ÉTRANGE RENCONTRE
En septembre 1833, je me rendais de Genève à la vallée de Chamouni. Vers la fin de la première journée, entre Cluse et Sallenches, on rencontrait la merveilleuse grotte de Balme, percée dans la montagne à 700 pieds au-dessus de l'Arve, qui arrose la vallée. Le gouvernement sarde, qui fait argent de toutes les curiosités de ce pays, a affermé l'exploitation de la grotte, ou, en d'autres termes, a concédé le monopole d'y guider les voyageurs, à une veuve savoisienne qui lui paie chaque année certaine redevance.
Lafermière a dû faire, en outre, exécuter à ses frais des travaux considérables ayant pour but de substituer, dans le flanc du rocher, des rampes inclinées et faciles, à l'effrayante série d'échelles qu'il fallait jadis affronter, suspendu au-dessus de l'abîme, pour parvenir à l'orifice de la grotte.
Après avoir laissé ma monture dans la vallée, je me mis en devoir d'escalader la rude montée, sur les pas d'une jeune fille à l'accent et au caractère italiens, dont l'allure légère, la taille svelte et mignonne, le teint olivâtre, me rappelèrent la Fenella de Walter- Scott. Je ne ferai pas ici la description de cette caverne merveilleuse, du gouffre effroyable qui, sous la forme d'un puits, s'ouvre sous vos pieds à trois ou quatre cents pas de l'entrée, et laisse entendre le bruit des eaux souterraines qui traversent ses profondeurs.
Après avoir admiré toutes les beautés, toutes les bizarreries de nature qu'éclairait d'une lueur douteuse la torche de ma conductrice, je me disposai à redescendre, non sans avoir, sur son invitation, inscrit mon nom à la suite de ceux d'une foule d'honnêtes voyageurs jaloux de laisser pour la postérité une trace de leur passage. Je feuilletai machinale-' ment le registre, lorsqu'un nom effacé d'une manière étrange, mais dont il était possible de deviner
encore les lettres, m'arracha une exclamation qui fit rapprocher ma jeune compagne.
« Pourquoi , lui dis-je, ce nom semhle-t-il avoir été lavé? » Elle me regarda avec une expression d'intelligence extraordinaire, cherchant à lire ma pensée dans mes traits; puis : « Vous êtes bien Fiançais, n'est-ce pas? » dit-elle. Sur ma réponse affirmative : « Eh bien, je vais vous conter l'histoire. » Nous sortîmes de la grotte, et tout en regagnant la vallée, elle me fit le récit suivant, dans un langage vif et coloré qui trahissait son origine étrangère, et dont j'essaierais vainement de reproduire la forme naïve :
« Il y a quelques mois, une société composée de trois jeunes voyageurs se présenta pour visiter la grotte. Je fus chargée comme d'habitude de les conduire. Peu après arriva un autre curieux avec un domestique, ma maîtresse fut obligée de leur servir de yuide. En revenant du fond de la caverne, nous avions bien rencontré les nouveaux venus, mais l'obscurité ne permettait guère de distinguer leur visage, et mes voyageurs, qui paraissaient très-gais, n'avaient fait attention à eux que pour rire de leuraccent.
» lis allaient sortir, lorsque je leur rappelai, comme à vous, qu'ils avaient oublié d'inscrire leurs noms en arrivant. L'un d'entre eux, à qui les autres semblaient témoigner une certaine déférence, quoiqu'il parût être du même âge, me répondit qu'ils n'avaient pas l'habitude de le faire ; puis il se mit à feuilleter le registre par curiosité, lisant tout haut quelques noms et faisant des réflexions plaisantes sur certaines inscriptions. Arrivé au dernier feuillet, il jette un cri de surprise en prononçant le nom que vous avez remarqué.
» Les autres s'approchent, et tous trois se regardent un niojment avec une expression singulière. Tout à coup le premier, saisi comme par une idée subite, reprend vivement le livre, et après avoir regardé de nouveau le nom : « Il est ici, s'écrie-t-il, » c'est lui que nous avons rencontré ! Mes amis, Dieu » nous le livre pour lui faire expier enfin son infa- » mie! — Cherchons-le, » répondent les deux autres en s'élançant. Je restais, moi, interdite, ne comprenant rien à tout cela, mais effrayée de leurs cris et de leurs gestes, et ayant le pressentiment de quelque malheur.
