avaient perdu les Stuarts; mais le bras de Cromwell était autrement puissant que celui de Charles Ier. Mettez à part l'illégalité des mesures de Cromwell, illégalité dont après tout il était peutêtre obligé d'user à une époque de révolte et de complots, l'usurpation de ce grand homme fut glorieuse. Les premières mesures de son gouvernement furent dirigées par la plus sage politique : des magasins de vivres abondamment pourvus, la solde de l'armée constamment assurée un mois d'avance, le trésor public administré avec vigilance, économie et probité, sans nouvel impôt. Il composa les cours de justice de légistes intègres et éclairés, sans avoir égard aux opinions politiques: Haie, un des plus savants jurisconsultes qu'ait eus l'Angleterre, ennemi déclaré de la révolution, fut nommé juge dans le premier tribunal du royaume. Le Protecteur ne chercha presque jamais à influer sur l'administration de la justice, et pendant toute la durée de son gouvernement, le public n'éleva aucune plainte contre l'indépendance des juges. Sa vie privée fut simple et retirée, sans faste, au milieu de sa famille et de quelques amis. Trop éclairé pour ne pas voir que la prospérité du commerce était la véritable base de la puissance de l'Angleterre, il le protégea et l'encouragea dans toutes ses branches. On sait que c'est lui qui conçut l'idée de ce fameux Acte de navigation qui a servi à donner au
commerce anglais un si grand avantage sur celui des autres peuples. Ce Cromwell, qui avait si habilement tiré parti des querelles religieuses, et qui avait adopté le jargon ridicule d'une secte de fanatiques, ce même homme, devenu le maître, montra sur la religion des principes politiques aussi sages et aussi modérés que pouvait peut-être le permettre l'esprit de ces temps ; il fit statuer par une loi que le protestantisme serait le seul culte professé publiquement, mais il laissa à
chacun la liberté de croyances ; ce qui étaitbeaucoup à une époque où l'intolérance religieuse dominait l'Europe.
Ce qui distingue avec le plus d'éclat le caractère et les talents politiques du Protecteur, c'est sa conduite à l'égard des puissances étrangères. Il fit la guerre aux Hollandais, qui avaient alors une force navale imposante, commandée par Ruyter,TYompetd'autres amiraux célèbres. La marine anglaise avait à leur
(Olivier Cromwell.)
opposer Blacke. Après plusieurs combats très-dispu tés, mais où le pavillon britannique eut toujours l'avantage, les Hollandais fuient obligés de demander la paix et de reconnaître sur mer la supériorité des flottes anglaises. Mazarin, qui gouvernait en France, et qui ne pouvait entendre sans pâlir prononcer le nom de Cromwell, lui envoya un ambassadeur et rechercha son alliance avec des marques de respect et de soumission peu convenables à la dignité de la monarchie française. La cour d'Espagne se montra encore moins hère; elle sollicita vainement l'amitié de Cromwell, et ne put éviter une guerre malheureuse.
Mazarin, qui s'était allié avec le Protecteur, envoya un corps d'armée dans les Pays-Bas, prit Dunkerque, dont il fit don à l'Angleterre. Blacke entra avec une escadre dans la Méditerranée, où, depuis les croisades, aucune flotte anglaise n'avait osé pénétrer. L'Angleterre était devenue la première nation de l'Europe ; jamais son commerce ne s'était montré plus florissant, sa marine aussi formidable ; ni sa population, ni l'étendue de son territoire, ne l'avaient destinée à un si haut degré de puissance. C'était l'ouvrage du génie de Cromwell; et si l'on compare l'énergie de son gouvernement avec la faiblesse de
celui qu'il avait détruit, la corruption de celui qui lui succéda, il faut convenir qu'aucun souverain n'a gouverné les trois royaumes avec autant de talent et de gloire.
Pourtant Cronvwell ne fut pas heureux ; en parvenant au ternie de l'ambition la plus audacieuse, il n'y trouva qu'amertumes et désenchantements. Il sut réprimer par l'ascendant de son génie et la vigueur de ses armes les entreprises des nations étrangères ; il ne put pas apaiser à l'intérieur les haines de ses ennemis. Ces ennemis étaient nombreux ; c'étaient tout à la fois les partisans des Stuarts et les républicains sincères; c'étaient les politiques et les guerriers qui avaient été les instruments de ses projets, et qui n'en partageaient pas les fruits ; c'étaient surtout ces sectes fanatiques qu'il avait abaissées et réduites à ne plus exercer d'influence sur le gouvernement, On tenta plusieurs fois de l'assassiner ; les coupables furent sévèrement punis, mais les supplices n'empêchèrent pas les mêmes complots de se renouveler. La terreur s'empara de lame deCromwell, et il n'eut plus un moment de repos ; l'idée du poignard et du poison glaçait le courage de cet homme qui s'était pourtant montré brave dans les combats. Il portait sous son habit une cotte de mailles; il ne marchait jamais sans avoir dans ses poches deux pistolets chargés; il n'osait coucher deux nuits de suite dans la même chambre. Cet état d'inquiétude et d'angoisse s'accrut encore par la publication du fameux écrit : Killing no murder, tuer n'est pas assassiner. Ce pamphlet fut recherché avec empressement ; Cromwell le lut, et en parut tellement frappé, que dès ce moment on ne le vit plus sourire ; il se sentait abandonné par l'esprit de la révolution d'où lui était venue sa grandeur. Cette révolution, qui l'avait pris pour guide, ne le voulait plus pour maître ; sa mission était accomplie ; sa nation et son siècle n'avaient plus besoin de lui : car, pour nous servir de la belle image de M. de Chateaubriand, le temps ne s'arrête point pour admirer la gloire ; il s'en sert, et passe outre.
(La suite à un prochain numéro.)