‹ Magasin universel (volume 3)Chapitre 149 sur 242 · JÉRUSALEM DÉLIVRÉE · texte numérisé non relu

JÉRUSALEM DÉLIVRÉE

NOUVELLE TRADUCTION, AVEC DES NOTES HISTORIQUES h'aTRES LES CHRONIQUES FRANÇAISES ET ARABES DU XI° SIECLE,

Par M. A. MAZUY (Article extrait de UFrance départementale, livraison d'avril 1837.)

Nous n'avons en France, à vrai dire, aucune bonne traduction de la Jérusalem délivrée, magnifique épopée du xvie siècle, sorte de cri de guerre jeté au milieu de la chrétienté menacée par le Turc. Le travail de Lebrun, jusqu'à ce jour le plus connu, est d'une inexactitude, d'un laisser aller déplorable ; c'est moins une traduction qu'une imitation pâle et décolorée de la grande œuvre du Tasse. Des passages entiers ont été supprimés par Lebrun ; il a dédaigné l'esprit religieux qui domine le poëme ; il nous a donné une Jérusalem délivrée à lui, écrite dans le xvme siècle, avec l'esprit philosophique de cette époque, et sa phrase froide et prétentieuse.

La pensée de M. Mazuy est de faire justice de ce manque de conscience ; c'est le texte en main qu'il se présente pour combattre l'œuvre vieillie de Lebrun, et l'on peut dire déjà qu'il ne restera pas audessous de sa tâche. Nous avons sous les yeux les quatre premières livraisons inédites de son travail, remarquable à plus d'un titre, par les notes historiques surtout, où l'on trouve à la fin de chaque chant une grande richesse d'érudition et d'idées neuves sur le poëme. Le Tasse a puisé tous ses épisodes dans les vieilles chroniques françaises et arabes, il a consulté les romans de chevalerie pour créer les personnages de Renaud, d'Armide, de Clorinde, d'Ismen l'enchanteur : « C'est ici que commencent les féeries du Tasse, dit M. Mazuy ; elles tiennent une large place dans le poëme de la Jérusalem délivrée. Tout le moyen âge était rempli de ces traditions de fées et de magie, et c'est encore dans les romans de chevalerie que le Tasse, comme Boïardo et l'Arioste, est allé prendre ses inspirations. L'Ismen du poëte ne serait-il pas un souvenir de Maugis, enchanteur qui joue un si grand rôle dans la chronique des quatre fils d'Aymon, au siège du château de Montauban, par Charlemagne, et dont les agréables tours désolent tant le bon emperc (empereur), pour me servir de l'expression des vieilles chroniques ? »

La plupart des personnages nommés dans la Jérusalem délivrée sont historiques ; mais, poète et non historien, le Tasse n'est pas toujours d'une stricte exactitude. M. Mazuy a voulu mettre la vérité de l'histoire à côté des gracieuses fictions, et ce n'est pas sans de longues recherches qu'il a pu atteindre ce but. La première note explique sa pensée : « Une indicible confusion historique domine la grande épopée du Tasse. Le poète ne s'est point borné à décrire le siège de Jérusalem et les travaux qui s'y rattachent ; ce siège, d'après la chronique, dura à peine quarante jours, et n'offrit aucun épisode remarquable. Le Tasse a emprunté des faits qui avaient eu lieu antérieurement; tel personnage qu'il nomme dans le dénombrement de l'armée à Jérusalem, était mort depuis deux ans à ]\icée ou à Antioche ; presque tous les combats singuliers, et la bataille contre les forces musulmanes, ainsi que l'a décrite le Tasse, appartiennent également au siège d'Antioche. La tâche historique est donc laborieuse. Nous avons cherché à rétablir les faits dans leur véritable place ; au milieu de toutes les inventions et des anachronismes qui dominent le poème, nous avons dû nous empreindre de la vérité absolue, d'après les chroniques françaises et les historiens arabes. Le départ de Godefroi de Bouillon pour la Palestine est du mois d'août 1096. La prise de Jérusalem est du mois de juillet 1099. Telle est la période comprise par le Tasse, et qu'il parcourt avec ses caprices poétiques. »

