LE DUC DE FERIA ET LE DUC DE MAYENNE
Les grands jours de la Ligue touchaient à leur fin; Henri IV venait de se rendre maître de Paris , la bonne capitale, livrée par le duc de Brissac, et cet événement si grave avait jeté la terreur dans l'armée de la Sainte-Union. Quand une cause subit ses jouis mauvais, la plaie qu'elle a le plus à redouter, c'est la division entre ses défenseurs. Les joies de la victoire étouffent souvent les ferments de discorde ; il est rare qu'on se dispute dans une marche en avant; mais lorsque l'adversité commence avec ses froides réflexions, quand la défection s'annonce, et que l'avenir se noircit, alors les partis et les hommes se jettent à pleines mains les récriminations. C'est ce qui advint à la Ligue. La plus saillante de ces disputes se manifesta entre le duc de Feria, l'expression du parti espagnol, et le duc de Mayenne, modérateur timide, homme des termes moyens et d'ambition personnelle, qui ne secondait pas avec un entier dévouement la cause du roi d'Espagne, Philippe II. Il existe (1) une correspondance infiniment curieuse du duc de Feria et du duc de Mayenne, adressée au monarque espagnol; la plupart de ces lettres, inédites, sont d'une haute importance historique. Nous allons publier les deux principales; celles où les haines se manifestent violentes et sans déguisement.
« Sire, écrivait le duc de Feria à son souverain, je puis dire que jusqu'ici le duc de Mayenne n'a fait chose qui vaille, et a été plus pernicieux à la religion sous couleur de la défendre, qu'autre qui en ait prétendu la ruine; il n'a jamais eu autre considération que de son profit particulier, sans se soucier du général. Aussi il a perdu toute créance ; nul aujourd'hui le regarde de bon œil, nul qui se fie en lui, même ses frères. Les politiques et faux catholiques comme lui ne le suivent que sur une espérance qu'il leur donne de faire bientôt la paix; les vrais catholiques le tiennent pour ennemi, connaissant qu'il les a trahis, après l'avoir élevé au degré d'honneur où il se voit, et l'avoir choisi pour leur chef, ne lui manquant que le nom de roi. Il a souillé ses mains, sous le manteau de la justice, du sang de ceux qui ont apporté le principal avancement à sa grandeur, et qui étaient les plus zélés catholiques de la France ; il a livré à l'ennemi les principales places, et épargné le Béarnais au temps où il n'avait ni armée ni argent. Ce ne sont point soupçons, mais choses fort bien avérées. Je ne remarquerai les accidents auxquels il pouvait remédier, comme à la reddition de Meaux; il laissa perdreDreuxoùétaientlesmeilleurs catholiques de France : la voix commune et publique est que ce fut de son consentement. Quand il rompit l'assemblée des Etats, n'était-ce point pour faire chose plus profitable à l'ennemi qu'à autre quelconque ? Une partie à la vérité s'était licenciée d'elle même, mais ce n'était pas assez pour effectuer ses desseins ; il se résolut de partir de Paris, et laissa la ville en l'état que chacun sait, sans que les prières du légat, les miennes, ni celle des Etats, qui tous ensemble protestions
(f> Bibliothèque royale, manuscrit de Colbert. roi. 33, reg. en p-arenem.
du danger auquel il nous laissait, l'en pussent démouvoir. Les conseillers avec lesquels il conféra à son départ, étaient tous ennemis de la cause catholique, et entre autres le prévôt des marchands qui fut l'un de ceux qui lui cherchèrent de l'argent pour s'en aller ; ce qu'il n'eût fait s'il n'eût bien su à quoi devait réussir le voyage. En toutes ses actions il a toujours fait connaître qu'il sedéfiaitgrandementdtspens de Votre Majesté, et qu'il se fiait librement en ceux du parti contraire. Quand il fut à Amiens, qu'il livra la ville à l'ennemi, le maire d'Amiens lui a soutenu en présence que tout s'était fait de son consentement. Si je voulais poursuivre à conter de semblables traits, j'y serais jusqu'à la nuit et peut-être jusqu'au matin. Enfui ilne cessa jamais d'abaisser lapuissancede Votre Majesté. L'on sait les paroles qu'il a tenues au duc de Guise, jusqu'à lui dire : « Quand viendra le temps où nous nous verrons avec une bonne armée contre ces Espagnols ? » et l'expérience nous montre que, ayant par ci-devant été tenu le duc de Guise pour bien constant, sans nous avoir donné la moindre occasion de soupçon, maintenant que leur amitié s'est renouée, il nous donne beaucoup de sujets de défiances. Quant à l'affection qu'il a à la religion, on la peut connaître par les serments qu'il fit en pleine assemblée, et à moi en particulier, de se réputer à jamais serviteur de madame l'Infante. De tous ses serments il fait aujourd'hui fort peu de compte, disant que là où il est question d'affaires d'Etat on ne se doit que bien peu soucier des serments et promesses ; et me souviens qu'à Paris, lui remémorant ce qu'il m'avait promis, il me répondit que Jes temps se changeant, les volontés doivent aussi changer. Uneautrefois,commenousdisputions ensemble surce sujet, il me dit qu'on ne pouvait être bon chrétien et bon homme d'Etat tout ensemble. Puisque tels enseignements ont pi is racine en lui, qu'il est de mauvaise conscience envers Dieu, ingrat à Votre Majesté, en discord et mauvaise intelligence avec, ses propres parents, je- ne sais quelle espérance d'amendement nous pouvons désormais espérer. Je suis bien d'avis que pour sûreté nous demandions la ville de Soissons être délivrée entre nos mains, en laquelle nous mettrons garnison pour Votre Majesté, sans y en avoir de française. »
