‹ Magasin universel (volume 3)Chapitre 195 sur 242 · FRANCE. —MARSEILLE · texte numérisé non relu

FRANCE. —MARSEILLE

Une \ue du port de Marseille.

C'est un beau pays que la Provence, pays riant où le tambourin anime la danse, égaie même le travail qu'il transforme en plaisir. Eh bien, de ce beau pays, Marseille est la plus belle ville; Marseille avec ses toits rougeâtres, ses mille pavillons qui flottent au vent, Marseille, fille de la Grèce, vieille patrie des Phocéens! Une double muraille de sombres rochers la précèdent, et servent de voile à sa magnificence, d'abord cachée. Dans cette route, ou plutôt dans ce fossé large et profond, tout est triste Pour ménager un merveilleux contraste, la nature a placé la stérilité du désert à l'entrée du site le plus pittoresque. Lorsque la dernière roche est enfin dépassée, une vallée immense se découvre à la vue. Les pins| les cyprès, l'olivier, les mâts de vaisseaux qui s'élèvent et se confondent, les couleurs de mille bastides gracieuses, la mer qui étend sous ce monde poétique ses nappes mobiles et bleuâtres, et au-dessus de ce champ d'azur le bel azur des cieux : voilà Marseille ! la voilà avec son air de force, de richesse et de majesté ; avec son élégante simplicité, encore revêtue de cette blancheur toute grecque, comme étaient les Cyclades du vieil Homère !

Marseille fut fondée par une colonie de Phocéens, sous la conduite de Simos etProtis, près de six cents ans avant l'ère chrétienne. Lepremier soin des Phocéens, en mettant le pied sur la côte de Provence, fut de se placer sous la protection du peuple le plus voisin; c'était la tribu des Celto-Lygiens, et Nannus • u était le chef. Il accueillit amicalement la peuplade grecque, et lui permit de se fixer sur ses terres ; dès lors les Phocéens jetèrent les fondements d'une ville Tome iv. - Juillet 183"?,

qu i s nommèrent Massilia ■ ils la bâtirent dans 1 endroit ou elle est encore aujourd'hui. On a donné plusieurs etymologies du mot Massilia. Les uns ont dit que lorsque les Phocéens abordèrent aux côtes hgunennes, ils lancèrent à un pécheur qui se trouvait sur la plage une corde pour attacher un de leurs navires, et que cette circonstance servit à donner un nom à la nouvelle cité. D'après les auteurs qui ont embrasse cette opinion, Massilia viendrait de deux mots grecs qui signifient lier et pécher L e ymolog.e qui a prévalu est Mas Saljorum, maison ou habitation desSalyens. Par la constante protection de l\annus, la colonie naissante eut un accroissement rapide. Comanus, fils et successeur de ce chef n'hérita pas de ses sentiments d'amitié pour les Marseillais ; ces étrangers lui parurent de dangereux voisins ; un de ses serviteurs redoubla ses alarmes par l'apologue suivant : « Une chienne pleine vint demander à un berger un lieu pour mettre bas. Elle 1 obtint. Sommée bientôt de rendre la place, elle sollicita la permission d'y nourrir ses petits. Sa prière fut encore accueillie ; mais quand les chiens eurent grandi, la mère, aidée de leur secours, s'attribua la propriété du lieu. Ainsi, ajouta-t-il, les Marseillais, qui n'occupent, aujourd'hui qu'un terrain emprunté, se rendront maîtres un jour de toute la contrée. ». Comanus forma dès lors le projet de s'emparer de la colonie phocéenne. Les Marseillais célébraient les fêtes de Flore ; il feignit de vouloir adorer leurs dieux, et envoya dans la ville des groupes de soldats. Il y fit aussi entrer des chariots couverts de feuillage, sous lesquels d'autres soldats

étaient cachés. Lui-même vint se mettre en embuscade avec une armée dans les montagnes voisines. Ceux de ses guerriers qui étaient entrés dans Marseille devaient, pendant la nuit, lui en ouvrir les portes, et le massacredes habitants aurait été général. Une jeune fille découvrit ce complot. Aussitôt les Marseillais prennent les armes ; tous les Liguriens qu'on trouve dans la ville sont mis à mort ; l'armée de Comanus est taillée en pièces; ce chef périt dans le combat avec sept mille des siens. Depuis cet événement, les Marseillais, convaincus de la mauvaise foi des indigènes, les surveillèrent attentivement, et prirent en temps de paix les mêmes précautions qu'à l'époque des guerres.

