‹ Magasin universel (volume 3)Chapitre 156 sur 242 · APRÈS L'ASSASSINAT DES GUISES · texte numérisé non relu

APRÈS L'ASSASSINAT DES GUISES

Depuis quelques années les études historiques ont fait de grands progrès; des hommes de talent et de conscience ont secoué la poussière des vieux manuscrits,ils ont fouillé dans les bibliothèques où tant de richesses sont accumulées, et cette ardeur de recherches a jeté un jour nouveau sur les époques du passé. La Ligue, l'un des événements les plus importants de notre histoire nationale, a été de tous le plus mal connu, le plus mal jugé ; les écrivains du xvme siècle crurent avoir tout dit, parce qu'ils déclamèrent contre les Seize et contre le conseil de l'union ; on traça l'histoire de la Ligue avec la Satire Ménippre et la fameuse procession caricaturée, deux documents d'une spirituelle vengeance. Il y avait cependant un point de vue plus élevé. « La Ligue, dit M. Capefigue dans son grand travail sur cette époque (1), ce fut la commune catholique défendant sa constitution, ses antiques* usages auxquels elle resta profondément attachée lorsque les classes élevées les abandonnaient. La grande défense municipale de Paris par la Ligue n'avait rien de ridicule ; le peuple mourait pour le saint de sa bannière, pour les libertés de l'Hôtel-de- Ville. Et quand nous avons vu les moines saisir encore une fois l'arquebuse, s'ensevelir sous les ruines de Sarragosse, est-il permis de se moquer de l'esprit religieux du xvie siècle ? Les temps changent ; les mobiles de religion, de patrie et de gloire se modifient; l'héroïsme reste toujours une grande chose. Quand la vie est offerte en holocauste, il n'y a pas de place pour le ridicule. »

Nous allons chercher dans cet article à faire connaître sous son véritable jour l'organisation de la Ligue, le rôle qu'y joua la royauté jusqu'à la mort de Henri III ; et nous dirons toute la nouveauté historique des deux gravures que nous donnons à nos lecteurs.

Henri III ceignit la noble couronne de France deux ans après les sanglantes exécutions de la Saint- Barthélemy. Le parti catholique était alors en pleine

(l) Histoire de ia Réforme, de ta Ligue et du règne de Henri IV ; par M. Capefigue. 8 vol. in-8°. Paris, Dufey.

possession du pouvoir, aussi !e nouveau roi s'empressat-il de lui donner des gages ; il imprima à tous ses actes une couleur religieuse : les grandes processions, les visites des monastères, les saints pèlerinages, l'institution des confréries de pénitents : « Le roi, dit un vieil historien, séjournant à Paris le long du carême (1575), va tous les jours par les paroisses et églises, l'une après l'autre, ouïr le sermon, la messe et faire ses dévotions. Puis le dimanche 9 février, fête de Saint-Denis, le roi fit faire une procession générale et solennelle, en laquelle furent portées les reliques de la Sainte-Chapelle, et Sa Majesté y assista tout du long, disant son chapelet avec grande dévotion. La cour et le corps de ville s'y trouvèrent, ainsi que les princes, seigneurs et gentilshommes, hors les dames, que le roi ne voulut qu'elles s'y trouvassent, disant qu'où elles étaient il n'y avait point de dévotion. » Et le roine s'arrêtait point là; dirons-nous ses belles courses dans chaque communauté ? « Il allait de côté et d'autre se promener avec la reine son épouse, visiter les monastères des nonnains, souvent par la fange et mauvais temps ; et même le samedi 7 janvier, son coche étant rompu, fit bien une lieue à pied par le mauvais temps qu'il faisait, et arriva au Louvre qu'il était plus de minuit. »

