CHATEAU DE BAVARD
Sur la rive gauche de l'Isère, à dix lieues de Grenoble, s'élève l'antique château de Bayard; il est placé sur un mamelon isolé qui domine la vallée. Les restes de ce vaste manoir témoignent de son ancienne importance. Dans une position formidable, la cour était fermée etdéfendue, comme celle de tous les châteaux forts, par des murailles crénelées ; la porte, en arcade, était flanquée de deux tours rondes; l'une servait de chapelle, l'autre de colombier. L'histoire du château de Bayard se résume dans son nom, et ce nom est celui du preux chevalier sans peur et sans reproches, célébrité la plus universellement populaire. Bayard est de tous les héros celui dont la mémoire à le moins reçu d'atteintes. Les ans et les révolutions ont passé, et le souvenir de ses vertus, de ses faits d'armes, n'a pas vieilli, et ses statues glorieuses sont restéesdebout. En présence de cette unanimité de sentiments, a dit un moderne, il serait curieux de rechercher pourquoi, entre tant d'hommes aussi illustres que lui, Bayard est parvenu seui jusqu'à nous, en conservant intact son immortel renom. Certes, les Dunois, les La Hire, les La Trémouille, ses devanciers, se sont rendus célèbres par des faits d'armes et des services aussi éclatants que les siens; cependant, tout glorieux qu'ils soient, ces noms ne réveillent pas des sympathies aussi universelles. Celui de Bayard les éclipse tous. C'est que les uns n'acquirent leur célébrité qu'à l'aide de grands coups d'épée, tandis que l'autre fondait la sienne sur une bravoure qu'effaçaient toujours ses vertus; c'est que les qualités chevaleresques des premiers parlent à l'imagination; celles du second,moinsbrillantes, s'adressent au cœur.
Il naquit au château de Bayard, noble héritage de ses aïeux, en 1476; son père, Aymon du Terrail, était issu d'une des plus antiques familles du Dauphiné ; elle faisait partie de ce qu'on appelait alors Vccarlate des gentilshommes de France, nom qu'avaient pris les anciennes maisons pour se distinguer des nouveaux anoblis par Louis XI. Le jeune Bayard, élevé sous les yeux de son oncle, évêque de Gre-
noble, s'était empreint de bonne heure des vertus qui devaient l'illusti er : « Mon enfant, lui disait le bon prélat, sois noble comme tes ancêtres, comme ton trisaïeul qui fut tué aux côtés du roi Jean, à la bataille de Poitiers ; comme ton bisaïeul et ton aïeul qui eurent le même sort, l'un à Azincourt, l'autre à Montlhéry; et enfin, comme ton père, couvert de blessures dans les dernières guerres. » Bayard avait douze ans à peine, quand son goût pour la carrière militaire et l'aveu qu'il en fit, fixèrent son avenir qui devait être si glorieux. L'évêque de Grenoble s'engagea de le présenter au duc de Savoie, allié de la France, pour le faire admettre au nombre de ses pages. Avant de quitter le toit paternel, sa mère lui parla ainsi : « Pierre, mon ami, vous allez au service d'un gentil prince. Autant que mère peut commander à son enfant, je vous commande trois choses tant que je puis, et si vous les faites, soyez assuré que vous vivrez triomphamment en ce inonde. La première, c'est que devant toute chose vous aimiez, craigniez et serviez Dieu sans aucunement l'offenser s'il vous est possible. La seconde, c'est que vous soyez doux et courtois à tout gentilhomme, en ôtant de vous tout orgueil. Soyez humble et scrviable à toutes gens; ne soyez maldisant ni menteur; fuyez l'envie, c'est un vilain vice; soyez loyal en faits et dits, tenez votre parole; soyez secourable à pauvres, veuves et orphelins. La tierce recommandation, que des biens que Dieu vous donnera vous soyez charitable aux pauvres nécessiteux, car donner pour l'amour de lui n'appauvrit oneques homme. Voilà tout ce que je vous encharge. » Et celte bonne mère, après avoir embrassé cet enfant chéri, monta sur le donjon du cbâteau pour le voir s'éloigner, et suivre de l'œil sa course rapide.