Dès les premiers jours de leur existence politique, les Marseillais comptèrent sur les ressources que la mer pouvait leur offrir ; ils s'appliquèrent avec persévérance à profiter de leur position avantageuse pour le négoce et la navigation. La pêche devint pour eux un objet important; ils cultivèrent la vigne avec succès ; ils implantèrent l'olivier dans les Gaules, avant même qu'on le connût en Italie. Tous les ports de la Grèce et de la Péninsule italique leur étaient ouverts ; ils se procurèrent dans ces contrées ce que la nature leur refusait, et en échange ils donnaient leur vin et leurs poissons salés. Sa situation, son port superbe, la nature ingrate de son territoire, l'activité de ses habitants, tout faisait de Marseille une ville maritime et commerciale ; les Carthaginois, jaloux de sa puissance, l'attaquèrent, et pendant cette longue guerre, l'importance de Marseille, loin de déchoir, augmenta. Deux de ses citoyens , Pythéas et Eutymène, accrurent sa réputation par leurs voyages de découvertes. Au ine siècle avant Jésus-Christ, Marseille était l'Athènes des Gaules, une cité modèle de sagesse et de bonne administration. Son gouvernement était républicain et composé de six cents sénateurs. Elle s'allia avec Rome, et s'opposa en vain à l'invasion d'Annibal ; elle eût péri alors si Annibal était parvenu à dompter les Romains. Marseille embrassa la cause de Pompée contre César ; celui-ci, vainqueur, punit sévèrement la cité ; il détruisit les fortifications, les machines de guerre, se fit livrer les armes, les vaisseaux, le trésor public et la citadelle où il caserna deux légions. Marseille, privée de sa puissance, perdit son influence politique dans les Gaules, mais elle forma une république marchande, indépendante, sous la protection romaine. Au vie siècle, les Bourguignons, les Ostrogoths et les Francs ravagèrent Marseille ; en 752, les Sarrasins la bouleversèrent de fond en comble ; tout ce qui lui restait de monuments antiques disparut.

Du xe au xme siècle, Marseille eut des vicomtes particuliers, qui se partagèrent avec les évêques le gouvernement de la ville. Leur administration fut sans lumières, sans prudence, sans esprit de conservation. Un usage consacré dans la famille des vicomtes leur fut surtout funeste ; ils divisèrent à l'infini leurs domaines ; les enfants partageaient l'héritage du père, les filles recevaient des seigneuries pour dot. La plupart des branches vicomtales adoptèrent un nom propre différend de celui qu'elles portaient d'abord ; elles s'appauvrirent, perdirent les traces de leur origine et tombèrent dans une

obscurité profonde. Les Marseillais prirent une part active à l'immense mouvement des Croisades ; leur participation fut moins belliqueuse que commerciale, et les guerres saintes leur procurèrent de grands avantages mercantiles. Jamais, aux jours les plus brillants de l'ancienne république, la ville n'eut autant d'activité ; le port se couvrit de navires, toutes les richesses affluèrent ; Marseille voyait sans cesse arriver dans ses murs des Croisés de tous les pays, et elle leur fournissait des vaisseaux, des provisions et des armes ; la fabrication des piques et lances devint une des principales branches du commerce marseillais ; les ateliers en ce genre étaient si nombreux, qu'une rue assez longue a retenu de nos jours le nom de Laricerie. L'an 1257 la république de Marseille dut se soumettre à l'autorité des comtes de Provence, jusqu'à la mort du dernier de ces princes, Charles III, en 1481, époque où Louis XI se mit en possession de cette province ; Marseille et son territoire furent ainsi réunis à la couionne.

