ET SON UTILITÉ DANS I.A GUERRE
« L'eau livrée à son indépendance, à ses mouve^ ments naturels, c'est-à-dire tantôt profonde, tantôt rapide, tantôt calme, tantôt agitée, est une ennemie formidable avec laquelle il faut sans cesse lutter, qu'il faut sans cesse vaincre sous peine de mort. Cette lutte n'est autre chose que la natation. Nager n'est pas une faculté naturelle à l'homme; il n'a pas reçu du Créateur le don de nager, comme il a reçu celui de marcher, comme l'oiseau a reçu celui de voler. Il y a plus, la structure et la constitution de l'homme paraissent s'opposer à ce qu'il nage, car pour nager d est forcé de prendre des attitudes et des positions qui lui sont peu naturelles; il ne parvient à se diriger sur les eaux ou à s'élever clans les airs qu'avec le secours de l'art. »
Tel est le préambule d'un récent ouvrage publié par M. le vicomte de Courtivron (1). L'auteur s'est donné la tâche de faire ressortir l'utilité de savoir nager ; car après la chasse, c'est le premier besoin que l'homme a dû éprouver. Privé du secours des ponts, ignorant la manière de construire des bateaux, il ne connaissait d'autres moyens de passer les rivières que de les traversera la nage. Les inondations fréquentes auxquelles étaient exposés certains pays, la pêche dont vivaient certaines nations, et qui se faisait en poui suivant le poisson dans l'eau pour le prendre à la main, l'usage universellement reçu de se baigner dans les fleuves et sur les bords de la mer, le mettaient sans cesse dans la nécessité d'avoir recours à la natation. Aussi la voyons-nous en honneur chez les peuples les plus anciens, surtout parmi ceux qui habitaient les bords de la mer ou des rivières.
Le but principal de l'excellent travail de M. de Courtivron, c'est de prouver l'incontestable utilité de la natation appliquée à l'art de la guerre. Il a recueilli une foule de faits d'une lecture attachante; nous ne pouvons nous empêcher de citer le suivant : « Le blocus de Gênes est, par son importance et par les circonstances qui l'ont accompagné, l'un des épisodes les plus intéressants de nos guerres de la révolution. Rien ne saurait peindre l'extrémité où était réduite cette ville au mois de mai 1800 Sur soixante barques envoyées en Fiance par le généra! en chef Masséna, pour ramener des subsistances, une seule avait pu échapper à la vigilance des croiseurs. Cependant les officiers, successivement dépêchés pour faire
(I) Traité complet de natation. Essai Sli'r sort application à l'art de la guerre; par M., le vicomte de Courtivron, of licier supérieur. — Vol. in 8°, chez rilsan de la Forcst.
connaître la situation de l'armée, ne craignaient point d'affronter les périls de la traversée pour rapporter les réponses de Bonaparte et les avis des secours si souvent promis etsi impatiemment attendus. Lagénéreuse audace de ces officiers eut sou vent plus de succès que les démarches intéressées des marins du pays. Parmi ceux qui se dévouèrent ainsi pour pénétrer jusqu'à Gènes après en être sortis, il faut remarquer le chef d'escadron Franceschi, devenu plus tard l'un des généraux les plus recommandables de l'armée. Le 26 mai, monte sur une embarcation que conduisaient trois rameurs seulement, il avait traversé, à la faveur de la nuit, la croisière anglaise, et était arrivé jusqu'à la chaîne des chaloupes les plus rapprochées de la place, lorsque le jour le surprit. Il se trouvait au milieu de la rade, à plus d'une lieue du rivage, et exposé au feu croisé des bâtiments. L'un des rameurs est tué, un autre blessé, Franceschi ne peut plus éviter d'être pris sur son frêle esquif. Dms cette extrémité, il attache ses dépêches autour de son cou, au moyen d'un mouchoir, se dépouille de ses vêtements et se jette à la mer pour gagner le rivage en nageant; mais il pense bientôt qu'il a laissé ses armes qui vont devenir un trophée pour l'ennemi, il retourne à l'embarcation, prend son sabre qu'il serre entre ses dents, nage longtemps encore, lutte opiniâtrement contre les vagues, et aborde enfin presque épuisé par la fatigue. »
La gravure qui accompagne cet article représente un radeau conduit par des soldats nageurs. Jusqu'à ce jour, quand on s'est servi de radeaux pour le transport des pièces et bagages d'artillerie, des hommes les dirigeaient avec des rames et des avirons, mais non sans beaucoup de peine et de bruit, vers le point où l'on voulait aborder. Un moyen certain d'éviter le bruit serait de remplacer les hommes qui sont sur le radeau, leurs rames et leurs avirons, par des soldats nageurs. Six de ces soldats, dont quatre
seraient placés aux angles du radeau et deux par devant, le conduiraient avec facilité et en silence jusqu'à la rive désignée ; nous disons avec facilité, parce qu'on ne saurait croire combien il faut peu de force pour faire mouvoir dans l'eau les corps les plus lourds. La simple pression du doigt d'un nageur suffit pour imprimer un léger mouvement à la poulie la plus pesante.
C'est M. le vicomte de Courtivron qui a exécuté ce petit modèle de radeau pour le transport de l'artillerie en campagne. Il est composé de quatre poutres qui s'enchâssent par les extrémités et forment vin carré long. L'espace qui se trouve entre les poutres est couvert par des planches très-fortes, et aux angles de ce carré sont placés des tonneaux vides entourés de bandes de liège; ces tonneaux servent de support au radeau, et permettent de le charger d'un poids énorme. Les six soldats nageurs l'emporteraient nécessairement, sans autre secours que celui de leurs bras et de leurs jambes, sur les hommes que l'on est obligé de placer sur les radeaux. Les rames, les avirons et l'espèce de gouvernail que l'on adapte quelquefois aux radeaux comme aux trains de bois, deviendraient ainsi inutiles. « Des officiers de génie auxquels j'ai fait voir mon modèle de radeau, dit M. de Courtivron en terminant, ont pensé qu'une certaine quantité de vessies placées autour de cette machine, et à une petite distance les unes des autres, lui donnerait une force étonnante pour supporter les charges les plus lourdes. Je partage leur opinion, et suis persuadé que ce procédé serait très-économique. Je laisse aux ingénieurs le soin d'appliquer mes idées aux machines qu'ils pourraient faire construire pour le transport de l'artillerie. J'ai cherché à remplir ma tâche comme nageur, en leur offrant les moyens de faiie aborder les radeaux avec plus de sûreté et avec autant de promptitude que par le mode en usage jusqu'à présent. »
(Radeau pour le passage de l'artillerie.)
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