Toutes ces démarches étaient en rapport avec les opinions de la ville de Paris; mais les Catholiques ne crurent pas à leur sincérité. Un tiers parti, désigné alors sous le nom de politique, s'était formé; son organisation militaire se plaçait dans le Languedoc, où il était complètement rapproché des Réformés ; il avait à sa tète le prince de Condé, les maréchaux de Cossé et de Montmorency. La paix de 1576 entre Henri III et les Protestants éloigna de la royauté toute l'opinion catholique ardente, qui murmura hautement contre les concessions de la couronne. Dès lors, elle dut songer à s'organiser'fortement elle-même, à choisir ses chefs, à fixer sa propre constitution. De là naquit la grande puissance de la Ligue. La pensée d'une ligue catholique était ancienne ; elle formait comme la réaction au mouvement de la réforme de Luther ; on en trouve des modèles pour toutes les provinces de la France dans les années qui forment la période de 1570 à 1575. Voici l'acte spécial de cette Ligue pour la province de Picardie: « Nous jurons et promettons de nous employer de toutes nos puissances à remettre et maintenir l'exercice de notre religion catholique, apostolique et romaine, en laquelle nous avons été nourris, et voulons vivre et mourir. Il sera levé bon nombre d'hommes de pied et de cheval, ainsi que les sommes et deniers nécessaires pour les mettre en guerre ; Sa Majesté sera suppliée de les valider et autoriser, attendu que c'est pour employer en choses saintes et nécessaires. Et les provinces voisines auront si bonne intelligence, que chacune pourra aider et secourir l'un l'autre. Et si quelque catholique, après avoir été requis d'entrer en la présente association, faisait quelque difficulté ou traînait en longueur, il sera estimé ennemi de Dieu et déserteur de sa religion, rebelle à son roi, traître à sa patrie, et, du consentement de tous les gens de bien, abandonné et délaissé de tous, exposé à toutes les injures et oppressions qui lui pourront subvenir. »

On retrouve ces formes d'association pour la Bretagne, l'Anjou, la Provence, la Normandie; déjà le

conseil du roi s'en inquiétait. Le projet de centraliser toutes ces ligues particulières dans une vaste résistance, idée simple, naturelle confédération des provinces, fut l'œuvre d'un avocat du nom de David. C'était un des chefs de la bonne bourgeoisie de Paris, un des parleurs dans les assemblées municipales. Depuis le dernier édit de pacification, il avait parfaitement démontré, en bons termes, aux universitaires, parlements et halles, qu'il était impossible de marcher plus longtemps avec une royauté qui pactisait sans cesse avec les Protestants. Ne pouvait-on pas trouver un moyen de sortir d'une hésitation perpétuelle ? Et pourquoi n'élirait-on pas un chef, un conducteur de la sainte Ligue catholique ? L'avocat David proposait de faire le voyage de Home pour

mettre la pieuse entreprise sous la conduite de notre saint Père le pape. Dans une petite assemblée, au parloir des bourgeois , il communiqua aux plus influents des quarteniers le projet qu'il avait rédigé dans l'intérêt de la maison de Guise, sincère et légitime représentant de l'empereur Charlemagne. D'après les idées primitives de l'avocat David, le duc de Guise n'était encore que le chef de fait de la royauté catholique; le pouvoir était provisoirement conservé à Henri III. Depuis ou alla plus loin : puisqu'on élevait le duc de Guise, chef salué d'un grand parti qui était le peuple, pourquoi ne placerait-on pas la couronne sur sa tête? Pour ôter aux Valois et aux Bourbons le prestige de l'hérédité, on commença dans une suite de pamphlets à parler de la race capétienne, sur

(L'ajournement fait à Henri de Valois pour assister aux Etats tenus aux enfers.)

la carlovingienne, dont la noble expression vivait encore dans la maison de Lorraine.

Les esprits étaient partout préparés pour la grande association catholique, qui proclamait ainsi son chef et prenait ses précautions. On présentait requête et pétition au roi, afin que Sa Majesté fît un édit pour contraindre tous les sujets à faire profession de la religion catholique. Les hésitations du conseil de Henri III décidaient de plus en plus les Catholiques de province à s'affilier au vaste projet de la Ligue générale : « Dans tout mouvement d'opinion, dit M. Capefigue, il y a deux nuances ; l'une qui remontre, se plaint et voudrait réformer sans détruire; l'autre qui conspire pour renverser. Il y avait de bons Catholiques qui s'associaient en province tout simplement pour entraîner le roi à favoriser la religion de ses ancêtres ; les autres, au contraire, poussaient au trône M. deGuisesur la ruine des Valois. Par la marche na-

turelle des partis, la faction de Lorrainedomina, parce qu'elle était active comme ixn complot, et que l'autre marchait simplement et paisiblement comme une amélioration. Quand il y a crise, les opinions timides se mettent en croupe sur une des opinions violentes ; elles commettent tous les excès, et pourtant elles ne le voulaient pas ! »

