‹ Magasin universel (volume 3)Chapitre 182 sur 242 · FRANCE. — CREST · texte numérisé non relu

FRANCE. — CREST

Crest, nommée dans divers documents manuscrits Crista-Arnaudi, sans doute de quelque seigneur qui portait le nom d'Arnaud, est une petite vi'lede cinq

mille âmes, bâtie sur la rive droite de la Drôme ; dans le principe, ce n'était qu'un fort appartenant aux comtes de Valentinois, qui eurent pendant plusieurs siècles leurs tombeaux au couvent des Cordeliers. On voit sur une des portes de la principale église un bas-relief de la ville , et dans l'intérieur de cette même église on lit sur les murs une inscription de l'année 1188, qui constate les libertés et franchises accordées par le comte Aymar de Poitiers à ses gens de Crest. Aymar, surnommé de Poitiers, est le chef de la seconde race des comtes de Valentinois. Dans le xne siècle, étant venu, accompagné de plusieurs gens, à Montélimart, il fut sollicité par la comtesse de Marsanne de la secourir contre les évêques de Valence et de Die, lesquels lui faisaient forte guerre. « Icelui Aymar, dit une vieille chronique, lui donna très-grand secours, et conquit plusieurs châteaux et villes aux pays de Valentinois. Et pour récompenser les services que ledit Poitiers lui avait faits, elle offrit donner la moitié de toute sa terre, ou qu'il lui plût la prendre tout entière, en prenant aussi à femme une sienne fille qu'elle avait seulement; laquelle fille il prit par mariage , et fut seigneur de toute la terre. »

Crest offre un monument d'architecture curieux par sa forme, son élévation, sa solidité et la hardiesse de sa construction : c'est la tour connue sous le nom de Tour de Crest, autrefois prison d'Etat, et qui est maintenant convertie en maison de correction. Cette tour est placée sur l'extrémité méridionale d'un rocher de la forme d'une crête de coq; s'il faut en croire certains historiens, c'est ce qui aurait déterminé le nom de Crest. Noble débris du château qui dominait la ville et défendait le passage de la Drôme, la tour de Crest a été plusieurs fois assiégée, sans succès, par le comte de Montfort, dans la guerre des Albigeois. Les comtes de Valentinois s'étaient d'abord rangés du côté de Simon de Montfort, pour combattre le comte de Toulouse, hérétique, relaps, excommunié; mais, lorsqu'ils virent que cette grande invasion des hommes de la race du Nord menaçait leur nationalité méridionale, ils fortifièrent leurs châteaux, et devinrent les plus redoutables adversaires des Francs. Crest résista toujours aux efforts des Croisés, leurs bonnes batailles de lances se brisèrent sous les formidables murs du château.

Cinq siècles plus tard, la révocation de l'édit de Nantes enfantait de nouvelles guerres religieuses dans ces contrées, et l'histoire a conservé le nom d'Isabeau Vincent, surnommée la bergère de Crest. Elle était née vers 1670; élevée dans les principes de la religion réformée, la bergère de Crest fut conduite, d'après les édits, à l'église catholique, où elle semblait profiter du soin qu'on prenait de l'instruire. Bientôt elle revint à sa première croyance ; des malheurs de famille l'ayant obligée à quitter la maison paternelle, elle reçut un asile chez son parrain, qui lui confia la garde de ses troupeaux. Un jour qu'elle était dans les champs, un inconnu vint l'y trouver : « Tu es animée de l'esprit de Dieu, lui dit-il; désormais tu peux prophétiser, et annoncer à tes frères en religion le jour prochain de leur délivrance/" » La jeune fille, l'imagination exaltée, parcourait les hameaux, et là elle exhortait les paysans à saisir la vieille arquebuse des ancêtres pour la défense de

leur foi. Voici ce que nous lisons dans le Théâtre sacré des Cévennes, ouvrage extrêmement rare, publié par les Calvinistes en 1689 : « A peine le jour marqué pour une assemblée commençait-il à poindre, que de tous les hameaux d'alentour on voyait sortir en foule hommes, femmes, filles, garçons, les enfants même; et quittant leurs chaumières à la hâte, ils perçaient les forêts, grimpaient sur les îochers, et volaient au lieu indiqué. Après que la bergère de Crest s'était agitée quelque temps, elle commençait à prêcher et à prophétiser; elle récitait à haute voix la prière que les fidèles avaient accoutumé de dire au commencement de leurs prêches, après quoi elle entonnait quelques psaumes de Marot ou de Bèze : «Mes frères, s'écriait -elle à plusieurs reprises, amendez-vous, faites pénitence, la fin du monde approche ! repentez-vous du grand péché que vous avez commis, d'aller à la messe : c'est le Saint-Esprit qui parle par ma bouche. » Elle poussait de grands cris de miséricorde, d'imprécations contre les prêtres, contre l'Eglise, contre le pape, contre l'empire antichrétien ; elle exhortait au repentir ceux qui avaient abjuré leur religion, elle prédisait la chute prochaine du papisme et la délivrance des réformés. Tout ce qu'elle disait alors était reçu avec respect et vénération. »

La réputation de la bergère de Crest s'étendit bientôt dans toutes les montagnes du Dauphiné ; on accourait de plusieurs lieues pour l'entendre, et l'on s'en retournait rempli d'admiration. Son nom parvint jusqu'en Hollande; le ministre Jurieu écrivit à tous ses coreligionnaires que la bergère de Crest était sus-

citée parla Providence pour la consolation et le soutien de l'Eglise protestante. Cet enthousiasme pour les prédications d'une jeune fille s'explique par l'intelligence de l'époque où elle apparut. La religion réformée était alors persécutée par les édits implacables de Louis XIV; cette religion était puissante sur toute la ligne de montagnes qui s'étend depuis les Alpes jusqu'aux Cévennes; elle comptait là de nombreux adeptes, de fervents défenseurs. Au sommet des roches escarpées, il existait des familles simples de paysans, qui allaient aux prêches avec toute la ferveur des temps primitifs ; depuis les jours de la persécution , leur zèle semblait se réveiller plus puissant et plus énergique. Aux époques de persécution, il s'élève toujours des âmes inspirées, des prophètes qui annoncent les jours meilleurs, et préparent ainsi à l'espérance. Le calvinisme si rigide, si profondément ennemi des miracles, eut pourtant des prophètes inspirés ; la montagne retentit d'éclatantes paroles. De pauvres femmes, de jeunes filles, comme la bergère de Crest, agitées par l'Esprit saint, prêchaient au milieu des tourments et des supplices; toutes avaient le don de la double vue, elles apercevaient au loin les détachements de milice ou de dragons chargés d'exécuter les ordres impératifs de Lou s XIV; elles prévenaient les fidèles. Et, tandis que le soldat avide de pillage brûlait les chaumières, enlevait les troupeaux, les pieux montagnards écoutaient la parole de ministres austères ou de jeunes vierges inspirées, qui parlaient des merveilles de la bonté de Dieu en face des flammes dévorantes.

A. Mazoy.

(Tour de Crest.)

Les Bu r eaux

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