ESPAGNE. — L'ESCURIAL
Avez-vous quelquefois voyagé en Espagne, dans la real diligcncia, avec ses petites jalousies, ses frais ventilateurs, où tout est organisé pour vous préserver des grandes chaleurs du jour? Rien de plus original qu'une voiture espagnole ; cet attelage de huit mules, ce/«eyora/etces costumes andalous ; espèce de Figaro d'auberge, ce petit garçon à pied, le fouet à la main, qui court excitant les mules patientes ; et ces pauvres mules, la capitana, la generala, faisant dix lieues au galop, sans distinguer la montée de la descente, tout cela sans fatigue, sans sueur; puis dans le coupé quelques gros moines piémontrés devenus plus rares depuis la guerre civile entre les carlistes et les christinos, deux ou trois senoras, un marchand de Séville, un étudiant ramassé par charité ; un chanoine, la veste courte, le cigarro à la bouche. Sur le haut de la diligence, quatre escopetores, anciens voleurs armés de leurs tromblons chargés jusqu'à la gueule ; la diligence fait marché avec eux, ils la protègent contre leur vieille bande. Si vous leur adressez la parole, ils sont tout remplis du grand nom de José Maria ! José Maria, le brigand andalou, l'hôte de Malaga, de Murcie, de Séville, de la Sierra-Morena, et qui a maintenant son indulto. La voiture glisse au milieu de ces beaux et grands chemins dont Charles III dota la Péninsule ; voulez- vous savoir ce qu'il y a sur ces chemins? Des croix à chaque dix pas, comme dans un cimetière, et là se lit une inscription partout répétée : Aqui murio un nombre. Le tout pour la plus grande instruction et la plus grande gaieté des voyageurs.
Et la voiture roule à un fort galop sur la poussière Tome iv — Aoiit 1837.
blanchâtre des îoutes qui conduisent aux résidences royales dans les environs de Madrid. Trois palais sont dignes d'être remarqués : San Ildefonso (la Granja), Aranjuez, et San Lorenzo (el Escorial). — San Ildefonso, bâti en 1720 par le roi Philippe V, le petitfils de Louis XIV, à l'imitation de Versailles, où il avait passé ses jeunes années ; c'est là où le premier monarque espagnol de la maison de Bourbon repose à côté de sa femme Isabelle Farnèse. — Aranjuez, jeté sur des plaines sablonneuses, sur ces chemins arides, qu'on ne voit que dans le Midi ; imaginezvous, au milieu de cette nature morte, une oasis de trente mille arbres arrosés par le Tage qui, là, coule comme une rivière de troisième ordre ; des mendiants à toutes les portes, un monument régulier que les eaux baignent, parce que la vieille coutume des Maures veut que dans ces climats brûlants le premier des plaisirs soit un jet d'eau de cristal, une riante fontaine. — L'Escurial, la plus vaste des résidences royales, et dont nous allons plus particulièrement nous occuper.
C'est à sept lieues de Madrid, au pied de la chaîne des montagnes de Guadarrama, et dans le petit village appelé el Escorial, que s'élève le somptueux monastère de San Lorenzo el Real, cette huitième merveille du monde, comme le nomme le P. Ximenès (1). Rien n'est plus pittoresque que l'aspect de la Sierra-Guadarrama; rien ne peut se comparer à sa sauvage majesté ; on dirait que les grandes cataractes du ciel ont laissé là les traces de leur passage, ou que q.ielque
(<) Causando la admiracion de naciunales y extranjeros, que con razon la han llamado la octa^a maravilla.
volcan éteint a déchiré les entrailles de la terre. Ce sont des amas de rochers, de pierres calcaires, de montagnes à pic sur pic, noires du pied jusqu'au sommet, çà et là dispersés, comme si la main d'un géant les avait semés sur le vieux sol de la création ; ces rocs couronnent de leur tête moresque le palais de l'Escurial, et servent d'ombre à un magique tableau. La fondation du monument fut le résultat d'un vœu de Philippe II, le jour de la bataille de Saint- Quentin en 1557 il le dédia à saint Laurent dont ce jour était la fête, et tout rappelle à l'Escurial l'instrument du martyre de ce saint. Non-seulement on le voit sur les portes, sur les fenêtres, sur les autels, sur les rituels, sur les habits sacerdotaux, mais l'édifice même de l'Escurial en a la forme. C'est un bâtiment quadrangulaire dont la façade est adossée aux montagnes; sur le côté opposé qui fait face à Madrid s'avance le manche écourté du gril renversé, et ses quatre pieds sont figurés par les flèches de quatre petites tours carrées qui surmontent les quatre angles. Nous n'entreprendrons pas rénumération exagérée de toutesles portes, fenêtres, cours de ce couvent célèbre. Sa masse a certainement quelque chose d'imposant, mais ne remplit pas tout à fait l'idée qu'on en conçoit d'après sa réputation. Son architecture n'a rien de magnifique ; elle a plutôt la simplicité austère qui convient à un couvent, que le faste qui annonce une résidence royale. La seule façade de l'occident a un beau portail formé de grosses colonnes à demi engagées dans la muraille, et de chaque côté deux grandes portes de belle dimension. Par ce portail on passe à une cour carrée, au fond de laquelle est l'église. Cette entrée principale ne s'ouvre, pour les rois d'Espagne et les princes de leur maison, que dans deux occasions solennelles : 1° lorsqu'après leur naissance ils sont portés à l'Escurial ; 2° lorsqu'on va déposer leurs dépouilles mortelles dans le caveau qui les attend.
