HOTEL DES INVALIDES
Les Romains et les Grecs, pour qui la guerre était le premier des besoins, et la gloire des armes la plus clière des illusions ; ces peuples, reconnus par la postérité les premiers peuples du monde, et qui servent encore aujourd'hui d'exemple aux hommes, soit qu'ils se destinent à l'art périlleux des combats, ou à l'art difficile de l'éloquence; ces Romains et ces Grecs, qui voulaient que tout citoyen fut soldat en naissant, qui n'accordaient de dignités qu'à la condition d'avoir servi la patrie, ne songèrent pas pourtant à procurer un asile à leurs guerriers, lorsque, blessés ou inûrmes, ils étaient forcés de déposer les armes.
On voyait le soldat romain, après une campagne glorieuse, traîner sa misère dans des champs incultes qu'on livrait à ses soins pour toute récompense ; souvent, ne pouvant parvenir à rendre fécond le coin de terre qu'il labourait à grand'peine, forcé de l'abandonner, il venait au sein des villes opulentes qu'il avait sauvées du pillage mendier le pain de la pitié.
Nos rois français, plus humains que les vainqueurs du monde, cherchèrent dans tous les siècles à offrir un refuge à la valeur malheureuse ; mais longtemps des difficultés insurmontables se placèrent entre le bienfaiteur et le bienfait. Pour réussir dans la grande Tome iv — Mai is^"?
pensée qui s'est développée au xvne siècle, il fallait des trésors immenses.
Les rois du moyen âge épuisaient facilement leurs ressources pécuniaires. A cette époque, les abbayes étaient les seules habitations spacieuses. Ces monuments auraient pu recevoir les vieux soldats, mais ils appartenaient à des hommes qui ne devaient aucun compte de leurs richesses au monarque ; d'ailleurs les abbayes étaient encombrées. Cependant Charles IX, usant d'un droit accordé à la couronne qui permettait aux rois de disposer d'un nombre de lits dans chaque monastère, ordonna que ces lits seraient occupés par des soldats, et que les soldats seraient nourris et entretenus, jusqu'à leur mort, aux frais des communautés. Les religieux n'obéirent pas sans résistance à cet ordre, et forcés, après mains débats, d'y souscrire, ils traitèrent leurs hôtes si mal, que ces soldats demandèrent au roi la grâce de sortir de ces retraites qui, en les sauvant de la misère, leur donnaient un malheur plus grand peut-être, celui de devoir quelque chose à des ennemis. Du reste, on doit concevoir que pour des religieux, hommes instruits, civilisés, et, par état ou par goût, forcés d'afficher des mœurs pures, ce n'était pas sans danger, et surtout sans répugnance, qu ils se trouvaient rapprochés intimement d'hommes la plupart sans mœurs et sans éducation . Celle association, pour ainsi dire monstrueuse, choqua l'au-
torité même, qui ne demanda plus à chaque abbaye qu'une pension proportionnée à son revenu. Cela établi, la masse était distribuée à chaque invalide ; mais on s'aperçut bientôt que cette mesure était défectueuse ; ces pensions étaient trop modiques pour satisfaire à leurs besoins. Quelques-uns eurent la pensée de vendre le fonds de leur revenu annuel, espérant mourir à temps ; tout vieux qu'ils étaient, ils vivaient plus que le petit trésor qu'ils s'étaient procuré, et tombaient alors, au déclin de leur vie, dans la plus horrible misère.
On ne fut pas étonné de voir Henri IV enfin s'occuper sérieusement de la destinée de ces hommes qui, pour sortir des rangs les plus obscurs, ne sont pas moins utiles aux empires que ceux qui, suivant la même carrière, ont trouvé dans leur berceau l'épée de leur père. Henri IV, qui venait dans la chaumière du pauvre le consoler de sa misère, ne pouvait souffrir que le fils du pauvre, après l'avoir servi, fût misérable à son tour. Ce bon roi leur destina les maisons communes les plus vastes qu'on put se procurer à Paris et dans plusieurs villes du royaume ; mais les ressources manquaient pour faire davantage, et le roi mourut sans avoir amélioré de beaucoup le sort des invalides. Louis XIII fit bâtir à Bicètre pour augmenter les moyens de leur donner asile ; mais toutes ces institutions étaient bien imparfaites: à Bicêtre, les soldats, con'ondus avec les pauvres et les malades, semblaient plutôt des vagabonds qu'on retenait, enfermés, que de braves défenseurs qu'on se plaisait à protéger. Enfin une ère nouvelle allait s'élever et donner à la France une allure de grandeur qui lui était encore inconnue.