Un nouvel édit de pacification (1577) venait d'accorder aux Calvinistes la liberté de conscience, des places de sûreté, les prédications indépendantes, une juridiction mixte, des garanties d'avenir. Aussi la popularité de Henri III avait disparu ; les pamphlets jetaient dans les esprits mille calomnies contre le roi; on l'accusait d'hypocrisie ; dans toutes les paroisses de Paris, il y avait des prédicateurs ardents qui dénonçaient les faiblesses royales en présence de la foi menacée : « Dois - je vous dire, s'écriait Maurice Poucet, curé de Saint-Pierre-des-Arcis, la conduite

et actions déshonnêtes de ceux qui gouvernent l'Etat, l'édit de pacification qui fait triompher l'hérésie ; l'insolence, les scandales et les débauches des mignons parfumés! » Et prêchant le earême à Notre- Dame il s'éleva avec force contre les confréries de pénitents qui comptaient Henri III parmi ses membres : « Ce sont tous gens pervers et débauchés, sociétés d'hypocrites et d'athéistes, qui commettent en secret choses épouvantables. J'ai été averti de bon lieu, qu'hier soir, qui était le vendredi de leur procession, la broche tournait pour le souper de ces gros pénitents, et qu'après avoir mangé le gras chapon, il eurent pour collation, la nuit, le petit tendron qu'on leur tenait tout prêt. Ah ! malheureux hypocrites,vous vous moquez donc de Dieu et de ses saints, sous le masque, et vous portez par contenance un fouet pendu à votre ceinture ! Ce n'est pas là, pardieu, où il faudrait le porter, c'est sur votre dos et sur vos épaules, et vous étriller très-bien; il n'est pas un de vous qui ne l'ait bien gagné ! »

La multitude s'irritait profondément en écoutant ces paroles ; les débauches royales dénoncées par la bouche d'un prêtre remuaient les entrailles. Pamphlets mordants, caricatures bizarres, tout poursuivait la personne de Henri III ; et c'est pourtant avec ces documents de l'esprit et des agitations d'un peuple, recueillis dans l'espèce de caquetage parlementaire, connu sous le nom de Journal de Henri HIi qu'on a écrit l'histoire d'u« prince qu'il faut juger avec plus de calme. Nous, qui voyons aussi des satires mordantes, de spirituelles ébauches d'un crayon ennemi, n'est-il pas naturel que nous nous préservions de ces passions dans l'histoire. Dès que Henri III se sépara du parti catholique extrême, ce parti le flétrit plus qu'aucun autre, car ce qu'une opinion exagérée poursuit avec le plus d'acharnement, ce sont les timides et les modérés de sa couleur. Il n'était sorte d'accusation qu'on n'adressât au roi ; on ne peut dire toutes les folies qu'on lui attribuait pour ses mignons, jeunes hommes aux suaves manières, à la tournure efféminée. Nous trouvons à ce sujet, dans le travail de M. Capefigue, un passage que notre impartialité historique nous fait un devoir de citer.

