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LE MONT-SAINT-MICHEL

(Tue du Mont-Saint-Micliel.)

La célèbre abbaye du Mont-Saint-Michel, aujourd'hui prison d'Etat importante, s'élève sur le haut d'un rocher qui domine d'une part l'Océan britannique, et de l'autre de vastes grèves mouvantes où plus d'une fois ont disparu les pèlerins égarés. Ses murs, à la fois religieux et chevaleresques, offrent le plus hardi mélange des créneaux et des parvis sacrés, de la forteresse et du sanctuaire, des étendards et de la croix. Une fois par jour la mer inonde la plaine sablonneuse qui s'étend autour du Mont-Saint-Michel. On profite du flux pour pénétrer sur ce mont, qui, d'un côté, est défendu par une roche escarpée ; de l'autre une porte fortifiée livre le seul accès de la place, où, par un sentier rapide que bordent les cabanes des pêcheurs, on monte au château, dont les plates-formes et les combles, tracés en galeries, planent sur l'immensité des flots.

Nous ne rapporterons pas ici le miracle qui donna lieu à la fondation de l'abbaye ; il nous suffira de dire que saint Aubert, à qui saint Michel apparut Tome nr. — Juillet 1837.

sur ce rocher, en fut le fondateur. En arrivant au Mont-Saint-Michel par Pontorson, qui n'en est éloigné que de deux lieues, on découvre pour la première fois le monument sur une hauteur qui domine la contrée. De là le mont apparaît dans toute sa sauvage nudité : c'est une masse énorme de rochers arides et gris, couronnés d'édifices lourds et gris, au milieu d'une grève plate et grise. Les premiers objets qui fixent l'attention sont deux anciennes pièces de canon formées de lames de fer, et que les flots semblent avoir roulées sur la petite chaussée inclinée qui conduit de la grève à la porte extérieure. Cette porte, aujourd'hui remaçonnée et sans caractère, était encore munie, il y a peu de temps, de ses bras et chaînes de pont-levis. Elle avait aussi pour ornement deux aiguilles gothiques du xve siècle, sculptées en bas- relief sur le granit. En entrant dans la première cour, dite du Lion, sans doute parce qu'on y voit sur le mur du fond un bas-relief représentant un lion dont la patte pose sur un écusson, l'on dé-

couvre, échelonnes sur le flanc du rocher, de petits jardins, dont le plus grand est réservé au directeur de la maison centrale ; les autres appartiennent à quelques habitants de la ville. La seconde cour présente du côté de la grève une petite terrasse de rempart, sous laquelle on voit encore l'embrasure à voûte de deux canons destinés à balayer la grève sans exposer les artilleurs. La porte féodale de l'ancienne abbaye communique de cette seconde cour à la rue principale ou plutôt unique de la ville. Elle porte encore au front une vaste table carrée en granit dans le style du xve siècle. Sur cette table on voit l'écusson de l'abbaye, et au-dessous les armes naturelles de la ville, savoir : une mer avec des poissons très-naïvement sculptés. Les armoiries de l'abbaye furent effacées pendant la révolution de 1789. Le logement de l'ancien concierge est au-dessus de cette porte, contigu au corps-de-garde, et ayant issue sur l'esplanade d'une tour, dite du Roi, laquelle est flanquée dans les remparts, d'où elle fait saillie. A quelques pas du corps-de-garde, dans l'intérieur de la place, on voit, appuyée sur le rempart, une petite tourelle d'observation; cette tourelle attenait à une sorte de casemate, réservée sans doute aux hommes de garde, et dont les larges cheminées se voient dans le café et la boutique de chapelets et d'ouvrages en paille qui occupent cet emplacement. Les remparts sont percés çà et là de meurtrières ; ils sont bâtis en granit, en partie taillé, en partie brut; la maçonnerie en est d'une solidité peu commune. Les tourelles les plus rapprochées du château tombent cependant en ruines, faute d'entretien. On conçoit, en voyant ces fortifications, l'importance qu'avait autrefois le Mont- Saint-Michel, et la haute influence des religieux qui en étaient maîtres et seigneurs.