Un enfant assis sur le trône, voulant régner luimême, appela à son aide tout ce que son pays comptait d'illustre, et, s'éclairant de toutes les lumières qui brillaient autour de lui, il sut ordonner ce qu'il fallait qu'on fît pour rendre son règne digne du nom de grand siècle, qu'on s'efforcerait en vain de lui ravir.
Pour un prince absolu, il n'est pas d'insurmontables obstacles, et, puisant, dans toutes les fortunes, l'or dont il a besoin pour se faire grand, il n'a pas de dépenses qui excèdent ses moyens.
C'est ainsi que sous Louis XIV s'élevèrent, pour un caprice, Versailles et Marly ; qu'ici des marais fangeux se changeaient en terre promise, et que la Seine, étonnée d'être dérangée dans son cours, gravissait les collines escarpées pour aller arroser la demeure du roi. Les hommes d'Etat de cette époque étaient plus ambitieux de suivre le génie entreprenant de leur maître, que de l'arrêter dans les bornes de la raison, et lorsque ce maître, placé sur un terrain vaste et nu, leur ordonna d'y construire un asile pour ses soldats, ce fut un palais qui s'y éleva. Or, cette demeure du soldat blessé est un véritable palais.
Sur une façade de 600 pieds sont percées cent trente fenêtres qui laissent circuler librement un air pur dans de vastes dortoirs; deux ailes immenses se développent de chaque côté, et une seconde façade se présente au fond d'une cour régulière et cariée où près de quatre mille hommes peuvent être rangés ; les bâtiments qui entourent cette place sont précédés de galeries qui servent de promenades aux invalides
lorsque le temps les prive du beau jardin qui entoure l'hôtel. A part la façade et les bâtiments de cette grande cour d'honneur, il y a onze corps de bâtiments mitoyens qui ont chacun leurs cours et leurs jardins, et tous ces bâtiments séparés ont leur issue dans la cour principale. Le cadran régulateur est placé sur la seconde façade, au-dessus de la porte de l'église, et surmonté de son magnifique dôme.
Chaque bâtiment a sa destination particulière ; ils servent aux dortoirs, aux réfectoires, aux cuisines, aux lingeries, aux approvisionnements de toute espèce. Deux cuisines et trente cuisiniers fournissent les réfectoires où quatre mille personnes trouvent une nourriture appétissante et abondante. Là, comme à l'armée, l'officier est distingué du soldat, et le soldat, quoique séparé de l'officier, est traité avec égard et prévenance; la vaisselle d'argent brille sur la table de l'officier, et sur la table du soldat un étain blanc et poli étale, à défaut de richesse, le luxe de la propreté. Les tables sont rangées dans d'immenses galeries ; sur chacune d'elles sont placés douze couverts ; deux fois la semaine on change les serviettes et les nappes, qui sont de toile fine et blanche. Ces braves peuvent ensemble, à ces banquets de famille, boire à la mémoire d'une belle journée, car ils ont tous dans leur verrece qu'ils aiment le mieux api es leurs souvenirs, du bon vin, et assez pour qu'il leur en reste quelques gouttesaudessert. Dans l'hiver, ce palais, c'est-àdire cette ville est chauffée tout entière beaucoup mieux que ne le sont la plupart des maigres appartements de Paris. Les dortoirs des soldats comptent cinquante lits, et ceux des officiers six ou quatre ; très-peu ont des chambres à. part. Tous ces logements sont cirés, frottés et d'une propreté merveilleuse. Ce qui commande l'admiration (et l'on aime à reconnaître que c'est presque de même dans tous les établissements publics), c'est la tenue de l'infirmerie ; vingt-huit Sœurs de Charité sont dévouées aux malades des Invalides, et là elles donnent leurs soins avec ce zèle religieux qui distingue ces femmes recommandables partout où elles sont appelées à soulager la souffrance. Le corps de bâtiment qu'elles habitent est complètement séparé des autres ; elles y ont tout ce qui leur est nécessaire, leur cuisine, leur laboratoire, leur lingerie, et ces femmes n'ont d'autres rapports avec l'hôtel que pour ce qui concerne leurs occupations ; elles ont une voiture pour faire les courses nécessaires à l'établissement de l'infirmerie. Lorsque l'une d'elles veut se marier, elle obtient son renvoi et on la remplace à l'instant.