« Je ne prétends rien juger et justifier, dit l'historien ; mais quand nous voyons ces braves jeunes gens : Schomberg, Quéluz, Maugiron, Saint-Mégrin, tirer l'épée avec tant de vaillance, courir aux duels comme à une fête; insouciants, exposer leur belle tête frisée à la mort pour le service du roi, n'est-il pas permis d'effacer quelques-unes de ces accusations que l'esprit de parti accumula ? J'explique cet abandon, cette vie intime de palais, à une époque d'assassinats et d'empoisonnements ; n'élait-il pas naturel que le roi, en face tout à la fois des partis protestant et catholique extrêmes, se confiât à cette garde de jeunes hommes dévoués qui couchaient auprès de lui, et veillaient à sa conservation avec toute la tendresse de compagnons d'armes ? Quoi de plus naturel encore que Henri III récompensât cette fidélité par des postes de confiance quand tout le délaissait, et par des prodigalités méritées ? Et quoi de plus simple aussi que les partis, qui dénaturent tout, aient cherché dans ces témoignages d'une confiance abandonnée des rapports secrets et éhontés ? Mignon ne signifiait alors que de braves et nobles compagnons d'enfance, comme menins

signifia plus tard les jeunes compagnons du dauphin. C'étaient tous de fols enfants de gloire et de dévouement qui se consacraient au service du prince, tandis que les partis extrêmes l'abandonnaient. »

Toutes les prédications contre Henri III fortifiaient la Ligue ; les causes qui l'avaient motivée prenaient ainsi chaque jour un plus grand développement; l'incertitude du roi dans toutes les questions de foi et d'intérêt religieux rapprochait les zélateurs ardents du catholicisme. La Ligue formait un corps, jetait les principes de son gouvernement ; ses actes circulaient parmi la bourgeoisie de Paris et dans les provinces; elle avait adopté la maison de Guise, la seule fervente, la seule dévouée, la seule qui offrait des garanties au parti qui s'était confié en elle. Dans les villes on signait la charte d'union, comme le seul moyen de résister à la gentilhommerie territoriale dévouée aux doctrines calvinistes. Ces menées étaient publiques et avouées ; le parti catholique ne se déguisait plus. Aussi Henri III poursuivait-il de ses édits toute association qui se formerait sans l'assentiment de la puissance royale : « Mon cousin, écrivait-il au maréchal de Matignon, j'ai su que ceux du Rouergue, Quercy, Auvergne et Gévaudan, se sont ligués entre .eux, et encore que ce soit sous prétexte d'empêcher ceux qui troublent leur repos, je doute qu'il y ait quelque autre chose sous cette couleur, qui ne pourrait que grandement préjudiciel' à mon service, et qui est directement contre mon autorité. Allez en Rouergue, et en ces quartiers-là; faites séparer lesdites forces, ou au moins si elles étaient déjà debout, voyez qu'elles ne se grossissent et ne soient employées en nuls mauvais effets ; étant sur les lieux, vous verrez bien plus clair, et serez beaucoup plus à propos pour y remédier soudain comme il faut faire ; me rapportant à votre affection pour cette affaire, laquelle il ne faut négliger ; mais promptement, allez au-devant du mal. » Tout ceci ne décourageait pas la Ligue : elle était trop forte pour se dissiper devant quelques mesures de la couronne.

La ville de Paris, chef et tête de la sainte union, s'organisait alors pour prendre l'initiative dans le mouvement catholique qui se préparait sous le duc de Guise. La vieille constitution municipale de la cité s'adaptait parfaitement à tout projet populaire ; ses magistrats étaient élus par le peuple et les confréries bourgeoises : tels étaient les prévôts des marchands; les quarteniers, chefs de quartiers, au nombre de seize ; les colonels ou centeniers ; les officiers du guet, ou dizainiers ; tous avaient un grand crédit sur la multidude qui se réunissait dans ses parloirs. L'autorité des magistrats de Paris s'exerçait sans contrôle; ils convoquaient les bourgeois, rassemblaient la garde de la ville; ils fermaient ou ouvraient les portes à volonté, dressaient les chaînes, et tout habitant accordait obéissance aux ordres de messires les échevins. L'esprit tout catholique de Paris l'avait jeté dans la Ligue, et quand les agents du duc de Guise se présentèrent pour obtenir signature à la sainte union, toutes les confréries, tous les corps de métiers adhérèrent à la belle pancarte. L'organisation de la Ligue était merveilleusement adaptée à l'esprit du système municipal. Le conseiller d'Etat de Lezeau, qui nous a laissé de si précieux détails sur le mouvement populaire de Paris,,, ste*prime ainsi sur l'union : « Les

premiers qui travaillèrent à cette grande affaire de la Ligue, furent les sieurs de Rochibond, bourgeois de Paris, homme très-vertueux ; Jean Prévôt, curé de Saint-Séverin ; Jean Boucher, curé de Saint-Benoît, et Mathieu de Launoy, chanoine de Soissons. Puis ils ajoutèrent à leur confédération et assemblées plusieurs autres, entre lesquels ils en choisirent seize qu'ils distribuèrent dans les seize quartiers de Paris, et pour ce, depuis, les plus zélés et affectionnés au parti, furent appelés les Seize. »