Cette lettre, destinée à être tenue secrète, formait une dépêche spéciale adressée à Philippe II ; c'était un de ces rapports intimes que multipliaient les ambassadeurs : mais la France était couverte de partisans sous la cornette blanche ; la lettre tomba dans les mains de Henri IV. Esprit habile pour diviser ses ennemis, Henri s'empressa de la communiquer au duc de Mayenne, qui, bouillant de colère et de courage, s'adressa à Philippe : « Sire, j'ai reçu par les mains des ennemis la copie, plus l'original d'une lettre et avis du duc de Feria, pleine d'injures et de médisances contre moi, que Henri m'a envoyée, non pour me faire plaisir, mais pour m'exciter, et (par la mauvaise volonté qu'on me porte au lieu où je devrais espérer mon appui) chercher ma sûreté vers lui. Sire, je n'eusse jamais pensé que le désir de se venger de celui qui oneques ne l'offensa, eût tellement ôté audit duc de Feria l'usage de la raison, qu'il eût osé feindre et publier contre moi des calomnies et crimes si peu vraisemblables que le récit seul les fait con-
naître pour impudents. Car l'ambassadeur de Votre Majesté se montre ignorant crasseux, vice qui n'est point excusable en personne de sa qualité, honoré d'une grande charge et par un grand roi; puis il se montre méchant, en ce qu'il essaie, contre ce qu'il sait, de diffamer la réputation d'un prince, homme de bien, le peignant comme une âme basse etabjecte. J'aurais bien mal employé mon temps, ma peine et mes péiils, si j'avais acquis cette infamie en ne cherchant quel'honneur. Mais cet homme de peu de bien, qui n'en a point acquis, et auquel on en a peu laissé, ne me le saurait ravir, tant le désir de suivi e la vertu est descendu en moi par la succession de mes ancêtres. Je lui ferai donc l'honneur qu'il n'a point mérité, qui sera de le faire mentir avec les armes, de sa personne à la mienne, ce que je supplie très-humblement Votre Majesté m'accorder, et vouloir excuser ma juste douleur, si je sors hors moi-même et du respect que je lui dois, pailant de cet imposteur qui a voulusi méchammentdécliirerma réputation. Lorsqu'il futquestion delà conversion du roi de Navarre, je promis alors de faire ce queferaientd'autresprinces et seigneurs du parti ; d'y aviser et d'en résoudre, aussitôt que les forces seraient venues, et cela pour ôter tout soupçon de ne point reconnaître le roi de Navarre, après sa conversion, sinon que ce fût par le commandement de notre saint Père, condition répétée plusieurs fois en la présence de M. le légat, par moi et plusieurs autres princes. Qu'il me fasse honte si je n'ai été observateur de mes piomesses, attendant ma ruine comme inévitable. Suivant d'autres chefs de l'accusation, je suis aussi celui qui ;>i fait livrer les principales places du parti à l'ennemi. Le misérable! le fourbe aveugle ! Il prétend se justifier ainsi de sa tortueuse et mauvaise conduite. Mais la pertede ces places n'affaiblissait-elle pas d'autant mon autorité? S'il fallait faire la guerre, j'en devais être plus tôt ruiné; s'il fallait faire la paix, elle devait être moins sûre et moins honorable pour moi. Voulezvous savoir au vrai, Sire, qui les a perdues? La mauvaise conduite d'aucuns de vos ministres pour avoir vu diverses choses qui les ont désespérés. Pour M. de Brissac, combien d'autres y ont été trompés comme moi! Je savais bien qu'il était fort avaricieux ; mais pouvais-je entrer en soupçon qu'un gentilhomme de sa qualité, et qui détestait si bien le parti contraire, qui montrait même horreur de la paix plus qu'un autre, eût jamais voulu commettre une si lâche et si indigne tiahison ! C'est pourquoi je m'y laissai aller à lui donner le commandement de Paris, sur le rapport et à la prière des plus affectionnés de la ville. Avoir failli avec eux tous, et n'avoir pas découvert une méchanceté qui n'était connue que de Dieu seul, est-ce un crime particulier qui ne puisse être imputé qu'à moi, à la décharge même du duc de Feria, ce lâche impudent qui veut maintenant qu'on voie qu'il ne saurait faillir? Je finirai encore ma lettre par cette très-humble prière que j'ai déjà faite à Votre Ma jesté,de trouver bon que je justifie ma vie et mes actions passées, et fasse mentir le duc de Feria de tout ce qu'il à dit contre mon honneur, par le combat de sa personne à la mienne, que j'accepte dès maintenant eu tel lieu et aux telles armes qu'il plaira à Voue Majesté ordonner. Bien certainement, Sire, j'ai souffert et dissimulé tant qu'il m'a été possible ; mais
le mal devient insupportable pour être sensible comme je dois à ce qui touche mon honneur, et être tant assuré de mon innocence que ce n'est pas le désespoir, mais le cri de ma conscience qui me met la provocation à la bouche. »
Ce défi chevaleresque, triste division des jours de disgrâce, eut beaucoup de retentissement, sans avoir de résultats positifs. Philippe II intervint pour apaiser les plaintes réciproques des ducs de Feria et de Mayenne. Il ne s'agissait pas alors d'accepter un défi, de vider une querelle personnelle dans la lice : des intérêts plus graves étaient en jeu.