Les officiers supérieurs sont logés à l'hôtel ; le gouverneur est un objet de respect pour les nombreux habitants de ce palais : le tambour bat à la sortie et à la rentrée du gouverneur. Il a son hôtel séparé, son jardin, ses gens, sa maison. Tous les états utiles se trouvent réunis à l'hôtel, maçons, menuisiers, tailleurs, etc., etc. ; puis les médecins, les chirurgiens, les officiers de santé, tout est là pour secourir, pour subvenir aux besoins de l'éiablissement.
En parcourant les vastes galeries, les cours spacieuses, les souterrains immenses, tout l'édifice enfin, quand on admire les détails de sa superbe architecture, les sculptures répandues avec profusion sur ses murailles, les canaux percés de toutes parts pour répandre l'eau en abondance dans toutes les parties de
l'iiôtel, et ces peintures, ces arabesques qui décorent la plupart de ces superbes galeries, comment concevoir que Louis XIV, qui y posa la première pierre en 1670, put en 1674 y venir recevoir les témoignages de la reconnaissance des botes qui L'habitaient. Oui, en moins de quatre années, les soldats répandus dans la France çà et là, sans ordre ni discipline, fuient appelés et réunis. I!s trouvèrent élevé pour eux ce palais, qui devait proléger dans tous les siècles les défenseurs de la patrie. Tous les artistes se disputaient l'honneur d'akler le roi dans sa pensée sublime ; aussi non-seulement l'Hôtel des Invalides est le plus philanthropique et le plus mémorable des établissements, mais il est encore le plus beau monument que la France et l'Europe possèdent.
A peine une année s'était-elle écoulée, qu'on voulut élever un autre monument digne de celui qui existait; à la chapelle provisoire on substitua une église plus belle que toutes les églises. La construction de ce magnifique temple dura trente années.
La coupole s'éleva avec élégance à 300 pieds du sol; quarante colonnes la décorèrent. A l'intérieur elle fut ornée des peintures des plus célèbres artistes du règne de Louis XIV, et son pavé offrit la variété des marbres mosaïques de l'Italie : placée derrière le maître-autel, cette coupole semble une gloire pour monter vers Dieu. L'église est une vaste et longue galerie coupée en trois parties; le chapelle de la Vierge, toute de marbre blanc, est d'un effet simple qui contraste heureusement avec la richesse du maître-autel. Cette enceinte religieuse, où vient prier le vieux soldat, était autrefois encombrée de drapeaux; une défaite pensa les ravir à la France ; mais les gardiens de ces trophées glorieux les mirent eux-mêmes en cendres, plutôt que de les rendre aux mains dont ils les avaient arrachés. Ainsi un moment ces murailles se trouvèrent veuves des insignes de gloire, mais il ne fallut que peu de temps aux Français pour leur rendre un nouvel éclat. Aujourd'hui l'oriflamme de la victoire y est encore attaché : cent drapeaux ont repris la place de ceux que le feu a dévorés devant les soldats attristés.
Le dôme des Invalides se voit des environs de Paris ; le villageois, en tournant ses yeux vers la capitale, peut, en les fixant sur les Invalides, espérer une vieillesse heureuse si le sort l'appelle au combat. Si la vue du monument lui donne du courage, que serait-ce donc s'il pénétrait dans les détails de sa future retraite, s'il voyait les soins dont on entoure la vieillesse et l'infirmité, les soulagements qu'on apporte à la souffrance, et l'abondance qui entretient la santé !