De ce côté, la porte de l'église s'annonce par un beau péristyle dont la façade est surmontée des statues colossales de six rois d'Israël, qui paraissent comme en équilibre sur leurs maigres piédestaux. Ces six rois ont eu part à la construction ou à la réédification du temple de Jérusalem, ainsi que l'indiquent les inscriptions gravées sur la base de leurs statues. Les deux du milieu sont David et Salomon, auxquels le sculpteur a tâché de donner la ressemblance de Charles-Quint et de Philippe II son fils. La façade du midi est toute nue, niais elle a près de trois cents fenêtres sur quatre étages en comptant le soubassement qu'a nécessité de ce côté l'inégalité du terrain. Tout l'édifice est bâti en pierres de taille d'une espèce de granit dont la teinte rembrunie ajoute à la sévérité du monument. La carrière d'où on l'a tirée se trouve dans le voisinage de l'Escurial, et on assure que cette circonstance est un des motifs qui ont déterminé Le choix de l'emplacement; elle fournit des blocs si considérables, que chaque marche du vaste escalier principal n'est composée que d'une seule pierre. Lorsque la cour n'habite pas l'Escurial, ce n'est qu'un couvent où se trouvaient naguère près de deux cents Hiéronymites ; à l'arrivée de la maison royale, le couvent se transformait en palais ; une cellule était réservée au roi dans l'espace resserré qui forme le manche du gril. Philippe II semble en avoir voulu faire un lieu de
retraite où la grandeur souveraine vient se familiariser avec le voisinage du tombeau ; et ses successeurs, fidèles à ce vœu d'humilité, se contentent de cette modeste enceinte; elle communique par un escalier à l'église et à la sacristie, deux objets où tous les arts réunis ont déployé leur magnificence.
L'église de San Lorenzo a la forme d'une croix grecque surmontée d'un dôme. Tout le vaisseau pose sur des piliers, peut-être un peu massifs, dans l'épaisseur desquels on a pratiqué des autels. Son architecture est simple, mais majestueuse; sur les voûtes du dôme et de la nef, Jordan a reproduit plusieurs traits de l'histoire sainte et quelques allégories religieuses. Le maître-autel, auquel on monte par une vingtaine démarches, est formé par trois ordres d'architecture, placés les uns au-dessus des autres ; rien n'a été épargné pour sa décoration, et cependant son ensemble a quelque chose de mesquin, qui contraste avec le grandiose de l'édifice. Mais les deux tombeaux qui l'accompagnent sontd'une véritable beauté; d'un côté est celui de Charles-Quint; de l'autre, celui de Philippe H; ils occupent le devant d'une espèce de chambre ouverte, revêtue entièrement de marbre noir. Les autels de l'Annonciation et de Saint- Jérôme offrent des beautés d'un autre genre ; ce sont des reliques vénérées de tous les saints de Castille et d'Aragon, enchâssées dans des vases, dans des caisses d'argent et de vermeil, et enrichies de pierres précieuses; on admire aussi un grand saint Laurent d'argent massif portant sur la poitrine plusieurs des dépouilles de ce martyr.
Toute la magnificence des rois d'Espagne, plus encore que leur piété, se déploie au Panthéon de l'Escurial, leur sépulture, où l'on descend par un escalier revêtu en marbre, ainsi que le Panthéon luimême. Cette partie du monument est divisée en plusieurs chambres qui ont chacune leur destination particulière ; l'une est ce qu'on appelle le Podrïdero : c'est la où les restes mortels des rois et de leur famille sont livrés aux premiers ravages de la corruption. Dans une autre chambre, on dépose les corps de tous les princes et princesses d'Espagne qui n'ont pas régne; c'est parmi cette auguste et lugubre assemblée que le duc de Vendôme est placé, glorieuse récompense de ses services au pouvoir naissant de Philippe V dans l'antique monarchie espagnole. Le véritable Panthéon ne sert de dernier asile qu'aux rois et aux reines d'Espagne; une faible lueur éclaire à regret cette demeure sépulcrale; on y supplée par un lustre suspendu au faîte de la coupole, qui n'est allumé que dans les occasions extraordinaires ; habituellement un simple flambeau guide les curieux au milieu de cette réunion de souverains. Des deux côtés d'un autel de marbre noir, sont rangées, sur trois étages, les caisses qui contiennent les corps des rois et des reines; ces caisses de bronze sont d'une forme noble et simple. Le Panthéon, commencé par Philippe II, ne fut achevé que par son petit-Iils, Philippe IV.
