RUINES DE PERSÉPOLIS
(Voir la gravure à la page précédente.)
Il est curieux d'observer combien souvent une grande renommée s'acquiert à peu de frais, et sans beaucoup de mérite; témoin le fameux Tavernier, qui à son retour s'avisa de publier le récit des voyages qu'il n'avait entrepris que dans un but purement commercial, et qui visita la Perse, non en savant, non en artiste, mais en marchand. N'est-il pas fâcheux de trouver dans l'œuvre d'un homme dont le nom est presque immortel, des passages comme celui-ci :
« Avant de décrire Schiras, je parlerai des fameuses ruines de Tcheelminar, ou Persépolis. Il faut pour voir ces ruines se détourner un peu à gauche de la rivière. On voit au pied d'une montagne plusieurs colonnes, les unes sur pied, le plus grand nombre en ruines. Un jour je visitai ces ruines avec le sieur Angel, hollandais, qui avait été envoyé par la Compagnie Hollandaise pour montrer à dessiner au roi Abas IL II passa plusieurs jours à en faire le dessin; après l'avoir achevé, il avoua qu'il avait mal employé son temps, et que la chose ne valait pas la peine qu'on se détournât un quart d'heure de son chemin.
» Ce ne sont, au bout du compte, que de vieilles colonnes rompues, des sculptures de mauvais goût, et de petites chambres carrées et obscures. »
Il n'est pas étonnant que Tavernier, après avoir regretté le temps perdu à visiter les ruines de Troie, n'ait pas cru mieux l'employer à visiter les ruines de Persépolis. Cependant il s'en faut bien que ces monuments soient ausbi insignifiants et aussi peu nombreux qu'il le prétend. Heureusement d'autres voyageurs n'ont pas été du même avis, et Chardin,
Rœmpfer, Franklin, Niebuhr, et dernièrement encore l'Anglais Ker Porter, ont visité les ruines de Persépolis, et nous ont rapporté des descriptions pleines d'intérêt et d'érudition, et Ker Porter, en particulier, des gravures d'une parfaite exactitude et d'une bonne exécution. C'est à ces écrivains consciencieux, à ces voyageurs vraiment dignes de ce nom, que nous empruntons les détails que nous donnons ici sur les ruines de la ville fondée par Djemchyd, le grand roi.
La plaine où elle était bâtie est longue de 18 à 19 lieues, large de 2, 3, et même 6, elle est arrosée par le fleuve Aras.
Les restes de Persépolis présentent de loin l'aspect d'un vaste amphithéâtre, la montagne s'enfonçant en demi-lune comme pour les embrasser. Les constructions reposent sur le penchant de la montagne aplani en terrasses ou plates-formes ; elles sont, par la hauteur différente de ces terrasses, divisées naturellement en trois parties distinctes, élevées l'une au-dessus de l'autre. Un mur de 24 pieds de hauteur soutient le devant de la plate-forme, ainsi qu'une partie des côtés, et présente une admirable courtine de 1200 pieds de longueur au nord et au sud, sur 1690 pieds de profondeur à l'est et à l'ouest. Le mur, de figure irrégulière, forme vingt-deux angles, tousde grandeur différente. Les pierres du mur sont noires, plus dures que le marbre, quelques-unes très-polies, et toutes d'une grandeur telle qu'on a peine à concevoir qu'on ait pu remuer de si lourdes masses. Il y en a de 52 pieds de longueur; généralement elles ont de 30 à 35 pieds. Elles sont si admirablement jointes, qu'aujourd'hui, après plus de 4,000 ans, on a peine à reconnaître les points de jonction.
Le principal édifice, qui paraît avoir été un temple, est placé au centre de la terrasse la plus élevée ; il est composé d'une grande quantité de colonnes qui ont fait donner à ces ruines le nom de Tchcclininar, ou les quarante colonnes.
Les terrasses communiquent entre elles par des escaliers. Le premier et le principal n'est pas placé au milieu de la façade, mais plus porté vers le côté septentrional. Le second escalier, qui regarde le midi, est plus petit, et composé de trente marches, autrefois d'une seule pierre. Le grand escalier est double, c'est-à-dire composé de deux rampes, qui s'éloignent à la base, pour se réunir au sommet. Cet escalier a perpendiculairement 22 pieds et quelques pouces de hauteur ; il est composé de cent trois marches ou degrés, de 22 pieds de largeur. Il aboutit à un perron de 65 pieds de diamètre, qui se termine à un portique composé de piédestaux et de colonnes, offrant un passage de 16 pieds de large, sur une longueur de près de 180. Notre gravure présente ce qui en subsiste encore, quatre grands piédestaux et deux colonnes. Les piédestaux, qui font face à l'escalier, ont 30 pieds de diamètre, et les colonnes n'en sont éloignées que d'une vingtaine de pieds, tandis qu'elles sont à plus de 50 pieds de distance des deux autres piédestaux.