Ces braves, accoutumés à une vie si active, peuvent encore s'occuper là, soit qu'ils travaillent de l'état qu'ils ont appris dans leur jeunesse, ou qu'ils s'exercent dans l'art de l'agriculture sur le petit terrain qu'ils appellent leur jardin. Ceux à qui l'éducation a donné l'amour d'un travail intellectuel, trouvent des ressources dans une magnifique bibliothèque. Les invalides doivent à Napoléon ce dernier bienfait, ainsi que plusieurs améliorations dans les détails de la vie du soldat. Il jouit de plus de liberté que dans l'origine de l'institution.
Les invalides peuvent contracter les liens du mariage, et tous les jours ils peuvent aller voir leur
femme ; mais la règle de la maison veut qu'Us soient rentrés avant dix heures du soir.
Quelques fils d'invalides sont élevés dans l'hôtel ; ils y reçoivent une éducation propre à en faire de bons ouvriers et de braves soldats. Le nombre a été fixé par Louis XIV à dix-huit, et ce nombre n'a pas varié depuis. C'est ordinairement à ceux des invalides qui se conduisent le mieux que l'administration accorde le droit d'élever leurs enfants.
Dans un salon de l'hôtel, orné des portraits des maréchaux morts, se tient, une ou plusieurs fois par mois, le conseil présidé par le gouverneur. Sa mission est de maintenir les droits de cet établissement, régi encore aujourd'hui par les règlements que décidèrent les ministres du roi son fondateur.
De toutes les institutions françaises qui méritent la reconnaissance de la nation, il n'en est pas au-dessus de l'hôtel royal des Invalides, objet d'admiration de tous les étrangers, mèmedes Anglais qui ont voulu l'imiter, et qui sont forcés, malgré eux, de convenir ici de notre supériorité. Aglaé Comte.
VOYAGE PAR EAU DE PARIS A LA MER
Quatrième article. (V. p. 148.)
Quand on a passé Mantes, il y a sur le bateau des mines qui s'allongent déjà et des bouches qui bâillent. L'ennui commence à monter à bord. Songez donc! voilà près de quatre heures que l'on voit de l'eau : La Seine, la Seine, toujours la Seine ! Qu'importe le changeant et divin spectacle des deux rives? le Parisien s'attendait à mieux que cela. Il a vu presque aussi beau en allant un jour à Corbeil ou à Saint- Cloud. Que faire jusqu'au dîner, bon Dieu ! Que faire jusqisi'à Rouen ? « Quand serons-nous à Rouen, conducteur... je veux dire capitaine ? Est-ce que le bateau ne s'arrête jamais en route? E-,t-ce qu'il n'y a pas moyen de mettre pied à terre quelque pari? — Si fait, monsieur ; mais que nous entrions dans l'écluse du Pont-dë-l'Arche. — Ah oui! Pont-de-1'Arche, je connais une ville où il y a un pont d'une seule arche. — D'une seule arche ! il y en a bien vingt-deux! — Vraiment ? Tiens, tiens, tiens ! Et à quelle heure serons-nous dans l'écluse? — Mais à ce soir, cnlour sept heures, sept heures et demie- — Pas avant ? — Peut-être bien huit heures. — Merci ! »
Alors le Parisien, voyant que le capitaine le quitte, achète un cigare au coq du bord, et l'allume en soupirant. Puis il avise un homme qui se tient debout à l'arrière du bateau, les mains sur une roue en cuivre qu'il fait tourner tantôt à droite, tantôt à gauche. Certes, le Parisien est fort en peine de savoir ce que fait cet homme ; il n'aurait qu'à le lui demander, mais il s'en garderait bien ! Est-ce qu'un Parisien peut avoir l'air d'ignorer quelque chose ? Et sa dignité donc ! Comme il regardait, un matelot vient lui dire qu'on ne fume pas à l'arrière, à cause des daines. Il se jette, tout grognon, en travers d'un banc, et, les bras croisés sur l'appui d'une écoutille, il contemple machinalement le va et vient des cylindres basculants de la machine à vapeur. Si, par aventure, quelques bonnes personnes pouvaient venir se placer à côté de lui, et s'expliquer l'une à l'autre l'ingé-
nieux mécanisme qu'il voit fonctionner sans y rien comprendre, le Parisien écouterait avidement ; car il n'a pas plus horreur de s'instruire qu'un autre, après tout. Mais qu'il aille, lui, de propos délibéré, se faire démontrer l'action d'une machine oscillante? Allons donc ! il en rougirait jusqu'au blanc des yeux.