Au xvie siècle, Marseille, fervente catholique, se déclara pour les Guise, et signa l'acte d'union ; les longues flammes de ses galères, leurs banderoles à croix, s'unirent aux couleurs du duc de Savoie et des Espagnols, auxiliaires de la sainte Ligue. Quelques gentilshommes, sous la conduite du sire de Village, avaient voulu crier : Fucros les Savoyards! mais le peuple, sous son premier consul Casaulx, avait salué le prince, défenseur de sa croyance et des franchises municipales. Cependant quelques différends s'élevèrent entre le consul Casaulx et le duc de Savoie, sur les privilèges de la ville ; les Marseillais n'auraient jamais souffert qu'une garnison oppressive entrât dans les murs de leur république, et, lorsque par surprise le parti des gentilshommes se fut emparé du monastère de Saint- Victor, Casaulx fit pointer des canons contre les hautes murailles de l'abbaye, car la ville voulait elle-même défendre ses droits et sa liberté religieuse. Après la reddition de Paris à Henri IV, Marseille tenait toujours pour la Ligue, mais un soudard, d'origine corse ou génoise, nommé Pierre de Libertat, vendit la cité aux gens de l'armée royale ; vainement Casaulx le ligueur, environné de sa garde, parcourut les places et carrefours ; un des soldats conjurés cria à Libertat : « Capitaine, voici M. le consul Casaulx. » A ce mot, Libertat met l'épée à la main, va droit sur son adversaire, et le perce de part en part. Le malheureux consul fut aussitôt achevé par les amis de Libertat, et criblé de coups de piques. Alors le président Bernard, des parlementaires, sortit de son logis avec sa soutane, portant un mouchoir blanc à son chapeau et une demi-pique à la main, et il cria par les rues : «Vive le roi Henri quatrième, notre souverain légitime ! » Bientôt des groupes se formèrent, et Libertat se hâta d'aller ouvrir les portes de la ville à l'armée royale, qui prit ainsi possession de Marseille au nom du Béarnais. On voit aujourd'hui dans le grand escalier de l'Hôtel-de- Ville, une statue en pied de Libertat, recouvert de son armure, la main appuyée sur le pommeau de son épée.

Marseille avait conservé des franchises qui lui furent ôtées par Louis XIV; elle se révolta contre l'autorité souveraine sous la conduite d'un gentilhomme, Glandevès de Niozelles; elle ne fut

soumise qu'en 1660. Alors la fin des troubles civils de la Fronde et de la guerre extérieure donnait une grande énergie à la royauté. Louis XIV, se rendant aux Pyrénées pour son mariage avec l'infante Marie-Thérèse, parcourut les territoires dii Midi en véritable conquérant et maître souverain. Il fit son entrée à Marseille dans toute la rudesse de la conquête. La vieille république des comtes de Provence, cette riche cité, toute pleine de confréries, de congrégations, de métiers et d'échevinage, avait donné trop de marques d'indépendance pour qu'elle ne fût point punie. Louis XIV ne voulut pas entrer par les anciennes portes; il fit brèche à coups de canon dans un large pan de muraille, et il entra, armé de pied en cap, comme un vainqueur qui veut humilier une cité domptée. Quand on fit remarquer au roi cette multitude de bastides qui agrandissaient et embellissaient la ville des Phocéens, Louis XIV s'écria d'un air moqueur : « Et moi aussi je veux avoir mes bastides!» Et il fit élever à l'entrée du port, sous l'invocation de saint Jean et de saint Nicolas, deux vastes forteresses, dont les canons étaient dirigés contre la ville, pour la maintenir dans l'obéissance 0t comprimer son esprit municipal. Le roi supprima le consulat, et le remplaça "par deux échevins et un assesseur. L'asservissement de l'opulente république de Marseille fut la fin du système communal libre, puissant, de la vaste association des confréries.

Il n'est pas de ville où la peste, à différentes époques, ait fait plus de ravages qu'à Marseille; la plus mémorable, la plus terrible, la grande peste, se fit sentir en 1720; elle fut apportée par un vaisseau marseillais qui arrivait de Tripoli et de Chypre. Marseille fut alors en proie aux scènes les plus effroyables, et elle a conservé dans ses annales le nom de l'évéque de Belzunce et son dévouement sublime. On ne peut dire le zèle du prélat pour visiter les moribonds, calmer leur désespoir ; il parcourait les rues à travers les cadavres; les pestiférés les plus hideux recevaient ses premiers secours; il vendit tous ses meubles, donna tout son argent; et lui, le saint évèque, resta toujours debout au milieu de la désolation générale : son courage ne le quitta jamais. La peste s'affaiblit vers la fin de septembre; mais la solitude la plus affreuse régnait dans la ville ; près de la moitié des habitants avaient péri, les autres avaient pris la fuite. Ceux qui demeuraient dans la cité portaientdes cannes d'une longueur de 8 à 10 pieds, vulgairementappelées bâtons de Saint-Roch; ils s'enservaientpourécarterlespassants. Le 1er novembre, l'évéque de Belzunce, précédé de quelques prêtres, traversa la ville en costume épiscopal, la corde au cou, tenant une croix entre les bras; il se rendit sur une place publique où l'on avait dressé un autel. La multitude était prosternée ; le prélat lui adressa une pieuse allocution ; puis il célébra la messe au son de toutes les cloches, et publia un mandement sur l'établissement d'une fête annuelle qui se célèbre encore de nos jours. Deux ans plus tard, la peste éclata de nouveau à Marseille, mais avec un caractère moins violent. L'Europe entière était frappée d'une si grande terreur, que les relations commerciales ne furent entièrement libres

que plus d'un an après ; depuis cette époque, le régime sanitaire a été soumis à des règlements sévères, et quoique la contagion se soit montrée neuf fois au Lazaret, de 1741 à 1825, les précautions constantes qu'on a prises l'ont toujours étouffée.