La colère du peuple éclata dans les journées des barricades (mai 1588). Le but du mouvement municipal de Paris était simple; il tendait à s'emparer du roi, afin de dissoudre le parti politique qui devenait une gêne pour la Sainte-Union. Les journées de la Saint- Barthélémy avaient été dirigées contre les Protestants, elles leur avaient arraché le pouvoir ; alors on tentait la même révolution contre les Politiques, sous le duc d'Epernon. Henri III n'iguorait pas les projets décisifs des confréries de Paris ; devait-il subir un conseil de ligueurs, abandonner ses amis pour constituer une administration toute dans les intérêts de l'union? C'était abdiquer la couronne ; car le roi, aux maius des Catholiques, n'aurait plus eu aucune liberté d'action. Le conseil se décida à opposer la force à la force ; il fit entrer dans la capitale quatre à cinq mille hommes de troupes suisses, bien armées, lesquelles devaient se rendre maîtresses des postes et des principales places qui dominaient la ville. L'approche de ces compagnies fit sur le peuple une impression profonde : où voulait- on en venir ? chacun barrait ses portes, et fermait ses fenêtres. Le lendemain, tous les quartiers furent hérissés de barricades, et les troupes royales, partout attaquées, ne purent s'ouvrir un passage, ni se réunir en masse pour résister.

Le but principal du mouvement était, comme nous l'avons dit, de s'emparer de Henri III, de se saisir de ce grand point de ralliement pour le parti politique. Toutes les mesures avaient été prises dans cet objet par le duc de Guise. Il était donc important que le roi quittât Paris; affranchi de la rébellion, il pourrait facilement reconstruire son parti, devenir le point d'appui de tout ce qui se séparait de la Ligue. Il n'y avait pas d'autres ressources : « Sa Majesté, écrit un chroniqueur, sortit du Louvre à pied, une baguette en la main, comme allant (selon sa coutume) promener aux Tuileries avec une contenance gaie, ainsi qu'au plus joyeux jourqui luieùtsu reluire. Son écurie était auxTuilei ies.Là le roi monta à cheval avec ceux de sa suite qui eurent le moyen d'y monter ; ceux qui ne l'avaient pas, ou demeurèrent, ou allèrent à pied. Il sortit par la porte Neuve, et, se retournant vers la ville, jeta contre elle quelques propos d'indignation, contre son ingratitude, perfidie et lâcheté. Il fut le soir coucher à Trappes, et le lendemain à Chartres, où peu à peu les siens se rangèrent à lui. » Le duc de Guise était ainsi maître de Paris ; la bourgeoisie, les halles l'entourèrent d'une immense popularité, il fut mis à la tête du gouvernement et de l'administration de la ville.

Une transaction rapprocha Henri III du duc de Guise : il fut stipulé qu'on convoquerait à Blois les Etats-Généraux de la monarchie. Le catholicisme devait avoir majorité dans ces Etats. La Ligue était