Laissons-le tuer le temps comme il pourra. Voici Rosny et son châteaà qui était tout neuf, lorsqu'en 1529, Anne, fille de Hugues, comte de Meulan, l'apporta en dot à Jean de Béthune. Trente ans après, les cloches et la mousqueterie du château annonçaient aux vilains qu'un héritier venait de naître à M. de Béthune. Quand l'enfant fut un homme, il trouva par le monde un roi qui, semblable à don Carlos, demandait à la guerre civile de le couronner. Ce roi le prit pour serviteur, pour ami, pour compagnon de sa bonne et de sa mauvaise fortune, et quand il eut le trône, il lui donna les coffres de l'Etat, il le fit grand-maître de l'Arsenal et gouverneur de la Bastille, et tout ce qu'il voulut. Nous avons nommé Henri IV et Sully : Henri IV que Félix Pyat vient de juger si terriblement ; Sully, un intègre ministre des finances, à qui il arriva pourtant de prêter à la petite semaine l'argent du trésor, et qui des intérêts s'acheta une vingtaine de châteaux que l'on peut voir peints à fresque eux et leurs dépendances dans la salle de spectacle du manoir de Villebon. A qui appartient maintenant ce domaine de Villebon, si religieusement gardé jusqu'à la mort par la petite-fille de Sully, Madeleine-Henriette-Maximilienne de Béthune, marquise de l'Aubespine, qui se pavane à l'heure qu'il est dans la grande salle gothique, où la vieille marquise se tenait constamment assise sur un fauteuil à baldaquin grand comme un trône, entourée de ses cinquante domestiques à la livrée hérissée d'or, qui tous les jours servaient pour elle et son curé une table de vingt couverts, dont les pauvres du village mangeaient la desserte ? Qui peut à présent brûler ou vendre, car il en est le maître, la chambre de Henri IV, le lit de Henri IV, ses fauteuils, ses miroirs de Venise, ses meubles en écaille incrustés d'or, et jusqu'à l'armure que portait le diable à quatre à la bataille d'Ivry ? Un enfant de dix-huit ans, petit-fils d'un négociant de Hollande ! Et les Sully qui avaient tout cela, les héritiers du ministre économe qui laissa en mourant vingt-deux domaines, où sont-ils, s'il vous plaît? Sur une terre de leur aïeul, pardieu ! à l'hospice de Nogent-le-Rotrou, où la commune, jadis vassale de leur famille, veut bien les nourrir par charité !
Mais on trouve à Rosny d'autres souvenirs que la naissance du ministre mort à Villebon. Ce village a son hospice aussi, saint et modeste asile dont la chapelle contient, dans un cénotaphe de marbre, le cœur du Bourbon tombé sous le couteau de Louvel. Ce fut la veuve du prince assassiné qui fonda cet hospice pour les pauvres de Rosny. Dieu veuille qu'il se trouve au fond des chaumières qui jadis tressaillaient de reconnaissance et d'amour à son approche, quelques voix assez hardies pour la plaindre et la bénir encore !
Après Rosny, on voit Rolleboise, une vieille tour que défendirent un jour cinquante mille Anglais, tenant la terre et la rivière. Dix mille hommes étaient seuls à l'assiéger, mais ces dix mille hommes venaient de Rouen, et à leur tête il \ avait Bertrand Dugues-
clin. Les Anglais furent vaincus. Duguesclin ! quel soldat ! Fier et noble fils de la noble Bretagne, quand il fut captif, les lampes s'allumèrent dans les cabanes comme sous les plafonds sculptés des châteaux, et par tout le pays qui s'enorgueillissait d'un si glorieux enfant, le même refrain anima les veilles que l'on employait à gagner sa rançon :
Filez, femmes de la Bretagne, Filez vos quenouilles de lin, Pour rendre à la France, à l'Espagne, Messire Bertrand Duguesclin.