Après un tel désastre, Marseille languit longtemps ; elle portait de nouveau sa prospérité au plus haut degré, lorsque la révolution éclata; elle y prit part presque aussitôt que Paris même. Sous l'empire, Marseille se montra mécontente ; son commerce languissait; elle ne reprit sa vieille importance qu'avec la restauration. Les réactions de 1815 forment la plus triste des pages de l'histoire de Marseille; il y avait là haine contre Napoléon et le despotisme impérial; les classes moyennes, ce peuple de marins agenouillés pendant la tempête devant l'image de la Vierge, la multitude flottante de Génois, de Catalans, tout cela prêtait une force brutale et fanatique aux projets des comités ardents. L'insurrection éclata le 25 juin. C'était un dimanche ; la population oisive remplissait les églises. Tout à coup se répand le biuit du désastre de Waterloo ; les masses exaspérées parcourent les rues? des corps francs arrivent des campagnes. Le général Verdi er, qui commandait le département, effrayé de l'attitude menaçante du peuple, quitta Marseille dans la soirée à la tête de ses troupes, et fit sa retraite sur Toulon. Alors les réactions commencèrent. Le massacre dura toute la nuit et toute la journée du lendemain 26. On poursuivait les officiers en demi-solde, les soldats et tout ce que l'on soupçonnait appartenir à l'armée ; on les égorgeait à coups de sabre et de baïonnette. Des réfugiés mamelucks, débris de la campagne d'Egypte, reçurent également la mort; leurs femmes, leurs enfants furent massacrés jusque dans le port où ces infortunés s'étaient précipités pour se dérober à la rage de leurs bourreaux. La plus élevée de ces victimes fut un homme d'instruction, d'esprit et d'honneur, une notabilité de Marseille, M. Angles. Il avait été l'ami de Masséna, de Barras et de plusieurs sommités de la république et de l'empire. Quelque temps préfet militaire en Italie, il s'était retiré dans sa ville natale. Cet homme doux, inoffensif, fut percé de mille coups, traîné dans une écurie derrière sa propre maison, où on l'acheva à coups de sabre ; sa mère pouvait entendre les cris de la victime.

Marseille présente la forme d'un fer à cheval, dont le creux est dessiné par le poit; ce port est un des plus beaux de la Méditerranée, et celui qui offre aux navires le plus de sûreté. La nature presque seule en a fait les frais ; c'est elle qui a creusé à cinq cents toises de profondeur ce magnifique bassin de forme ovale où douze cents bâtiments peuvent trouver place. L'entrée du port est resserréeentre deux rochers ; deux forts, celui de Saint-Jean et celui de Saint-Nicolas, construits sur ces rochers, en défendaient l'entrée ; la grande tour carrée du fort Saint-Jean date du roi René. Ces deux forteresses sont à demi ruinées, et servent de logement à une partie des troupes de la garnison. A une lieue du port de Marseille, on voit trois îles, ou plutôt trois rochers que la Providence semble avoir placés là tout exprès pour offrir à Marseille des lieux où les précautions sanitaires pussent se mettre en

pratique d'une manière vraiment utile. L'île d'If, la plus petite, est la première qui se présente. Les rochers qui environnentl'île d'If (//ry^œa ou Hypcata, Ijfi ou Taxi insula) sont escarpés et élevés d'environ 50 pieds au-dessus de la surface de la mer; la longueur de ces rochers est de 140 toises; leur largeur, de 55. Le fort qui les défend passe pour un des meilleurs de la Méditerranée ; François Ier le fit bâtir en 1529; il consiste en un donjon de forme carrée, flanqué de quatre tours; le pourtour de l'île est fortifié d'angles rentrants et saillants conformes à la disposition du rocher, et formant une seconde enveloppe ; ce lieu n'était auparavant qu'une place semée d'ifs. L'accès de ce fort est presque impraticable ; même dans le calme il est battu par la mer. Le nom du château d'If était autrefois formidable comme ceux de Pierre- Encise, Vincennes, et des autres prisons d'Etat. Plusieurs prisonniers célèbres y ont été renfermés ; le dernier que l'on cite est le comte de Mirabeau.

