L'IDIOT. — BALLADE
« Réveille-toi, je t'en prie, ô ma mère !
» Mais voyez donc comme elle dort !
— Roger, la mort a fermé sa paupière.»
Roger ne connaît point la mort.
Roger est grand et toujours dans l'enfance, Il vit heureux sans souvenir,
Il vit heureux, sans peur, sans espérance, Et sans penser à l'avenir.
En lui donnant la mère la plus tendre,
Dieu lui fit une bonne part ; Seule ici-bas, elle savait comprendre
Son œil stupide et sans regard.
Elle l'aimait d'une vive tendresse;
C'était amour... c'était pitié.
Il (hérissait sa mère avec ivresse,
Le ciel lui laissa l'amitié.
Elle était vieille, et sa jambe roidie
Ne pouvait plus se déployer.
Dans son fauteuil, immobile, engourdie,
tlle testait près du foyer.
Oh! ce jour-là comme elle était malade, Elle était triste, elle souffrait ;
Roger disait : « Ma mère est bien maussade, » Et cependant je n'ai i ien fait. »
Elle mourut ; et tout le voisinage, En pleurant s'en vint l'entourer;
Roger pleurait sans savoir davantage, Et parce qu'il voyait pleurer.
La messe est prête et la tombe est creusée, Du hameau la cloche a sonné,
De flots bénis la bière est arrosée; Roger était bien étonné !
Puis le convoi la porte au cimetière.
Roger le suivit sans effroi :
Quand le cercueil disparut sous la terre,
Alors il demanda : « Pourquoi ?
» Pourquoi, méchants, l'avez-vous enfermée ?
» Quand elle va se réveiller, »11 lui faudra sa place accoutumée,
» Son grand fauteuil et son foyer. »
L'ombre est venue et la lune se lève ;
Dans le cimetière il est seul.
La terre est fraîche, il l'écarté et soulève'
Sa mère dans son blanc linceul.
Le cœur joyeux il court à sa chaumière, Pressant ce corps inanimé ;
Dans son fauteuil il a remis sa mère, Et le foyer est allumé...
a Réveille-toi... car ta main est glacée, v Viens, ton lit te réchauffera. »
Toute la nuit il la tint embrassée, Et le matin il expira.