Au-devant de chaque piédestal est une figure en demi-relief, de grandeur colossale, et représentant des animaux monstrueux. Dans le haut sont des inscriptions tracées avec ces caractères cunéiformes , qui ont fait et feront longtemps encore le désespoir des
savants qui tentent de les déchiffrer. Les colonnes sont de marbre blanc, et cannelées comme toutes les autres de ce monument.
La gauche du portique n'offre que des monceaux de ruines. A droite est un vaste espace, aussi encombré de fragments de toute espèce, et aboutissant à une terrasse soutenue par une muraille d'environ 300 pieds de longueur, et d'une hauteur qui varie de 6 pieds jusqu'à 10. On y monte par trois escaliers. Celui du milieu est à deux rampes, comme celui de la première terrasse. La partie occidentale de cette muraille est ce que ces précieux restes offrent de mieux conservé. Elle présente deux rangs de basreliefs, et un de demi-figures que le temps a respectés. Les figures ont un peu moins de 4 pieds de haut, et près d'un pouce et demi de saillie. Cet immense ouvrage est encore si entier, qu'il paraît sortir des mains du sculpteur. Les bas-reliefs paraissent représenter une procession solennelle ; ils offrent le plus grand intérêt à l'antiquaire, qui y retrouve les armes, les ustensiles, les costumes des anciens Perses. Api èsavoir monté cet escalier, on entredans une vaste salle de 400 pieds de long sur 300 environ de large. La partie la plus rapprochée de l'escalier est celle qui a le plus souffert, car une seule colonne a résisté, tandis que dans la partie opposée toutes les colonnes sont restées soit debout, soit au moins couchées sur le sol. Les colonnes les plus rapprochées les unes des autres sont cependant éloignées de 25 pieds. Ces belles colonnes sont hautes d'environ 56 pieds, y compris la base et le chapiteau; elles ont quarante cannelures larges chacune de 3 pouces. Le diamètre du fût est de 4 pieds. Ces fûts sont tous semblables, mais les chapiteaux sont différents de style et de richesse d'ornements. 11 est difficile de se rendre compte si ces merveilleuses colonnes soutenaient une voûte, un plafond, un dôme, ou toute autre espèce de toit ou couverture. L'opinion la plus commune est qu'elles étaient simplement destinées à soutenir des statues d'idoles.
Traversant l'espace occupé par ces colonnes, on trouve un escalier aussi décoré de bas-reliefs représentant des combats de taureau et des chasses au lion. Au milieu est une grande inscription. Cet escalier conduit à une troisième partie du temple qui non-seulement est plus élevée que les autres, mais encore plus vaste et plus spacieuse que les deux autres ensemble. On y voit plusieurs grands amas de ruines, qui paraissent avoir appartenu à plusieurs constructions distinctes. C'est dans la partie méridionale que se trouvent les restes les mieux conservés. Ce sont des enclos de 15 pieds carrés avec six portes et douze fenêtres. L'épaisseur des murs et des fenêtres est en quelques endroits d'environ 4 à 5 pieds. Les fenêtres, élevées de terre de 3 pieds, en ont environ 6 de hauteur.
Beaucoup de parties de ces constructions conservent encore des traces de bas-reliefs, dont les figures sont généralement de grandeur naturelle, mais quelquefois aussi s'élèvent jusqu'à la proportion colossale.
Enfin, dans la montagne à laquelle sont adossées les ruines, se trouvent encore les restes de plusieurs tombeaux et d'habitations creusées dans le roc, et d'un puits admirablement conservé dont la profondeur n'est pas moindre de 80 brasses.
Telle est la description bien sommaire, bien abrégée de ce que le temps, et surtout la barbarie des nommes, nous ont laissé de cette malheureuse ville, qu'Alexandre incendia dans un moment d'ivresse, et qui dans les temps modernes a failli disparaître entièrement par l'ineptie d'un gouverneur. Il venait à cette époque beaucoup d'Européens en Perse, avec un caractère diplomatique, et qui par cette raison étaient défrayés sur leur route. Ils ne manquaient pas d'aller à Persépolis et de s'y arrêter quelques jours. Le gouverneur s'apercevant que cette dépense était assez considérable, s'écria dans un mouvement d'impatience : « Que le diable emporte la curiosité de ces Francs. Je les empêcherai bien de faire des pèlerinages auTcheelminar. » Aussitôt il envoya l'ordre de détruire tout ce qui restait de ces antiquités ; mais l'ordre s'exécuta avec assez de lenteur, parce que les habitants du village n'étaient pas sans se trouver bien du passage des étrangers. Le roi lui-même fit suspendre la destruction. Ernest Breton.