Le fort du château d'If garde et protège l'espace compris entre l'île de Ratoneau à droite, et celle de Pomègue à gauche, espace dans lequel on a construit en 1823 le port Dieudonné. Vers le milieu de l'île Ratoneau, et sur le point culminant, est un château entouré de quelques fortifications. C'est là que vers l'année 1765 un caporal, nommé Francceur, se déclara roi de Ratoneau ; déjà il avait donné quelques marques de démence, mais on le croyait entièrement guéri, et ses camarades vivaient avec lui sans défiance. Un jour il était de garde à la porte du donjon ; pendant que la troupe, sortie de la forteresse, cherchait des provisions sur le bord de la mer, Francceur abaisse le pont-levis, charge les canons, et commence à tirer sur ses camarades répandus dans l'île ; ce n'est qu'avec peine que ceux-ci purent s'échapper à l'aide d'un bateau : « Maître de l'île, dit un écrivain moderne, M. Fabre, Francceur se persuada facilement qu'il en était le souverain absolu. Par le fait, il ne dominait que sur des troupeaux de chèvres ; il disposait de leur vie au pré de son appétit. IN 'ayant aucune ressource pour se procurer du pain et du vin, son imagination lui en fournit une assurée; ce fut de rançonner les navires qui passaient à la hauteur de Ratoneau. Francceur remplissait seul toutes les fonctions militaires ; la nuit, un fanal à la main, il allait reconnaître les postes. Du château d'If et de Pomègue on s'aperçut que le roi de Ratoneau faisait de fréquentes sorties; cette circonstance détermina le gouverneur de Provence à donner ordre à une compagnie d'aller le prendre. Les soldats partirent dans la nuit du 3 au 4 novembre, ils parvinrent à se glisser sous les remparts du donjon. Francceur vient faire sa ronde ordinaire, il abat le pont-levis; à peine est-il dehors qu'on l'entoure : « Braves gens, s'écria-t-il, c'est bien, ce sont les droits du combat. Le roi de France est plus puissant que moi, il a de bonnes troupes; je me rends avec les honneurs de la guerre ; je demande seulement mon havresac et ma pipe. » Le lendemain Francceur traversa la ville en véritable triomphateur ; on lui assigna pour palais l'hôpital des fous ; plus tard il fut envoyé aux Invalides.

Un mont sacré s'élève au-dessus de Marseille ; il domine la mer. Riante et couronnée des bluets delà dernière moisson, la Vierge ; amie des matelots, y réside dans un temple modeste. Vierge miséricordieuse, elle a choisi ce promontoire pour être mieux aperçue des vaisseaux en péril. C'est Nôtres Dame-de-la- Garde. La chapelle fut bâtie par un moine du nom de Pierre, à qui la colline fut cédée par Guillaume, abbé de Saint-Victor; cette colline, aujourd'hui si aride, où à peine quelques plantes aromatiques se montrent, était autrefois totalement boisée; là commençait une forêt qui avait plusieurs lieues d'étendue, foret sacré-, dont Lucain a fait une si pompeuse description. Chaque année, à l'époque de la Fête-Dieu, la statue de la Vierge de la Garde est descendue dans la ville en grande solennité ; la chapelle où elle réside est en vénération parmi le peuple marseillais; c'est en quelque sorte un lieu de pèlerinage, et durant les fêtes de la Pentecôte, les habitants s"y portent en foule ; tous viennent déposer leur offrande aux pieds de la Mère du Christ ; aussi l'église est-elle tapissée d'ex volo, et enrichie d'une multitude de présents. Le fort de Notre-Dame-dela-Garde date du règne de François Ier; ce fort est peu de chose, mais ce qui le rend digne des étrangers, c'est le point de vue dont on y jouit sur la ville tout entière, la rade, les îles, les bastides marseillaises et le superbe amphithéâtre qui les enclôt. On connaît les railleries de Chapelle et Bachaumontsur cette forteresse de Notre-Dame-de-la- Garde : « Nous grimpâmes plus d'une heure avant d'arriver à l'extrémité de la montagne, écrivaientils, et l'on est bien surpris de ne trouver qu'une méchante masure, prête à tomber au premier coup de vent :

C'est Notrc-Dame-de-la-Garde, Gouvernement commode et beau, A qui suffit pour toute garde Un suisse avec sa hallebarde Peint sur la porte du château. •

