‹ Magasin universel (volume 3)Chapitre 196 sur 242 · BERNARDIN DE SAINT-PIERRE · texte numérisé non relu

BERNARDIN DE SAINT-PIERRE

L'auteur de Paul et Virginie, dont le nom est si populaire, survécut aux grands écrivains du xvme siècle, comme pour servir de lien entre la littérature de l'ancienne Fiance et celle de la France nouvelle. Dans sa conduite comme dans ses ouvrages, il sembla prendre à tâche d'être un second Rousseau; mais cette tentative a mieux réussi à l'écrivain qu'à l'homme : rivalité d'imagination et de talents, hypocrisie de sentiments et de mœurs.

La première moitié de sa vie est, pour ainsi dire, un long vagabondage; et il ne montre de constance que pour le changement. Après avoir servi à Dusseldorf sous le comte de Saint-Germain, il courut à Saint- Pétersbourg, où Catherine ÏI attirait des Français pour donner de l'éclat à son règne. Il songeait à quitter la Russie, quand on le chargea d'organiser un système de défense militaire dans la Finlande. Le voilà transformé, à vingt-cinq ans, en Vauban et en Cohorn, et d'éclatantes faveurs allaient récompenser son zèle lorsqu'un motif généreux les lui fit dédaigner.

Il part pour s'associer aux Polonais qui défendaient leur indépendance.

Une résolution si soudaine fait présager quelques actions d'éclat, quelques grands services ; loin de là, une intrigue scandaleuse, romanesque, avec une princesse polonaise, des promenades successives dans

toutes les parties de l'Allemagne, de puériles chicanes d'ambition danslesarmées de Frédéric le Grand, le ramenèrent dans sa patrie à l'âge de trente ans, aussi pauvre qu'à son départ.

Après de longues sollicitations qui aboutirent enfin à un brevet d'ingénieur pour l'Ile-de-France, voilà Rernardin transporté dans cette contrée, dont il devait rendre toutes les localités si familières à notre imagination. Les admirateurs du plus naïf et du plus attendrissant des romans modernes se figurent peut-être le futur philanthrope consacrant tous ses loisirs à interroger, à secourir les malheureux esclaves, à intercéder pour eux, à recueillir dès lors tous les traits de ce plaidoyer en action, dont l'éloquence est si persuasive en faveur de la cause des nègres; il faut, pour se détromper, l'entendre raconter lui-même, avec une simplicité inhumaine, que dans un voyage à pied qu'il (it autour de l'île, accompagné de deux esclaves, « il partagea sa cargaison en quatre paniers, deux de soixante livres et deux de quarante, et les fit attacher au bout de deux forts roseaux. Cote se chargea du poids le plus fort; Ducal prit l'autre. Pour lui, il était en veste, et il portait un fusil à devx coups. » Et dirons- nous pourquoi l'un de ces esclaves s'appelait Ducal?.. . C'était en souvenir delà reconnaissance de Bernardin pour les services qu'il avait reçus à Saint-Pétersbourg du Genevois Duval, son ami : touchante illusion de sensibilité!... Eh bien! le représentant d'un ami si cher, Duval l'esclave se fait au pied une blessure grave, et Bernardin, que rien ne presse, ne s'arrête pas pour le soigner. La plaie de Ducal saignait continuellement, et Bernardin poursuivait sa route toujours leste et son fusil sur le dos. Exécrable calomnie ! s'écrierait-on, si ce récit nous était transmis par un autre; mais c'est lui, c'est Bernardin qui le fait, et qui ne soupçonne pas même en le faisant la tache ineffaçable qu'il imprime à son caractère. Après cela un homme est à jamais jugé.

Il revint en 1771 en France, comme de toutes ses expéditions, sans argent, sans considération, aveedes années de plus, mais non plus de sagesse et d'expérience dans l'art de pratiquer les hommes.