On trouve dans la note suivante une idée neuve et qui ne manque pas de vraisemblance : « La Jérusalem délivrée, fut publiée à l'époque où la chrétienté était effrayée des grandes invasions de Soliman et d'Amurath en Hongrie ; l'Italie elle-même avait été menacée par le pirate Barberousse. Toutes les puissances catholiques se préparaient à de nouvelles croisades contre le Turc ; le monde retentissait de chaleureuses prédications pour engager dans la guerre sainte rois et peuples, seigneurs et prélats. La Jérusalem délivrée fut donc un chant guerrier, un poème de circonstance, pour appeler la chrétienté aux armes ; et il y aurait un rapprochement curieux à faire, c'est que la publication de la Jérusalem délivrée fut presque contemporaine de la bataille de Lépante, où les flottes chrétiennes, commandées par don Juan d'Autriche, dispersèrent l'escadre des Musulmans. C'est là, indépendamment de la beauté du poème, une des causes de sa grande popularité, ha Jérusalem est dans toutes les bouches italiennes ; le peuple la récite comme un souvenir national, et à Venise, les gondoliers ont varié les vers et changé le texte. On trouvait jadis communément, et l'on peut trouver encore des éditions du poème avec l'original sur une colonne, et les variantes vénitiennes de l'autre. L'extrait suivant servira à montrer la différence de l'épopée toscane et des canta alla barcarola. » Et ici M. Mazuy donne en effet le chant vénitien en regard du texte toscan.

Dans le dénombrement de l'armée des Croisés marchant sur Jérusalem, le Tasse a compris deux cents Grecs commandés par Tatin ; puis, il apostrophe la Grèce : « Honte à toi, Grèce, ô lâcheté! s'écrie-t-il ; si tu es maintenant dans un vil esclavage, ne te plains pas, ta servitude n'est point un outrage : c'est justice. » M. Mazuy accompagne cette phrase

de la note suivante : « Lorsque le Tasse écrivait, l'antique empire d'Orient était détruit. Depuis plus d'un siècle, Constantinople se trouvait sous la domination des Turcs, après avoir été le siège des empereurs grecs, pendant onze cent vingt-trois ans. Toute la chrétienté avait les yeux tournés vers l'Orient, et les paroles du Tasse contre les Grecs retentirent comme un reproche politique, qui remontait à leur inaction durant la première croisade. Alexis Ier occupait le trône de Constantinople à l'apparition de Godefroi et des Croisés ; leur présence autour de sa capitale l'effraya. Il concourut avec eux à la prise de Nicée ; mais ceux-ci se plaignirent bientôt de ce qu'il gardait adroitement leurs conquêtes, et de ce qu'au mépris des traités il les laissait manquer de vivres. Alexis fait-il un armement pour coopérer avec les troupes de Godefroi, il se retire aussitôt en apprenant leur triste position dans Antioche. Plus tard il envoie des pillards afin de les attaquer sur leur passage. Anne Comnène avoue elle-même les soupçonneuses précautions de son père. Les écrivains latins lui ont vivement reproché ces perfidies ; ils n'ont que des paroles de mépris pour l'empereur et ses peuples. Le Tasse, tout empreint des vieilles chroniques, s'est fait l'écho de leurs plaintes. Du reste, il est constant que les Grecs n'ont eu aucune part à la prise de Jérusalem; Tatin ou Tatice, général d'Alexis, n'était même plus avec les Croisés, quoique le Tasse l'y comprenne encore ; il était retourné à Constantinople après la reddition d'Antioche. Voici ce que nous lisons dans Raimond d'Agiles, le chroniqueur le plus curieux à étudier, car il raconte ce qu'il a vu, ce qu'il a fait, ce qu'ont vu et fait ses compagnons : « Il y avait dans notre armée devant Antioche un homme de la maison de l'empereur, qu'Alexis nous avait donné en sa place, qui se nommait Tatin, n'avait point de nez, et était dépourvu de tout courage : j'avais presque oublié d'en parler, et certes il aurait bien dû demeurer à jamais en oubli. Après avoir trahi ses compagnons, et 's'être parjuré lui-même, Tatin, au nez coupé, s'échappa par la fuite. Ayant acheté une honte éternelle pour lui et pour les siens, il feignit de se mettre en route comme pour aller rejoindre l'armée de l'empereur, et abandonnant ses tentes, il partit avec la malédiction de Dieu. » Cette circonstance du nez coupé de Tatin ferait supposer que c'était un esclave, élevé par Alexis aux dignités de l'empire, vieille coutume du despotisme en Orient; ou bien encore, un de ces Tartares au nez épaté que les empereurs prenaient à leur solde. »