A l'extrémité de la rue centrale, un escalier qui s'ouvre sur la droite conduit, par les remparts, à l'entrée du château. On ne peut imaginer une entrée plus simple et plus imposante tout à la fois que celle de l'ancienne abbaye du Mont-Saint-Michel. Deux tourelles, d'une exécution et d'un style parfait, dont la forme est celle de deux pièces de canon sur leur culasse, défendent la porte ou ouverture de voûte, sous laquelle rampe un grand escalier, éclairé seulement par deux demi-jours, celui d'en bas, et un autre dont les rayons, tombant d'en haut entre les deux corps d'édifice, répandent leur clarté mystique sur le portique intérieur, ogive surmontée de trois niches vides aujourd'hui. Vis à vis ce portique, on voit au fond du vestibule une large cheminée gothique du xve siècle, comme celles qui figurent dans les salles des gardes de tous les castels féodaux. Cette 6alle-vestibule sert aujourd'hui au poste de service dans l'intérieur. L'ancien grand réfectoire des religieux est un des beaux morceaux de l'abbaye ; on en avait fait, il y a quelques années, un atelier où se fabriquaient des toiles à voiles ; puis il a servi de caserne aux gardiens de la prison, et en sert maintenant à cinquante soldats de la garnison. Le cloître se compose d'une galerie quadrangulaire fermée par une triple rangée de colonnettes isolées ou en faisceaux ; ces colonnettes sont, les unes en stuc fait avec des coquillages broyés, les autres en granit. La cour de ce cloître, qui repose presque tout entière sur les voûtes souples et massives de la salle des Chevaliers, est à

200 pieds au-dessus du niveaw.de la grève ; elle sert maintenant à recevoir les eaux pluviales pour l'approvisionnement du château. Sur les galeries, on a ménagé de petites cellules où l'on renferme aujourd'hui ceux des détenus qu'on veut isoler. On a replâtré, il y a peu d'années, ces cellules avec bien peu de goût et une inconcevable mesquinerie.

L'église paroissiale du Mont-Saint-Michel, petite chapelle écrasée, renferme quelques tombeaux ; le plus curieux est celui du sieur Lanctot de Sartainville, sur lequel on lit cette burlesque épitaphe :

Ici loge le corps de Jean de Sartainville. Son esprit fut ravi par l'ange saint Michel, Qui pour le guerdonner le logea dans le ciel Après vingt ans qu'il fut gouverneur en sa ville.

On voit dans cette petite église un saint Michel aux prises avec Satan, groupe sculpté en bois par un détenu; l'archange, vêtu et armé en héros grec, tier.t Satan sous ses pieds, et le menace de la pointe de sa longue épée ; le démon furieux, et n'ayant pour armes que ses griffes, ses cornes et sa queue munie d'un dard sanglant, tire sa langue et se débat les quatre pattes en l'air. « Lorsque ce groupe fut placé dans la chapelle, dit un historien moderne, une vieille femme fut tellement effrayée en le voyant pour la première fois, qu'elle revint après l'office, et inunie d'un bâton, se mit en devoir de briser les cornes du démon ; par bonheur le sacristain étant survenu, désarma la vieille, et lui dit pour l'apaiser que l'archange ferait bien son affaire tout seul. »