Dans l'ensemble de l'édifice sont distribuées cinquante et une statues, dont treize de pierre et trentehuit de bronze ; elles sont presque toutes plus grandes que nature; quelques -unes excèdent deux et même trois fois les proportions naturelles. Douze salles s'ont décorées de peinturés à fresques, ouvrage
des Peregrini, des Urbino et des Caravagiole. Quant aux peintures à l'huile, leur nombre excède seize cents; elles sont pour la plupart originales et d'un grand prix; Raphaël, le Titien, Véronèse, le Guide, Van-Dyck, le Corrége, Rubens et Michel-Ange peuplent de leurs merveilleux tableaux toutes les salles de cet immense monument ; il n'y a pas de cloître, de galerie, d'appartement ni de salle qui ne renferme des morceaux de peinture faits en Italie, en Allemagne, en Flandre, en France et en Espagne. Plus de trente mille volumes couvrent les tablettes des deux bibliothèques; on remarque dans le nombre le Codex aurais qui contient les Evangiles écrits en lettres d'or sous le règne de l'empereur Conrad. Autrefois le nombre des manuscrits était très-considérable, mais l'incendie de 16/1 en a réduit une grande partie en cendres. Par cet accident, périrent plus de trois mille ouvrages arabes. On ne peut dire toutes les richesses de cette splendide habitation ; cinq cent quinze châsses, vases d'or, d'argent ou de cristal, sont destinés à conserver les reliques; six grandes lampes d'argent brillent dans les nefs de l'église, et parmi les huit orgues qui la décorent, on en voit un également en argent. Enfin, les cloches suspendues dans les tours sont au nombre de cinquante-une , dont trente-deux forment une suite musicale de sons; elles furent envoyées de Flandre par le comte de Monterey.
Le chœur des anciens moines de l'Escurial est audessus de la grande porte de l'église ; on y admire un chef-d'œuvre de sculpture; c'est un Christ en marbre de grandeur naturelle, travail de Renvenuto Cellini, le même qui tua le connétable de fiourbon sur les murs de Rome. Les deux grands cloîtres du monastère, leur pavé de marbre, leurs nobles proportions, appellent encore l'attention du voyageur; des corridors étroits et obscurs y conduisent, et c'est là un des défauts les plus saillants de l'Escurial : les objets principaux ne sont pas à leur place pour faire eflet. Le portail, le grand escalier ne se rencontrent que par hasard. Ilya une fort belle cour intérieure, ornée de deux rangs d'arcades: au centre se trouve un petit temple, morceau le plus régulier qu'il y ait à l'Escurial, mais il semble qu'on ait voulu dérober tout cela aux regards des curieux. En résumé, c'est surtout à sa collection de tableaux que le bâtiment de l'Escurial doit sa réputation ; si on le dépouillait de cette partie de sa richesse, si la cour n'y venait porter tous les ans le faste qui l'accompagne, ce ne serait plus qu'un vaste couvent, imposant par sa masse et par sa solidité beaucoup plus que par la magnificence de son architecture.
On montre à l'Escurial la chambre dans laquelle, suivant la tradition du monastère, l'infortuné don Carlos, fils de Philippe H, termina ses jours. Cette catastrophe fut aussi mystérieuse que tragique; le drame et le roman s'en sont emparés; ils ont attribué à la jalousie et à un amour sans vérité le résultat d'un acte politique : le sombre monarque des Espagnes livrant son propre fils aux mains des inquisiteurs, faisait une concession à l'unité du catholicisme. Les pièces qui restent de ce sinistre procès, les correspondances de Philippe Iï, indiquent que l'héritier présomptif de la couronne ne manifestait pas l'attachement aux doctrines romaines, que le parti
monacal voulait préserver en Espagne, et c'était là un crime irrémissible aux yeux des catholiques. On n'a rien de certain sur le genre ni même sur l'époque précise de la mort de don Carlos, placée généralement au mois de juillet lf.68. Il y avait à l'Escurial, dans l'intérieur d'une des tours, un coffre de noyer fermant à trois clefs; on croyait que ce coffre contenait des papiers relatifs à la triste fin de don Carlos ; c'était la cause du soin tout particulier qu'on mettait pour sa conservation. Lorsque les armées françaises pénétrèrent dans la Péninsule, les Espagnols profitèrent de cette circonstance pour faire ouvrir le coffre, et on y trouva seulement les pièces de la procédure criminelle de don Rodrigo de Calderon, dont on fit l'inventaire ; cet inventaire est sans importance.
A. Mazuy.