Plus loin La Roche-Guyon, vieux bourg du ixe siècle, commande la rivière par son rocher à pic, où fut bâti le premier fort élevé par les Francs pour fermer la Seine aux invasions des terribles Normands. Si l'on en croit la chronique, c'est à ce point de la rivière que fut arrêtée, en 885, une de leurs armées, après avoir menacé Rouen et ses environs. Sigefroi la commandait. Ils étaient quarante mille, les hardis pirates, avec sept cents barques qu'ils portaient vides sur leurs épaules à travers champs, quand ils trouvaient à passer un trop long circuit d'eau. La flotte, dit Abbon dans son poëme du Siège de Paris, prenait sur la rivière une longueur de deux milles. Les intrépides aventuriers, voyant que La Roche-Guyon tenait trop, débarquèrent pendant la nuit, et emportant à dos d'hommes leurs troncs d'arbres creusés, ils allèrent retrouver la Seine au lieu où estaujourd'hui Méricourt, puis filèrent sans obstacle jusqu'à Paris. Vous savez les prodiges de ce siège soutenu par l'évêque Gozlin et par le vaillant fils de Robert le Fort, Eudes. Mais,savez-vous les noms des douze hommes qui, seuls debout sur le pont écroulé qui s'appelait déjà le pont Saint-Michel, le défendirent trente heures durant, et moururent tous, moins un ? Non. Ces douze manants ont pourtant sauvé Paris. Que fait cela, il est vrai, aux Parisiens venus mille ans après? Paris aurait bien toujours été Paris, n'est-ce pas?
En revanche, on vous montre à La Roche-Guyon, dans le manoir plus récent des La Rochefoucault, une chambre où a couché Henri IV, le lit qui a eu l'honneur de le faire dormir, avec ses rideaux et son couvre-pieds parfaitement conservés ; on vous montre aussi une miniature originale du monarque, le fauteuil où s'est reposée sa royale lassitude; ainsi qu'un autre fauteuil, non moins riche et non moins célèbre, qui a servi à Louis XIV. Plaignez-vous !
Nous allons toujours. Voici Vernon et le château de Bisy, vieux domaine des comtes d'Eu, passé par rachat à la famille d'Orléans. Louis-Philippe, avant d'être roi, aimait, dit-on, à le visiter. Voici le petit Andelys, où mourut Antoine de Bourbon, roi de Navarre, mari de Jeanne d'Albret, père de Henri IV : derrière est Villiers, un hameau bien chétif et bien grand; car c'est là que naquit Nicolas Poussin, le peintre du Déluge; Poussin, que nous trouverions peut-être plus grand que Raphaël, s'il fût né à Rome, comme il y est mort. Au-dessus du petit Andelys s'élève le château Gaillard, magnifique citadelle, dont les restes sauvages épouvantent le regard comme le ferait une construction de géants.
Arrêtons-nous. C'est l'heure du dîner : tout le monde est à table, et devant nous, au confluent de la Seine et de l'Audelle, s'ouvre le délicieux vallon
d'Amfreville. Nous sommes seuls : saluons la cote de s deux amants, et rappelons la triste histoire à qui elle doit son nom.
La tradition a laissé peu de chose à cet égard, et les émis, rien. Je vous donne le conte comme on me l'a fait. Il y a longtemps, bien longtemps qu'au lieu des charmantes fabriques qui peuplent le coteau d'Amfreville-sous-les-Monts, un ancien manoir, flanqué de hautes et puissantes tours, étalait sa masse féodale. Là vivait le farouche sire d'Andelle, l'effroi de la contrée, un homme de rapines et de meurtres, chez qui l'âge avancé n'avait fait que développer davantage les plus horribles passions. Universellement haï de ses vassaux et de ses voisins, ce tyran aurait dû vingt fois se faire assassiner malgré les gardes qui l'accompagnaient en tout lieu, malgré une
triple robe de mailles qui ne le quittait ni jour ni nuit : mais un ange étendait sur lui ses blanches ailes et le protégeait de sa céleste nature. Cet ange, c'était sa fille, qui s'appelait Marie. Divine par sa beauté comme par sa bonté, Marie n'avait qu'à paraître, et les désolations qu'avait causées son père s'éteignaient ; toute larme était tarie, toute douleur consolée. Bientôt, à vingt lieues à la ronde, il ne fut bruit que de l'admirable fille du sire d'Andelle. Les chevaliers du plus haut parage briguèrent l'honneur de porter ses couleurs ; on fit pour elle des tournois, on se défia, on se battit à mort. Des princes eux-mêmes députèrent leurs pages au sire d'Andelle pour lui demander la main de Marie. Le vieux loup aurait bien voulu garder sa brebis; car il n'avait que Marie au inonde. Sa femme était morte, àjvingt ans, des mauvais trai-
(Ruines de PersepoUs. — Voir l'article à la page suivante.)