Marseille, ville si antique, ne possède presque plus rien d'antique ; les incendies, les sièges, les dévastations volontaires ont nivelé le sol où s'élevaient tant de beaux édifices. Cependant cette fatalité qui a poursuivi les anciens monuments, en a respecté un, remarquable par son étendue et sa belle construction. Les auteurs anciens l'ont désigné sous le nom de Caves de Saint-Sauveur, parce qu'il était dans les souterrains de l'abbaye de ce nom. Placé autrefois dans l'enceinte d'un couvent de femmes, il était inaccessible aux curieux ; depuis que les événements en ont permis l'abord, une incompréhensible destinée l'a fait négliger aux voyageurs, et les habitants eux-mêmes ont oublié qu'ils possédaient au milieu d'eux un édifice du plus grand intérêt. Sous la masse des bâtiments qui composaient l'ancienne abbaye de Saint- Sauveur, située sur la place de Linche, dans une position souterraine par rapport à la place, mais au niveau des rues inférieures en descendant vers le port, se trouvent ces caves frimeuses : elles consistent en sept salles, toutes égales et parallèles, enveloppées de trois côtés par une galerie plus étroite et moins élevée. On ne peut douter que cet édifice n'ait été une caserne romaine; sa ressemblance est frappante avec celles que l'an

connaît en divers lieux. Si on le compare particulièrement avec le quartier des soldats de la Villa- Adriana, on y retrouve absolument les mêmes dispositions; la forme des salles, leur indépendance réciproque, l'exposition au midi, et enfin le soin de les garantir des influences du nord par un vide ménagé de ce côté ; tout est pareil de part et d'autre. — On a regardé la porte de la Joliette comme un monument romain; l'excessive dégradation de toutes ses parties porterait bien à lui donner une haute antiquité ; mais d'une part elle a un attique évidemment moderne, et cet attique n'est pas mieux conservé que la partie inférieure ; d'un autre côté, les preuves se montrent à chaque pas de la rapidité avec laquelle l'air marin corrode et détruit la pierre dont

cette porte est bâtie. La belle forme de la porte de la Joliette ne permet pas de la supposer plus ancienne que le règne de François Ier; nous la rapportons à ce prince. Trois siècles d'antiquité et son exposition au souffle du mistral chargé d'humidité saline des vagues, suffisent pour rendre compte de son état de dégradation.

L'ancien monastère de Saint-Victor, célèbre parmi les abbayes des Gaules, est un des édifices que l'on doit le plus regretter, soit à cause de son étendue et de son importance, soit par rapport aux nombreux monuments de divers âges dont il était enrichi. L'origine de ce monastère remonte aux premiers temps du christianisme en France ; il fut fondé au commencement du V siècle, par l'abbé Cassien, sur la

(Château d'If.)

grotte où avaient été déposées les reliques de saint Victor, et qui forme aujourd'hui la chapelle souterraine. Dans le principe, l'abbaye renfermait plusieurs espèces de moines. Les uns, nommes monachi ad suceur rendum, étaient de nobles hommes frappés de quelque maladie dangereuse dont ils n'espéraient pas la guérison ; ils se revêtaient du sac de la pénitence, imploraient les secours spirituels de la communauté, et se soumettaient à l'adoption de la discipline monastique, dans le cas où ils recouvreraient la santé. D'autres étaient appelés anachorètes. Brisant tous les liens qui les attachaient au monde, se condamnant à la plus étroite solitude, ils s'enfermaient pour le reste de leurs jours dans une cellule, à côté de laquelle étaient un petit jardin et une chapelle. A leur entrée, on apposait le sceau de l'abbé sur la porte de cette cellule, et on ne l'ouvrait que lorsque le reclus était malade. Plus tard, cette austérité des règles fut loin d'être suivie ; les abbés de Saint- Victor acquirent d'immenses richesses, et devinrent de véritables souverains ; ils luttèrent de puissance avec les évêques et les vicomtes de Marseille, L'ab-

baye eut des propriétés très-étendues ; le pape Benoit IX les rendit inviolables par un bref ainsi conçu : « Si quelque téméraire, fût -il empereur, roi, duc, marquis, comte ou vicomte, archevêque ou évêque, ou de quelque autre rang, voulait s'approprier les biens dont cette abbaye est aujourd'hui en possession, ou qu'on lui donnera dans la suite pour l'amour de Dieu, qu'il soit frappé d'anathème ; que, maudit dans ses désirs, dans son pouvoir, dans ses pensées, il soit effacé du livre de vie et boive au calice de la colère de Dieu, et qu'il serve d'aliment aux flammes éternelles, et qu'il endure ce supplice pendant les siècles des siècles, à moins, que touché d'un sincère repentir, il ne s'efforce de réparer le mal qu'il aura fait. »