Le Tasse parle-t-il de la prise d'Antioche par les Croisés, nous lisons encore la note suivante : « Tous les détails historiques du siège et de la prise d'Antioche (3 juin 1098) semblent appartenir à l'épopée; aussi est-ce là que le Tasse a puisé les principales idées de son poème. On ne peut dire l'enthousiasme des Croisés à la vue d'Antioche, qui occupe une si grande place dans les annales du christianisme ; longtemps Antioche fut regardée dans la chrétienté comme la fille aînée de Sion, elle porta même le nom de Théopolis, cité de Dieu. Albert d'Aix dans son Chronicon hierosoljmitanum, et Guillaume de Tyr, font une description tiès-étendue de cette ville; le premier parle spécialement de sa situation et de sa force ; Guillaume de Tyr s'occupe de son histoire et de son

antiquité. Akhy-Syan (frère du noir), prince turc seljoucide, en avaitalorsle gouvernement ; il se comporta avec courage, et périt dans la mêlée. Keinal-Eddin, le seul des auteurs arabes qui s'occupe de la première période des croisades, parle avec indignation de la prise d'Antioche : « Il y avait dans cette ville un homme connu sous le nom de Zerrab, ou faiseur de cuirasses; on lui avait donné en garde une des tours. Cet homme voulant se venger d' Akhy-Syan, qui lui avait enlevé ses richesses, écrivit à un des chefs de l'armée chrétienne appelé Bohémond : « Je suis dans telle tour ; » je te livrerai Antioche, si tu me promets avec la vie » telle et telle chose. » Bohémond souscrivit à tout. Dans la nuit du jeudi 1er de regeb (juin) le faiseur de cuirasses, que Dieu maudisse ! jeta une corde aux soldats de ce prince. Ils escaladèrent les murs; ceux qui arrivèrent les premiers aidèrent aux autres, et dès qu'ils furent rassemblés, ils massacrèrent les sen-

tinelles. Voilà comment ce Bohémond prit Antioche. Il serait impossible de décrire le nombre des Musulmans qui souffrirent en ce jour le martyre ; les Francs pillèrent la ville et la réduisirent en servitude. » Cette narration s'accorde avec celles des auteurs chrétiens. Raimond d'Agiles, chapelain du comte de Toulouse, termine ainsi son récit : « Nous ne saurions dire combien de Sarrasins et de Turcs furent tués, et il y aurait de la cruauté à raconter les diverses manières dont ils moururent ou furent précipités. Nous ne pourrions dire tout ce qu'on enleva de butin dans l'intérieur de la ville d'Antioche; imaginez-en tout ce que vous voudrez, et évaluez encore au delà. » (Raimundi de Agiles ; Historia Francorum qui cepcrunt Jhcrusalem.) Quelques jours après l'entrée des chrétiens dans Antioche, on vit apparaître une armée formidable d'Infidèles qui venait la secourir; elle comptait plus de cent mille hommes de cavalerie, s'il faut

(Famille arabe )

en croire Alboufarage dans sa chronique syriaque. C'était une réunion de tribus arabes et de Turcomans de l'Asie Mineure, commandés par Kerboga, prince du Mossoul, auquel s'étaient joints Deccac, prince de Damas ; Genah-Eddaulé, prince d'Emesse ; Socman et Vatab, chefs de quelques escadrons d'Arabes nomades. A la suite d'une grande bataille sous les murs d'Antioche, l'armée musulmane fut dispersée. »

Nous terminerons ici nos citations, nous réservant de revenir plus tard sur ce travail important et sur les magnifiques gravures qui l'accompagnent. Une édition de la Jérusalem délivrée, telle que l'a conçue M. Mazuy, est un ouvrage classique qui s'adresse à toutes les intelligences ; c'est une étude instructive et amusante tout à la fois. F. de B.

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