tements qu'il lui faisait subir ; ses deux fils avaient disparu depuis longues années pour se faire voleurs, à ce qu'on disait : et le sire d'Andelle n'avait pas un ami; il n'avait pas même de parasites, ce qui est bien plus fort. Pourtant, il fallut prendre un parti. La foule des prétendants grossissait tous les jours. Des prières plusieurs étaient passés aux menaces : ils ne parlaient de rien moins que d'assiéger et brûler le château, si Marie ne se prononçait point entre eux et leurs rivaux. Le sire d'Andelle les convia tous à un banquet. On en compta cent vingt, de plus noble et de plus pur lignage les uns que les autres. Quand ils eurent bien dîné, le châtelain les conduisit au bout de ses jardins, sur une terrasse, et les faisant plonger du regard dans l'effrayante profondeur de la vallée, il leur dit : « Celui d'entre vous, mes beaux sires, que ma fille aura choisi, ne l'obtiendra de moi qu'après l'avoir gagnée : il faudra que, la portant sur ses épaules, il monte cette côte rapide, sans s'arrêter ni prendre haleine un seul instant. Tous les chevaliers se récrièrent. «Vous m'avez demandé mes conditions, continua le sire d'Andelle, les voilà. A
votre âge, je les eusse trouvées fort raisonnables, mais la jeunesse d'à présent ne vaut plus celle d'autrefois. Maintenant, j'ai dit ! Et plus de menaces, messeigneurs, ou j'en appelle au roi de France. »
Sur les cent vingt prétendants, les trois quarts étaient déjà partis en haussant les épaules à cette absurde condition. A moins d'être Satan, pouvait-on, en effet, essayer seulement de gravir un tel rocher avec une femme sur le dos ? Si Marie eût été fluette et mignonne encore ! mais elle avait taille et port de reine. Les chauds amoureux restaient ; ils regardaient, ils mesuraient et se taisaient en soupirant. « Si nous avions une rampe, une corde ou seulement un bâton! » disaient les plus intrépides, ceux que le vin du seigneur avait le plus allumés. Puis ils s'en allèrent trois à trois, deux à deux, un à un ; ils s'en allèrent cent dix-neuf. Alors le père, qui ne voyait plus personne, vint à sa fille et lui dit : « Eh bien ! Marie, tu le vois, pas un de ces vantards n'a le courage de te mériter. Tu me resteras, ma bonne fille. — Ils ne sont pas tous partis, mon père ! répondit la demoiselle en rougissant. Regardez ! » et elle s'enfuit.
Le sire d'Andelle fronça ses terribles sourcils à la vue d'un chevalier qui n'avait point suivi ses concurrents. Il était beau, riche, illustre, mais petit et tout jeune. <•• Un sur cent vingt ! dit le père en ricanant : c'est avoir bien de la présomption pour une si jeune barbe ! Et ma fille est grande, pas vrai, messire?
— A mon âge, vous eussiez osé ce que j'ose, seigneur, répliqua modestement le chevalier. Vous l'avez dit !
— A ton âge, je tuais un cheval de mon poing fermé, et j'enlevais de selle un homme tout armé.
— Dieu et sainte Marie me donneront ce que vous aviez de plus que moi.
— A ton aise, mon brave fou ! Ton nom ?
— André de Méricourt.