Le premier établissement de Cassien était une chapelle entourée des cellules nécessaires aux cénobites; il y joignit ensuite deux petites salles qui fin-en t consacrées en 440 par le pape saint Léon. LesGoths et les Sarrasins détruisirent l'abbaye ; elle fut rebâtie avec les libéralités de Guillaume Ier, vicomte de Marseille, et de l'évêque Honoré, son frère. L'église n'a

été terminée qu'en 1270. Urbain Y, ancien abbé de Saint-Victor, fit revêtir l'ancien mur de pierres de taille, y ajouta les hautes tours qui naguère étaient debout. Les tours donnaient à l'édifice religieux l'aspect d'une formidable forteresse; l'une d'elles, servant aujourd'hui de clocher, a été conservée ; il y a peu d'années qu'il y avait encore sur pied la partie extérieure de la plupart des autres ; rien n'était plus pittoresque que l'ensemble de l'église et de ces tours ouvertes. Elles sont rasées maintenant ; il ne reste du vieil édifice que le mur oriental, mélange bizarre du caractère robuste de l'ancien bâtiment, et de la mesquinerie des constructions modernes.

Marseille se divise en deux parties bien distinctes: la vieille ville et la ville neuve ; l'une vieille et laide en effet, sale et triste, aux rues étroites, tortueuses ; l'autre large et bien percée, ornée de belles constructions, de vastes places, de gracieuses promenades. L'hôtel de la préfecture se trouve dans ce dernier quartier ; c'était l'habitation d'un simple particulier, de M. Georges Roux. Ce négociant, assez riche pour armer des vaisseaux contre l'Angleterre, et dont le manifeste de guerre commençait par ces mots : Georges de Corse à Georges d' Angleterre, voulut un hôtel digne de sa fortune et du rang qu'elle lui avait acquis ; il y fit de fortes dépenses et y vécut en grand seigneur. En i 805, la ville acheta cet hôtel et ses dépendances pour y placer la préfecture; cette acquisition a été la source de dépenses très-considérables, vu le délabrement de l'édifice ; avec ce qu'il a coûté on aurait pu bâtir Un hôtel plus commode, cependant on est parvenu à le rendre digne de sa destination. Une vaste cotir, avec ailes en terrasse, donne entrée au principal corps de logis, auquel on monte par un large perron de qtiiilze inarches. Marseille a déboursé près de 600,000 francs pour fixer définitivement et sans contestation dans son enceinte la résidence du préfet des Bouches-tlu- Rhône, que réclamait la ville d'Aix, ancienne capitale de la Provence. — L'hôlel-de-ville de Marseille estun assez beau monumentmoderne; sa façade, cpii donne sur un des quais, est ornée de bas-reliefs et de sculptures ; on y reniai que l'écusson des armes de France, de la main de Puget, malheureusement modifié par des artistes qui étaient loin d'égaler ce grand génie. Une longue inscription latine, eu l'honneur de la cité, décore cette façade. L'hôtel-de-ville se compose de deux parties séparées par une rue, et communiquant par une galerie placée à la hauteur du premier étage ; la vaste salle de la Bourse occupe le rez-de-chaussée.

L'éfdise cathédrale de Marseille, JNotre-Dame-dela-Major, se trouve dans la vieille ville. Cette métropole, élevée sur l'emplacement du célèbre temple de Diane, jadis renfermé dans la citadelle, a été plusieurs fois reconstruite. Le monument, tel qu'il est aujourd'hui, n'a rien de remarquable; il appartient au moyen âge. — La flèche des Accordes est, par sa forme gigantesque, une des plus belles ruines de Marseille antique; c'était le clocher d'une église gothique, bâtie sur les débris d'un temple dédié à Apollon, s'il faut en croire la tradition qui paraît assez vraisemblable. Cette tour de forme carrée, surmontée d'une flèche élégante que termine une croix, sert aujourd'hui d'horloge à la cité, et l'on

entend au loin le bourdonnement de sa grosse cloche.

