‹ Magasin universel (volume 3)Chapitre 148 sur 242 · POSSESSIONS ANGLAISES DANS L'INDE · texte numérisé non relu

POSSESSIONS ANGLAISES DANS L'INDE

Bombay se composait dans l'origine d'un groupe &e petites îles couvertes de nombreux marécages, où «poissait une épaisse végétation, et que les eaux de la mer abandonnaient et inondaient alternativement; sa situation était si insalubre, que quiconque venait s'y établir n'était pas réputé pouvoir y vivre plus de trois ans. Il n'en est plus de même aujourd'hui, quoique dans l'intérieur du fort, et surtout pendant la saison des pluies, le climat soit encore très-malsain. L'île de Bombay est à présent le principal établissement que les Anglais possèdent sur la côte occidentale de l'Inde ; elle est d'une longueur <de plus de deux lieues sur une lieue de large, et forme, avec les îles voisines de Colabah, deSalsette, du Boucher,de Carau jah, et d'Eléphanta, l'un des plus teaux ports des mers indiennes. Sur la première de ces îles, on a construit un phare qui s'élève à la hauteur de 150 pieds au-dessus de la mer, et qui répand sa clarté jusqu'à une distance de sept lieues; la capitale de cette île est environnée de larges fortifications. La partie qu'on appelle la ville neuve est bâtie sur un terrain plat et marécageux, où le sol est si bas qu'un grand nombre de maisons s'y trouvent au niveau de la haute mer ; beaucoup d'autres sont situées en dessous ou fort peu au-dessus, à l'époque des liautes marées. Dans la saison des moussons, on ne communique qu'en bateau d'une maison à l'au- Tomb iv. — Mai 1837.

tre, et durant plusieurs mois la santé des habitants éprouve de fâcheux effets de ces inondations.

Autrefois la partie de Bombay, qui forme aujourd'hui l'esplanade, était entièrement ombragée de cocotiers; mais cet espace est maintenant vide et dépourvu de toute plantation, depuis l'extrémité la plus élevée de l'île jusqu'à Dungarie, vaste quartier qui n'est habité que par la population indigène. Le château est d'un aspect xégulier, muni de nombreux ouvrages de fortification, surtout dans la partie qui regarde le port ; les remparts de Bombay passent pour extrêmement forts, excepté du côté de la terre, où ils ne présenteraient qu'une faible résistance à l'ennemi qui, une fois débarqué, leur ferait subir un siège dans les règles. La ville, commencée par les Portugais, a été terminée par les Anglais ; cependant les maisons, bien que bâties à différentes époques, ont été presque toutes construites dans le même style que celles des Portugais, ce qui donne à cette cité une chétive apparence comparativement à Calcutta et à Madras. La mer baigne les murs du fort de trois côtés ; le quatrième est occupé par l'esplanade. Les quartiers situés au nord de la ville servent principalement de demeure aux Parsis, lesquels, quelle que soit la haute civilisation répandue parmi eux, sont en général si sales dans l'intérieur de leurs maisons, qu'on ne saurait passer sans dégoût dans les rues qu'ils habitent.

L'île de Bombay n'est qu'un rocher stérile, et n'a rien d'intéressant aux yeux de l'agriculteur; mais

sous le point de vue commercial, c'est une place de grande importance. Aucun établissement européen dans l'Inde ne possède d'aussi beaux chantiers de construction, et c'est de ce port que sont sortis en grand nombre des vaisseaux de guerre de première classe, ainsi que les plus gros navires de la Compagnie des Indes ; le nouveau chantier qui appartient au major Cooper est d'une magnificence à peine inférieure à celle des plus beaux de l'Europe. Tous les bâtiments sont construits par les Parsis, qui louent les chantiers à la Compagnie, et jouissent d'un monopole exclusif dans ce genre de travaux ; ce sont eux qui font toutes les réparations nécessaires aux vaisseaux qui viennent se radouber dans le port de Bombay, et ils sont réputés pour être les meilleurs constructeurs de navires qui existent dans l'Inde. La famille des Imusetjie était jadis, comme elle l'est encore aujourd'hui, à la tête des charpentiers de cette île qu'ils ont enrichie par leur supériorité dans cette industrie lucrative. Dans les dix dernières années ils ont construit douze vaisseaux de guerre de 74 canons, sans compter une multitude de navires marchands d'une grosseur égale à celle des frégates. On tire tout le bois nécessaire aux constructions navales, des forêts qui couvrent les montagnes dans la province d'Aromgabad ; les nombreuses rivières qui descendent des hauteurs offrent un moyen de transport facile pour les matériaux. Les vaisseaux dont la charpente est faite en bois de teak, durent beaucoup plus longtemps que d'autres, mais ils sont moins bons voiliers : ceux qui sortent des chantiers de Bombay ont la réputation d'être les meilleurs qu'on ait jamais construits hors d'Europe ; ils sont en conséquence évalués à un prix plus élevé que tous ceux que lancent à la mer les autres ports de l'Orient.