» Ils m'arrachent ma torche des mains et s'enfoncent dans la grotte, heurtant dans leur précipitation, et sans paraître y prendre garde, les stalactites et les rochers. Mais bientôt, craignant de s'égarer à travers les passages, ils reviennent vers moi qui les suivais de loin, toute tremblante ; ils m'entraînent, me poussent devant eux en m'ordonnant de les guider.
» Nous parcourûmes ainsi plusieurs galeries sans rencontrer les voyageurs, que je devinais être l'objet de leurs recherches, et je commençais à' espérer qu'ils étaient déjà sortis de la grotte, lorsqu'un bruit de voix assez rapproché vint me glacer l'âme. Les malheureux n'étaient séparés de nous que par l'angle d'un, détour. A ce bruit, les trois jeunes gens s'élancent, en m'écartant, et, guidés par la lumière que portait ma maîtresse, ils se précipitent vers les étrangers....
» J'étais restée en arrière et n'entendis que confusément les premiers mots qui furent échanges;
quand j'arrivai près d'eux, celui qui paraissait le maître, saisi au collet et secoué avec fureur, demandait grâce, tandis que le domestique, tout effaré, intercédait à genoux pour lui. « Dans le gouffre ! dans le gouffre ! » cria une voix ; et repoussant le domestique, qui s'attachait à leurs habits, ils entraînèrent l'étranger vers le puits qui est au fond de la grotte. Lui s'accrochait de ses mains crispées aux stalactites, cherchant à s'y cramponner, et poussant des cris lamentables.
» Ses habits étaient déchirés, son visage et ses mains couverts de sang ; quelquefois il tendait les . bras vers ma maîtresse et moi, en implorant secours avec des gémissements que je ne puis me rappeler sans frissonner encore ; mais notre épouvante était si grande, que nous n'avions pas même la force de crier. On le tira ainsi jusqu'au gouffre malgré ses efforts : là il essaya encore d'attendrir ses ennemis par ses larmes et par des protestations qui semblaient redoubler leur colère : « Infâme bourreau ! répétaientils, tu n'as pas eu pitié de ta victime ! Lâche ! ne t'attends pas à de la pitié. » Et ils le soulevaient, et déjà une moitié de son corps était au-dessus du gouffre. » A ce moment ma maîtresse ne put se contenir ; elle se précipita entre eux, et saisissant avec force les pieds de l'étranger dont la voix semblait étouffée : « Grâce! grâce! mes bons messieurs, cria-t-elle ; grâce au moins pour moi, vous allez me perdre, me faire enlever le gagne-pain de mes enfants ; grâce ! grâce ! » La pauvre femme était toute en pleurs. Je m'étais mise à genoux aussi en criant grâce comme elle. Ils hésitèrent un instant, puis retirèrent à eux le corps , soit qu'ils fussent touchés de nos prières, soit qu'ils eussent voulu, ce que j'ai pensé depuis, effrayer seulement le malheureux. « Eh bien! soit, dirent-ils après s'être consultés un moment, nous te faisons grâce de la vie, mais il faut une expiation digne de ta lâcheté : viens!... » Ils le ramenèrent alors à l'entrée de la grotte, pâle, tremblant, les yeux égarés et se soutenant à peine.
» Nous les suivions, presque dans le même état nous-mêmes, ne sachant ce qui allait se passer encore. Parvenus à l'ouverture, près de la table où est le registre, ils firent mettre l'étranger à genoux, malgré sa résistance. Il se croyait de nouveau près de ses derniers moments : « Misérable, lui dirent-ils, nous te condamnons à ôter ton nom infâme de ce livre qu'il déshonore ; » et comme il étendait la main pour prendre la plume sur l'écritoire : « Non, non, pas ainsi, s'écria le premier des trois, c'est avec ta langue qu'il faut l'effacer. » H essaya de se débattre, mais, effrayé par leurs menaces, et la tête baissée de force sur le feuillet, il finit par obéir!.... puis ils le poussèrent honteusement hors de la grotte.
— Et leurs noms, interrompis- je, n'avez- vous pu les connaître? — Non, répondit-elle, ils partirent sans le donner; seulement j'ai su que le même jouiun jeune homme, qu'on appelait Louis Bonaparte, était descendu à l'hôtel de Sallenches avec deux amis... »
Le nom à demi effacé était celui de sir Hudson Lowe... (Gazelle des Tribunaux.)