Il s'acheminait, le vaillant bonhomme, en compagnie de son oncle, chevauchant chacun une mule; bientôt ils arrivèrent à Chunbéry. Leduc Charles les reçut avec force politesses; désormais le jeune Bayard dut faire partie de son cortège. Il était à sa suite lorsque ce prince vint visiter à Lyon Charles V III ; frappé de sa bonne mine, de son adresse à manier un cheval, le roi de France le demanda au duc de Savoie, et le confia aux soins de Paul de Luxembourg. Ce n'était à la cour du Louvre que tournois et carrousels ; Bayaid s'y montra avec distinction. Appelé à des combats plus sérieux, il accompagna Charles VIII eu Italie; il eut deux chevaux tués sous lui à la bataille de Fornoue, et s'empara d'une enseigne qu'il présenta au roi A pailii du règne de Louis XII, commence pour Bayaid cette série d'exploits qui lui ont assigné une si belle place dans l'histoire. Dans une attaque de Milan, il poui suivit les ennemis avec tant d'ardeur et de vaillance, qu'il entra avec eux dans la ville, et fut fait prisonnier. Le duc de Milan, Ludovic Sforze, l'interroge, lui demande comment il arrive qu'il se trouve seul dans la cité : « Par ma foi, monseigneur, répondit-il naïvement, je n'y pensais pas entrer seul, et cuidais bien être suivi de mes cinquante conpagnons, lesquels ont mieux entendu la guerre que moi, car s'ils eussent fait ainsi que j'ai fait, ils fussent comme moi prisonniers. » Cette franchise plut au duc de Milan, il eut la générosité de le renvoyer sans rançon, après lui avoir fait rendre ses armes et son cheval.
Pendant le séjour des Français dans la Pouille, Bayard défit un parti espagnol; il fit lui-même captif le capitaine don Alonzo ; mais non content de prendre la fuite, au mépris de sa parole, don Alonzo calomnia Bayard qui l'appela en combat singulier. L'Espagnol fut transpercé et expira au bout de quelques heures ; plusieurs contemporains font mention de la victoire de Bayard, comme d'un prodige de force et d'adresse. Plus tard, il défendit seul un pont contre un groupe d'ennemis : « comme un ti^re échappé, il s'accula à la barrière du pont, écrit Godefroi ; et, à coups d'épée, se défendit si très-bien qu'iceux ennemis ne savaient que dire, et ne cuidaient point que ce fût un homme, mais un diable.» On connaît la noble conduite de Bayard envers ses hôtes de Brescia : blessé grièvement à l'attaque de cette place, il est porté dans la maison d'un gentilhomme qui venait de prendre la fuite, laissant sa femme et ses deux filles exposées à la brutalité des soldats; Bayard les protège, réprime une soldatesque avide de pillage, et, lorsque, guéri de sa blessure, il va rejoindre l'armée, il refuse 2500 ducats que ces trois femmes lui offrent ; cette somme, il la partage entre les deux jeunes filles qu'il a protégées. Presque chaque jour il donne de nouvelles preuves de générosité : «Oneques n'eût écu qui ne fut au commandement du premier qui en avait à besogner, et bien souvent en secret, en faisait bailler aux pauvres gentilshommes qui en avaient nécessité, selon sa puissance.» — «Ce que le gantelet amasse, répétait-il, le gorgerin le dépense. »
A la bataille d'Agnadel, à Bavennes, à Pavie, à Guinegate, Bayard se montra dans toute sa valeur chevaleresque.,, avec cette bravoure aventureuse qui l'avait déjà distingué. Après trente ans de fatigues et de combats, le preux capitaine avait bien gagné ce titre de chevalier sans peur et sans reproches que lui donnèrent ses contemporains, et que la postérité lui confirme. François Ier nomma Bayard lieutenantgénéral en Dauphiné ; il fut chargé d'ouvrir le passage des Alpes et du Piémont. Prospert Calonne l'attendait dans des défilés, et espérait le surprendre ; mais Bayard s'empara de ce chef et le fit prisonnier dans la ville de Carmagnole. Par cette expédition brillante il préludait à la célèbre journée de Marignan, où ses beaux faits d'armes décidèrent la victoire. C'est à Marignan que François Ier se fit armer chevalier par Bayard. Le roi s'était bien battu, il se jugea digne de recevoir l'ordre de chevalerie. Ayant fait appeler Bayaid, il lui dit : « Bayard, mon ami, je veux que aujourd'hui soie fait chevalier par vos mains, poui ce que le chevalier qui a combattu à pied et à cheval, en plusieurs batailles entre toutes les autres, est tenu et réputé le plus digne chevalier. » Bayard répond : « Sire, celui qui est couronné, sacré et oint, roi d'un si noble royaume, est chevalier sur tous les autres chevaliers. — Si, dit le roi, Bayard dépêchez-vous. » Alors Bayard prit son épée, et dit: « Sire, autant vaille que si estait Roland ou Olivier, Godefroi ou Baudouin son frère. Certes, vous êtes le premier prince que oneques fis chevalier; Di<;u veuille que en guerre ne preniez la fuite. — Et puis après cria hautement, l'épée en la main dexti c : « Tu es bien heureuse, épée, d'avoir à un si vertueux et si puissant roi, donné l'ordre de chevalerie. Certes.