Le dernier recensement a porté la population de Bombay, y compris les indigènes et tous les individus de races différentes, à cent soixante-deux mille âmes, parmi lesquelles se trouvent treize mille Parsis : on calcule en outre que des intérêts commerciaux n'attirent pas moins de soixante à soixante-dix mille étrangers dans cette île, où ils viennent établir temporairement leur séjour. Quelques riches indigènes vivent à Bombay dans tout le luxe et l'éclat de l'opulence ; ils y possèdent de vastes bâtiments, et, chose très-rare dans ces contrées, des maisons assez spacieuses pour que plusieurs de leurs enfants mariés y habitent avec leur famille. Le seul temple anglican qui existe dans cette ville est situé dans l'intérieur du fort ; mais au dedans comme en dehors de son enceinte, il y a plusieurs églises portugaises et arméniennes. Les Juifs qui habitent Bombay, et dont le nombre s'élève environ à mille, possèdent de leur côté quatre petites synagogues. Les Arméniens forment à Bombay une communion respectable, quoique peu nombreuse; ils diffèrent également par leurs dogmes des Eglises grecque et latine ; et, sous la main pesante de la persécution, ils n'ont cessé, avec une constance pareille à celle que déployèrent les premiers chrétiens, de maintenir dans leur intégrité les articles de foi et les institutions de leurs ancêtres. Unegrande partie de l'île appartient aux Parsis ; plusieurs d'entre eux y jouissent d'une fortune considérable et se livrent à de vastes spéculations; dans presque toutes les maisons de commerce européennes, c'est un as-

socié Parsi qui fournit la plus forte part du fonds social. Cette portion de la population se compose d'hommes paisibles et inoffensifs, versés dans la connaissance des affaires, doués pour la plupart de finesse et d'intelligence, et qui recherchent de préférence la société des Européens ; leur race se distingue par la beauté des formes ; ils ont des traits réguliers, des yeux noirs et vifs, une barbe bien fournie, mais qu'ils rasent avec soin, en conservant seulement de petites moustaches ; leur teint est basané, leur physionomie pleine d'expression. Les femmes sont jolies dans leur jeunesse ; elles perdent bientôt avec rapidité toute leur fraîcheur, et sont généralement élevées dans des habitudes de malpropreté : il y a sans doute des exceptions, mais elles sont extrêmement rares. La religion de ce peuple consiste dans le culte des éléments, et en particulier dans celui du feu. Chaque matin on voit un grand nombre de Parsis se réunir sur l'Esplanade et se prosterner devant le soleil, au moment où il sort de l'Océan dans toutl'éclat de sa gloire matinale pour féconder l'univers ; les femmes sont toujours absentes de ces pieuses assemblées, et ne sont point admises à partager les dévotions des hommes. Les Parsis demeurent strictement attachés à leurs anciennes coutumes ; leurs funérailles se font sans grandes cérémonies ; ils déposent les corps en plein air pour être dépouillés par les oiseaux de proie ; un gardien veille avec soin pour observer lequel des yeux est le premier becqueté par les vautours et les corneilles. Si c'est l'œil gauche, une sentence rigoureuse, disent-ils, a été prononcée contre le défunt; si c'est l'œil droit, l'arrêt du ciel lui a été favorable.

L'île de Bombay a dû sa première importance aux Portugais, à qui elle fut cédée en 1530. Us la retinrent en leur possession pendant plus d'un siècle, après quoi Charles II d'Angleterre en réclama la propriété, comme faisant partie de la dot de la reine sa femme. Sous le gouvernement des Portugais, cet établissement était à peu près désert ; mais dès qu'il eut passé sous la domination britannique, il prospéra rapidement. La couronne en fit définitivement cession à la Compagnie des Indes, le 27 mars 1668, au prix d'une annuité de dix livres en or, payables le 30 septembre de chaque année. En 1702, cette île fut dévastée par la peste ; les ravages furent si terribles qu'ils réduisirent la garnison à soixante-seize hommes. Par sa position même, la ville de Bombay est devenue le centre d'un commerce étendu avec les diverses contrées qui bordent les côtes du golfe Persique et de la mer d'Arabie, ainsi qu'avec les côtes occidentales et orientales de l'Inde, et surtout avec la Chine, où elle expédie chaque année des quantités considérables de coton. Les autres articles d'exportation sont le bois de sandal, les perles, la gomme que fournissent l'Arabie, l'Abyssinie et la Perse ; le poivre de la côte de Malabar ; les nids d'oiseaux et les autres provenances des Maldives et des îles du Levant ; en6n, les dents d'éléphants qu'on tire de Cambaye. Les vaisseaux chinois arrivent, généralement à Bombay vers la fin de juin ou au commencement de juillet; ils y restent uniquement occupés à débarquer leurs marchandises, et à prendre un chargement en retour, jusqu'au mois de décembre ou de janvier. Cet établissement entretient également des relations commerciales avec l'Europe et différentes parties de l'Amérique ; mais,