Des pertes imprévues ayant comblé la mesure de son malheur, il s'isola dans les quartiers les plus retirés, et travailla sans relâche aux Etudes de la nature. Ce ne fut qu'à grande peine qu'il trouva un imprimeur- pour ce chef-d'œuvre.

Enfin l'ouvrage de Bernardin parut en 1784, et le succès fut immense ; dès lors, sa place fut marquée au premier rang des écrivains de son siècle. Il s'y affermit encore quatre ans plus tard par la publication de Paul et Virginie, dont la vogue aurait été sans exemple s'il était vrai qu'on en eût, dans la même année, répandu cinquante contrefaçons.

Il occupait, en 1792, la place d'intendant du Jardin des Plantes, et exerçait la place de professeur à l'Ecole normale, lorsque la suppression de cette école et une banqueroute vinrent ébranler sa fortune à laquelle il tenait tant. Ce fut alors qu'il proposa un projet de souscription pour les Ha-monics de fa nature, qui n'étaient pas encore achevées. Il paraît que pour réparer ses pertes il eut recours à des moyens moins honorables, et qu'il fit le métier de

mendiant dans sa vieillesse, après avoir fait dans sa jeunesse celui d'aventurier.

En voici un curieux témoignage par la bouche de Napoléon : « A mon retour de l'armée d'Italie, dit-il, » Bernardin vint me trouver et me parla presque » aussitôt de ses misères; moi qui, dans mespremiè- » res années, n'avais rêvé que Paul et Virginie, flatté » d'ailleurs d'une confiance que je croyais exclusive, » et que j'attribuais à une grande célébrité, je ni'em- » pressai de lui rendre sa visite, et laissai, sur un » coin de sa cheminée, sans qu'on pût s'en aper- » cevoir, un petit rouleau de vingt-cinq louis; mais » quelle fut ma honte quand je vis chacun rire de » la délicatesse que j'y avais mise, et qu'on m'ap- » prit que de pareilles formes étaient inutiles avec » M. Bernardin, qui faisait métier de demander à » tout venant et de recevoir de toutes mains! je lui » ai toujours conservé un peu de rancune de m'avoir » mystifié. Il n'en a pas été de même de toute ma

» famille ; Joseph lui faisait une forte pension, et » Louis lui donnait sans cesse. » {Mémorial de Sainte- Hé ène.)

Ce cadre ne nous permet pas de caractériser ici chacun des ouvrages de Bernardin de Saint-Pierre ; ils sont d'ailleurs dans les mains de tout le monde et n'en sortiront pas. Enthousiastes de ce beau talent, qui produit l'illusion de tant de vertus, nous avons regretté de ne pouvoir, comme Bernai clin lui-même l'avait tenté, couvrir du manteau de la philosophie la nudité de son égoïsme. En voici une dernière preuve caractéristique : dans sa vieillesse il épousa successivement deux jeunes demoiselles. Cependant les beaux cheveux blancs qui ombrageaient le front illustre de l'auteur des Harmonies de lu nature auraient dû l'avertir de ne pas méconnaître la plus douce de toutes les harmonies.

Bernardin de Saint-Pierre est mort le 21 janvier 1814. P. D.

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Cette gravure, tirée de la magnifique édition de Paul et Virginie, publiée par M. L. Curmer ( Voir rannonce), représente une visite du gouverneur à madame de La Tour.

« Il déjeuna, à la manière des créoles, avec du café mêlé avec du riz cuit à l'eau. Il fut charmé de l'ordre et de la propreté de la petite case, de l'union de ces deux familles charmantes, et du zèle même de leur vieux domestique. Il n'y a, dit-il, ici que

des meubles de bois, mais on y trouve des visages sereins et des cœurs d'or. Paul, charmé de la popularité du gouverneur, lui dit : « Je désire être votre ami, car vous êtes un honnête homme. » M. de La Bourdonnais reçut avec plaisir cette marque de cordialité insulaire. Il embrassa Paul en lui serrant la main, et l'assura qu'il pouvait compter sur son amitié. »

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