Le Mont-Saint-Michel a 9,000 mètres de circonférence; sa hauteur est de 45 mètres environ, à par tilde la grève jusqu'à la racine des bâtiments, et de 125 à 126 mètres de la grève au plateau du télégraphe. En 1775, les géomètres calculèrentsa hauteur à 400 pieds; c'est qu'il y restait encore, à cette époque, une partie du campanille sur la tour. Il y a plus de cent ans que l'ancienne tour à flèche gothique, surmontée d'une boule dorée sur laquelle tournait, au souffle du vent, saint Michel l'épée flamboyante en main, est tombée dans un écroulement. Alors le clocher avait, d'après les chroniqueurs et les vieux historiens, 100 pieds de plus en hauteur. Aux yeux du voyageur, écrit M. Raoul, à qui nous empruntons ces détails, la ville du Mont-Saint- Michel n'offre rien de curieux; les habitants, au nombre de trois à quatre cents, ont le costume et les mœursde toute labasse Normandie; la finesseetlarusesontles traits dominants de leur caractère. L'air est très-vif au Mont-Saint-Michel, comme dans tous les lieux élevés, surtout lorsqu'ilssont voisins de la mer, et, ce qui est plus dangereux, exposés sans aucun abri aux vents du nord ; puis il faut pour se promener ou circuler dans la ville, et surtout de la ville au château, monter et descendre continuellement; or, un vent froid vient à chaque instant vous glacer la sueur surle visage; ona donc besoin d'user de très-grandes précautions. Il n'y a pas d'eau douce, mais seulement deux fontaines d'eau saumâtre au Mont-Saint-Michel ; on n'y boit que de l'eau de pluie ou bien de l'eau apportée de Moidrey. La population se compose des employés, entrepreneurs et ouvriers de la maison centrale, puis d'aubergistes et de pêcheurs; ces derniers forment la majorité.

Comme le Mont- Saint-Michel était dans le pria-

cine, et a été encore jusqu'au milieu du vme siècle, visité par un grand nombre de pèlerins, les religieux, qui se faisaient un devoir d'accueillir et d'héberger dans l'hôtellerie du couvent tous ces voyageurs, sollicitèrent et obtinrent du roi l'autorisation de faire déposer à tout visiteur les armes qu'il portait, avant de le laisser entrer dans le château : Ut nemu cum armis, ne cultello qaidcm, caslellum ingrederetur. Cette défense était encore de rigueur il y a quelques années. L'abbaye du Mont-Saint-Michel a servi, ainsi que beaucoup d'autres monastères, à différentes époques, de lieu de retraite à des prisonniers d'Etat; parmi eux on cite le malheureux Dubourg, gazetier de Francfort, qui, s'étant permis d'outrager Louis XIV, fut saisi par surprise et mis dans une cage de bois, où il mourut dans de cruelles souffrances. En 1792, ou y envoya, comme prisonniers d'Etat, trois cents prêtres non assermentés que leur âge ou leurs infirmités exemptaient de la déportation. Le fameux Mathurin Bruneau, quiseprétendait et se croyait fortement Louis XVII, y est mort il y a une dizaine d'an-

nées.

Plusieurs rois de France ont fait le pèlerinage du Mont Saint-Michel ; Childebert II est le premier qui y soit venu en personne. En 1422, Charles VII s'y rendit en grande dévotion pour offrir à l'abbaye une pierre qui lui était tombée sur la tète, sans le blesser aucunement, lors de son passage à La Rochelle; et cela, pensait-il, grâce à la haute et signalée protection de monsieur saint Michel. En 1469, Louis XI vint en grande pompe au Mont-Saint-Michel ; il fit réparer à ses frais les fortifications de la place, augmenta la garnison, et donna au monastère C00 écus d'or. Ce fut à son retour de son pèlerinage qu'il institua, en son château d'Amboise, l'ordre de Saint- Michel, dont il créa tout d'abord quinze chevaliers ; chaque chevalier reçut des mains du roi un collier d'or orné de coquilles d'argent, et portant une médaille en or à l'effigie de saint Michel terrassant le démon. Louis XI res int au Mont Saint-Michel en 1470, sous le prétexte de remercier Dieu de la naissance du Dauphin, mais en réalité pour avoir l'occasion de traverser la Bretagne, et d'inspecter les Etats de son beau cousin ; il fit ajouter trois coquilles aux quatre que portait l'écusson abbatial, de sorte que, depuis cette époque, l'abbaye du Mont-Saint-Michel porte, de sable à sept coquilles d'argent, au chef d'azur, à trois fleurs de lis d'or. A. Mazuy.

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