nous le répétons, les affaires les plus considérables se font avec la Chine. Les marchandises importées d'Europe sont, pour la plupart, des articles de manufactures, tels que les soieries et autres étoffes, le vin, la bière et divers objets de consommation domestique. L'arsenal est extrêmement spacieux, admirablement disposé pour contenir des approvisionnements de toute espèce, et offrir les plus grandes facilités à la construction et à la réparation des navires, travaux pour lesquels on tient toujours en réserve une énorme quantité de bois de charpente.

Bombay est le siège d'une cour de judicature présidée par un seul juge appelé rccordcr ; l'autorité et la jurisprudence de ce tribunal sont en tout point conformes à celles de la cour suprême de Calcutta. Il ne se commet que fort peu de crimes à Bombay, ainsi que le prouve un document publié par le recorder sir James Mackintosh, par lequel il établit que dans l'espace de six années il n'avait pas eu l'occasion de condamner une seule fois à la peine de mort ; les délits de moindre gravité sont en revanche assez fréquents. Le magistrat de police, dans son rapport, représente Bombay comme le rendez-vous de tous les vagabonds et de tous les gens perdus de mœurs que vomissent les provinces situées depuis l'embouchure de l'Indus jusqu'à Goa, et qui ne séjournent dans l'île que le temps nécessaire pour y commettre leurs vols, puis ils se retirent sur le continent où ils tirent parti de leur butin. La distance de Bombay à Madras est de deux cent cinquante-six lieues, et de quatre cent trente à Calcutta.

Le voyageur qui arrive à Bombay ne manque jamais de faire une excursion dans les petites îles d'Eléphanta et de Salsette. L'île Eléphanta est ordinairement inhabitée : elle offre seulement de temps à autre un refuge à de malheureux bannis. A une portée de fusil du rivage, on voifune figure colossale d'éléphant, taillée grossièrement hors d'un bloc immense de roches noires ; c'est à l'occasion de cette figure que les Portugais donnèrent à l'île son nom moderne d'Eléphanta. Il existe dans l'intérieur de cette île un magnifique temple, sorte de Panthéon complet, avec des milliers de figures sculptées, représentant toutes les divinités principales de la mythologie indoue : Brahma, Vichnou et Siva, leur trinité sacrée. L'île de Salsette a été réunie récemment à Bombay, au moyen d'une chaussée ; jadis c'était un lieu renommé par sa sainteté ; elle renferme un grand nombre de temples souterrains creusés dans ses montagnes, parmi lesquels deux ou trois sont de la plus grande magnificence. Les plus remarquables sont les temples-cavernes de Kennery, dignes de fixer l'attention , tant par leur nombre que parla beauté de leur site et l'élégance de leurs sculptures. Elles sont disséminées sur deux versants d'une immense colline rocailleuse, à beaucoup de hauteurs différentes, et varient d'étendue aussi bien que de formes. La plupart paraissent avoir servi d'habitations à des moines ou à des ermites; presque toutes ont de profondes citernes, qui, même aux époques de sécheresse, sont bien approvisionnées d'eau. La plus vaste et la mieux décorée était évidemment un temple consacré au dieu Bouddha, temple fort beau, majestueux, et qui dans son état actuel ferait encore un lieu convenable pour le culte catholique. On y

entre par un superbe portique, qui a d'un côté un immense pilier, surmonté par trois lions assis dos à dos ; de l'autre une statue colossale de Bouddha avec les mains levées dans l'attitude de bénédiction. Les murailles du temple sont couvertes de figures d'hommes et de femmes, sculptées avec infiniment d'art. A peu près au centre de l'île, les Anglais ont établi un parc d'artillerie. Le paysage y est d'un aspect pittorresque; la plaine est toute couverte d'un jongle épais, du milieu duquel surgissent de nombreuses collines de granit, jetées çà et là sans ordre et sans uniformité ; ces collines élevées et les vallées fort étroites rendent d'ailleurs le séjour de Salsette trèsmalsain : c'est dans cette île que l'infortuné Jacquemont prit le germe de la maladie qui l'enleva aux sciences et aux découvertes, noble but de son zèle infatigable.

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