— Eh bien, messire André de Méricourt, demain à midi, soyez en bas. A midi; pas plus tôt ! La chose vaut bien la peine que le soleil la voie,» ajouta le tyran avec un gros rire.
La nuit, André vint sous la tourelle de Marie; celleci se mit à la fenêtre et jeta au chevalier une sainte relique venue de Jérusalem : puis leurs deux voix montèrent au ciel, unies dans un cantique à Notre- Daine-de-Bon-Secours.
Midi sonné, le chevalier, qui attendait au pied du rocher, vit arriver sa bien-aimée conduite par deux prêtres que vingt hommes d'armes escortaient. Elle se précipita pleurant dans ses bras. « N'y va pas, mon André ! s'écria-t-elle. Vois le soleil ; comme il brûle!
— J'irai, dit le vaillant jeune homme. Si je dois en mourir, est-il mort plus helle ? »
Un son lointain de cor se fit entendre ; il venait du haut de la roche. C'était le signal. L'amant se confessa aux prêtres qui lui donnèrent l'absolution, puis il saisit sa maîtresse et monta en courant, tout d'une haleine, jusqu'en haut. De la plate-forme où personne n'osait l'attendre, mille cris de surprise et de joie s'élevèrent. Il entendit ce bruyant enthousiasme, il vit au niveau de sa tête, sous un pavillon de damas, l'autel nuptial dressé avec les cierges qui brûlaient, avec lesprêtres qui chantaient déjà l'hymne du mariage. Alors son bonheur le rendit fou, ses jambes fléchirent, il fit en chancelant le dernier pas qu'il fallait pour atteindre le but, déposa sur le gazon son fardeau chéri et tomba mort.
Marie lui tendit la main, croyant qu'il était debout derrière elle, et puis le voyant mort, elle maudit son père et mourut aussi.
Tous deux furent enterrés sur cette plate-forme. Le tyran inconsolable enferma leurs cendres dans une chapelle que l'événement rendit bientôt célèbre au point d'y appeler en pèlerinage tous les amants malheureux. Quelques moines du pays, trouvant là leur fortune à faire, construisirent autour de la chapelle uu vaste monastère, connu pendant plus de cinq cents ans sous le nom de Prieuré-des-Dcux- Amanls. La maison abbatiale existe encore.
A Pont-de-1' Arche, dernier point de la rivière où la marée se fasse sentir, il y a les ruines d'un édifice, moitié couvent, moitié palais, bâti par Charles le Chauve, cette chétive queue de Charlemagne. Deux conciles s'v assemblèrent dans le ixe siècle. Il en reste une magnifique église.
Vite ! vite ! nous approchons. Cette masse que vous voyez à gauche, de maisons grises et bleues qui grim-
pent les unes sur les autres, toutes surmontées d'une colonne carrée qui vomit une fumée noire, avec deux temples dessinant à peine leurs formes gothiques au milieu de cette sombre atmosphère , avec un couronnement immense de forêts perchées sur des montagnes, et lançant au ciel leur superbe amphithéâtre ; ce quelque chose d'imposant où rayonnent mille foyers rouges que la lime écrase de ses ruisseaux d'argent, où des bruits étranges, qui sourdent et qui grincent, accusent à notre oreille qui passe la gigantesque vie d'une cité manufacturière : c'est Elbeuf ; Elbeuf, qui venait à peine de se créer sous Colbert, quand l'absurde cruauté du Jésuite Letellier fit révoquer à l'orthodoxe Louis XIV l'édit de nationalité pour les protestants, signéà Nantes par le mal croyant Henri IV. Alors les habitants d'Elbeuf, laborieux huguenots, s'enfuirent épouvantés, et allèrent enseigner aux Belges et aux Anglais l'industrie que l'on chassait de Fiance.
Ne regardez plus ; il fait nuit. Nous voilà dans un archipel planté de saules et de peupliers ; il semble qu'on navigue à travers une forêt. Quelques lueurs tremblotantes annoncent seules les habitations. Mais, voyez-vous là-bas les blanches étoiles du gaz qui brûle ? Sentez-vous le bourdonnement d'une capitale qui s'endort ? Il est onze heures du soir, et nous sommes à Rouen. Aug. Luch. ..