bonne épée, vous serez moult bien comme relique gardée, et sur toutes honorée.... Et puis, fit deux sauts, et remit au fourreau son épée. »
La vie de Bayard offre une circonstance trop mémorable pour que nous l'omettions ici ; elle fit briller dans tout son éclat sa vertu si pure et si franche. Il n'est pas un foyer en France où ceci n'ait été raconté. Le preux chevalier était en convalescence à Grenoble; un jour une femme de mauvaise vie lui conduit une jeune fille toute sanglotante. Bayard, qui «d'ailleurs n'était pas un saint, » la regarde : « Comment, ma mie, qu'avez-vous, lui demande-t-il, ne savez-vous pas bien pourquoi vous êtes ici? » La pauvre enfant se mit à genoux, et lui dit : « Oui bien, monseigneur, on m'a dit que je fisse ce que vous voudriez; toutefois je suis sage, innocente, et ne fis jamais mal de mon corps, ni n'avais pas volonté d'en faire, si je n'y fusse contrainte; mais nous sommes si pauvres, ma mère et moi, que nous mourons de faim : et plût à Dieu que je fusse morte, au moins ne serais point au nombre des malheureuses filles et en déshonneur toute ma vie! » Ces paroles attendrirent le bon chevalier : «Vraiment, ma mie, je ne serai pas si méchant que je vous ôle de votre bon vouloir. » Et la prenant par la main, il la couvrit d'un manteau, et la conduisit chez une de ses parentes à qui il la confia. Le lendemain il fit appeler la mère : « Tenez, dit-il en lui donnant une bourse qui contenait 400 écus, voilà pour marier votre fille. » Et il ne perdit pas de vue la pauvre fille qu'il rendait à l'honneur, qu'elle ne fût mariée à un jeune homme qui L'aimait.
Tel est ce beau caractère de Bayard. Il mourut le
30 avril 1524, au passage de la Sésia, d'un coup d'arquebuse qui lui rompit les reins : « Jésus, mon Dieu, s'écria-t-il, je suis mort!» Voyant approcher les Espagnols, il ranime sa voix éteinte pour ordonner d'aller à la charge, et se fait placer au pied d'un arbre; il expire les yeux tournés vers l'ennemi. Ses restes furent revendiqués par son pays natal, et déposés dans une église des Minimes, à un quart de lieue de Grenoble, après avoir reçu des honneurs funèbres qu'on n'avait jamais rendus qu'aux princes du sang royal. Mais le temps renversa cette église, et ses cendres furent regardées longtemps comme perdues. Dans les premiers jours de 1815, un paysan labourant autour des ruines qui encombraient son champ, découvrit le précieux tombeau. Il fut transporté avec pompe dans une chapelle de l'église Saint- André ; c'est là que les dépouilles du glorieux chevalier sont conservées, en face même de sa statue.
Que dirons-nous maintenant du château de Bayard? Il est là, huche sur une éminence, bravant la tempête et la violence des vents du midi. Chaque jour une pierre s'écroule de ses murailles délabrées; ses tours percées en meurtrières, ses escaliers en colimaçons, tout tombe de vétusté. Mais la masse est encore imposante ; les murs ont plus de six pieds d'épaisseur ; les écuries, soutenues par des colonnes de granit, existent au rez-de-chaussée ; en face de la façade principale s'étendent trois terrasses élevées l'une sur l'autre et appuyées sur un glacis revêtu de gazon. Des étages de l'édifice il ne reste que le premier ; on y voit le cabinet de Bayard, et la chambre où il naquit. A. Mazuy.
(Vue du cliàleau de Bayard.)
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