SUR UN GLAÇON
Lorsque la mer d'Azow est gelée, les pêcheurs, dans plusieurs endroits de la côte occidentale de cette mer, s'établissent sur la glace même; il arrive qu'à la suite des dégels subits et des vents violents de l'est, de9 glaçons portant des hommes et des cabanes de pêcheurs se détachent des côtes et sont emportés dans la haute mer. Quelques pêcheurs sont jetés sur le rivage opposé; la plupart périssent. L'hiver dernier on vit un de ces malheureux sur un glaçon fragile, porté du détroit de Kestch dans la mer Noire. De la côte on remarqua son désespoir, mais il n'y avait aucun moyen de le sauver. Au mois de décembre de l'année passée, un autre événement semblable a eu lieu dans la mer d'Azow.
Un Cosaque de la mer Noire, nommé Jean Potapenko, du village de Grivennœ, se trouvait dans un établissement de pêcheurs, situé près d'Atchonïev. Le 25 décembre, la glace, à la suite de grandes gelées, paraissant très-ferme, il alla examiner ses filets tendus dans des ouvertures pratiquées dans la glace, à un quartde lieue de distance de la côte. Tout ens'occupant de son travail, il remarqua que le glaçon sur lequel il se trouvait s'était détaché, et voguait avec rapidité sur la surface de la mer. N'apercevant aucun moyen de salut, il se résigna à la volonté du Ciel, et attendit la mort avec calme. Il passa six jours dans cette cruelle attente, et quoiqu'il eût avec lui un petit morceau de pain, sentant une répugnance invincible à prendre de la nourriture, il n'en mangea point, €t ne fit qu'étancher la soif qui le dévorait, en buvant de l'eau de pluie qui remplissait les crevasses du glaçon sur lequel il se trouvait. Il était chaudement habillé dans un temps de dégel, il ne souffrait donc presque
pas du froid ; il dormait très-peu, et cela assis sur la g lace. Le septième jour, il aperçut une côte fort escarpée, et résolut de s'en approcher en marchant sur la glace ; mais la fatigue et l'épuisement le firent souvent tomber en défaillance. Pendant ce temps, le glaçon flouant s'attacha fortement à la glace solide qui bordait le rivage; et le neuvième jour de cette étrange navigation, le 2 janvier 1836, Potapenko descendit sur le rivage, près du cap de Kosan-Dip, entre Kertch et Arabat, et gagna le village tartare le plus proche, d'où il fut conduit à Théodosie, et ensuite à Kerch. C'est ainsi que fut sauvé cet homme, dont la perte paraissait inévitable. Il traversa, dans le courant de huit jours, un espace de 37 à 38 lieues de France, à compter de la côte orientale de la mer d'Azow, jusqu'à sa côte sud-ouest. Sauf quelques engelures aux pieds, et l'épuisement dont au reste il se remit facilement, Potapenko conserva sa santé.