un grand contrat d'union et d'assurance mutuelle ; elle avait des ramifications en chaque province, elle agissait par une seule pensée et sous une seule direction ; la plupart des villes municipales étaient entrées dans ses intérêts; elle avait ses cahiers de doléances, ses ordres, ses volontés. Quand la majorité est ainsi organisée, il est difficile que les choix d'élection ne lui appartiennent pas. Le duc de Guise eut bientôt l'assurance que les Etats de Blois seraient entièrement à sa disposition : c'est ce qui arriva. Une erreur de l'esprit de Henri III avait toujours été, que son nom était encore une puissance sur l'opinion catholique ; dans 'ses jeunes années, il avait rendu de grands services au catholicisme ; devenu roi , cela s'était effacé. La qualité de chef de parti, son influence surtout, tient à la condition impérieuse de servir les caprices, les haines, les passions de ce parti ; quand on secoue cette loi, on devient en exécration, et telle était alors la triste position de Henri III ! Comment croire qu'il pouvait lutter de popularité avec le duc de Guise? Comment espérer qu'en foudroyant un coup d'Etat contre cette maison, il se substituerait à sa grandeur, à son influence ? La race des Guises éteinte, il se serait élevé une autre famille, qui aurait été placée haut par la Ligue.

La pensée du roi s'arrêta cependant à l'exécution des princes de la famille de Lorraine : ils furent cruellement tués dans une des salles du château de Blois. D'où vint ce coup de force subit et désespéré? Qui l'imposa à Henri III ? Il ne reste aucune délibération positive ; mais tout porte à croire que l'assassinat des princes lorrains, que le coup d'Etat de Blois, fut conseillé par le tiers parti du duc d'Epernon, menacé lui-même du poignard par la Ligue, et qui, à la tête d'une armée, offrait ses braves hommes à la royauté mécontente. La nouvelle de la mort du duc de Guise et du cardinal son frère arriva au bureau municipal de Paris, comme à vol d'oiseau, « par un nommé Verdureau, qui échappa avant qu'on fermât les portes de la ville de Blois, et depuis a tant couru, qu'il arriva le lendemain sur les sept à huit heures du soir. » A minuit, les échevins, assemblés au bureau de la ville, se hâtèrent d'écrire à la famille de, Guise, pour lui communiquer le funèbre message. Ils disaient au duc de Lorraine : «Monseigneur, vous entendrez par la dépêche de M. d'Aumale le malheureux acte commis en la personne de Monseigneur de Guise, ainsi que nous l'avons appris par deux courriers présentement arrivés. Cette nouvelle nous a réduits en telle perplexité et affliction, que nous ne vous en pouvons rien représenter ; mais nous connaissons qu'il y va de la perte ou conservation de notre religion, et de tout ce qui nous est de plus cher en ce monde. Nous avons recours à Dieu, et à tout ce qu'il nous a donné de meilleur, pour de tout notre cœur embrasser sa querelle et la vôtre. En cette querelle, sa divine bonté nous a toujours assistés des princes de votre nom. Nous vous assurons, de notre côté, de nous; il vous en plaira faire état. Ce 24e décembre 1588, à minuit. » Jamais nouvelle n'eut un retentissement plus soudain, plus universel ; le peuple des halles et des métiers, cette multitude qui s'était levée tout entière le jour des barricades, se réunit tumultueusement en armes. Chacun se rendit en foule aux sermons en sa paroisse ; et le doc-

teur Lincestre déclara en chaire : « Que le vilain Hérodes, c'est-à-dire Henri de Valois, n'était plus leur roi, eu égard aux parjures, déloyautés et tueries par lui commises envers les Catholiques. »Ce fut le premier mot de la déchéance populaire prononcée par les halles contre Henri; en sortant, le peuple arracha avec furie les armoiries du roi qui étaient au portail de l'église, les brisa, jeta dans le ruisseau et les foula aux pieds.

L'on doit à M. Capefigue la découverte d'un précieux recueil sur la Ligue : c'est là où nous avons pris les deux gravures que nous publions aujourd'hui. Cette curieuse collection d'estampes, contemporaines de l'assassinat des Guises et de la mort de Henri III, était naguère enfouie dans les combles de la Bibliothèque royale ; nous avons été des premiers à la parcourir, et les premiers aussi, nous donnons deux caricatures populaires contre Henri de Valois ; elles ont été prises, sur l'original, unique en France, grossièrement gravé en 1589 par Dubreuil, avec permission et approbation des docteurs de la /acuité de théologie, cesgravures, mieux que tous les raisonnements, font connaître l'esprit de la multitude à cette époque d'effervescence. Au-dessous de I'hermitage préparé pour henri de valois, on lit la légende suivante :

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