Les processions, cette antique coutume du christianisme, se font à Marseille avec une grande pompe, une noble majesté religieuse. C'est un bien beau spectacle que ces processions de la Fête-Dieu aux flambeaux ; la jeune fille, toute rayonnante de candeur, soupire les cantiques divins; toute la population, groupée autour de la bannière sainte, est dans un nuage d'encens. A une époque très-reculée, la procession principale du jour de la Fête-Dieu était ouverte par une troupe de diables qui traînaient des chaînes. C'étaient des hommes en caleçons noirs, le corps barbouillé de suie, et la tête couverte d'un grand masque armé dé cornes. Ces diables n'ont été supprimés qu'à la fin du xvne siècle. Un autre usage, peut-être plus ancien, s'est perpétué jusqu'à nos jours : c'est celui du bœuf. Des bouchers de la ville, qui de père en fils sont chargés de cette cérémonie, choisissent un bœuf de forte taille; ils dorent ses cornes, lui mettent sur la tête une espèce de bouclier composé de fleurs entrelacées ; ils couvrent son dos d'un riche tapis, sur lequel est assis un jeune enfant vêtu en lévite, orné de rubans et de fleurs. Quatre bouchers l'accompagnent; leur vêtement consiste en bas de soie blancs et souliers à boucles, uiie robe en damas de différentes couleurs, attachée à la ceinture et tombant jusqu'au genou seulement; une ceinture de soie à franges et crépines d'or, une chemise bariolée de rubans; enfin un chapeau monté à l'ancienne, bordé d'or avec plumes. Dans la semaine qui précède la Fête-Dieu, ce cortège, suivi de tambourins, parcourt les rues; les bouchers font la collecte de porte en porte, et le produit est destiné à couvrir la dépense. Le jour de la Fête-Dieu, le bœuf et ce cortège sont placés au milieu de la procession, avec les corporations de métiers. On a beaucoup disserté sur ce bœuf de la Fête-Dieu ; des historiens y ont vu un rapport avec la coutume des anciens Marseillais de dévouer un mallieureux à la mort, après l'avoir chargé, comme le bouc émissaire des Juifs, de toutes les iniquités du peuple. Cette opinion a été contredite. Le taureau figure dans toutes les médailles de Marseille; les Marseillais l'offraient en sacrifice à Diane. Il est probable que le cortège du bœuf de la Fête-Dieu n'est autre chose que la représentation des anciens sacrifices. Dire comment cette coutume s'est conservée, pourquoi elle a été placée à la Fête-Dieu plutôt qu'à toute autre époque de l'année, c'est ce que l'on ne peut historiquement expliquer. Il suffit de faire remarquer que le costume des bouchers qui accompagnent le bœuf rappelle assez celui des sacrificateurs, lesquels portaient la robe courte ; la victime était ornée de bandelettes, de guirlandes de fleurs; ses cornes étaient dorées, ce qui se pratique encore à l'égard du bœuf; enfin, dans les occasions solennelles, on distribuait au peuple la chair crue, ainsi que cela se faisait à Marseille avant la révolution.

Le mistral, vent furieux du nord-ouest, se fait souvent sentir à Marseille et dans les environs; on le voit déraciner les plus gros arbres, dessécher la verdure, et ramener l'hiver au milieu du printemps. Ce vent, et les débordements de la Durance, rappel-

lent le proverbe suivant : trois fléaux en Provence, le parlement, le mistral et la Durance. Toutefois ces deux derniers fléaux ont aussi leurs avantages ; les débordements de la Durance fertilisent les plaines qu'ils ont couvertes; le mistral purifie l'air que les grandes chaleurs et les vapeurs fétides du port de Marseille pourraient rendre dangereux. Les anciens Marseillais avaient pour le mistral un grand respect; Sénèque dit qu'ils lui doivent la sénérité du ciel sous lequel ils vivent. Auguste, pendant son séjour dans les Gaules, lui éleva un temple. On a remarqué qu'en 17G9 et 1770 le mistral avait duré quatorze mois de suite.

Nous terminerons ici cet article sur Marseille; nous l'avons rendu complet autant que possible dans les limites restreintes qui nous sont imposées. Pour bien faire connaître dans son ensemble cette magnifique cité, une des plus importantes de la France, la plus importante peut-être après Paris, il faudrait plusieurs volumes. Parlerons-nous de l'immense développement de son commerce, de la prodigieuse activité de son port? Ce sont là de ces choses que la France, l'Europe, le monde entier savent aussi bien que nous ; les navires qui sortent du port de Marseille sillonnent toutes les mers, fréquentent les -contrées les plus lointaines. La conquête d'Alger est venue encore accroître celte merveilleuse prospérité; mais il reste ici beaucoup à désirer : un pouvoir véritablement fort, puissant, national, devrait rassurer les intérêts, et établir sur des bases solides la naissante colonie africaine en face de la vieille colonie des Phocéens.

A. M.VZUY.

Page 1