‹ Magasin universel (volume 3)Chapitre 213 sur 242 · LE CABARET DE LA CHAPELLE S. -DENIS · texte numérisé non relu

LE CABARET DE LA CHAPELLE S. -DENIS

(Deuxième article.) — Koir page 346.

Mézeray recueillit ses papiers et ses épreuves, et suivit le cabaretier, qui l'installa dans une petite pièce où il y avait une table et des chaises, sans oublier la chandelle et surtout la bouteille, puis il le laissa à son travail, en lui recommandant de l'appeler quand il aurait besoin de quelque chose. Mézeray se mit à revoir ses épreuves, à corriger, à raturer, puis la nuit vint sans qu'il s'en aperçût. Le père Lefaucheur, étonné de ne voir ni entendre l'homme de lettres, monta tout doucement, et crut le trouver endormi. Mézeray, tout entier à son œuvre, ne pensait guère au sommeil.

« Est-ce que vous ne songez pas, monsieur, à aller vous coucher? lui dit le cabaretier avec douceur; moi, je vais fermer ma boutique.

— Fermez, fermez, si cela vous convient. » Telle fut la réponse de Mézeray, qui ne leva même

pas la tète. Le père Lefaucheur, malgré sou amour pour les lettres et son estime pour les auteurs, et surtout pour les historiens amis de maître Patru, commençait à être un peu embarrassé de la présence de son hôte.

— Savez-vous bien, monsieur, l'heure qu'il est?

— Eh I que m'importe?

— Il est dix heures passées, et je n'ai pas de lit à vous offrir.

— Je n'ai pas besoin de lit, mon cher Lefaucheur; apportez-moi seulement une nouvelle bouteille de votie màcon, et puis allez vous coucher, moi je reste ici.

— Quoi! vous allez passer ici la nuit? — - Certainement; vous ne voudrez pas sans doute

mettre à la porte un historien, l'auteur d'une nouvelle histoire de France.

— Non, monsieur; mais les règlements, les ordonnances de police ne me permettent pas...

— Allons, mon cher Lefaucheur, apportez-moi encore une chandelle et une bouteille de vin; et puis allez vous coucher. »

Le cabaretier prit encore son parti, car il vit bien qu'il avait affaire à un original dont l'entêtement n'était pas facile à vaincre ; il lui souhaita le bonsoir. Le lendemain matin, à six heures, avant d'où-

vrir son cabaret, il alla rendre visite à son hôte, qu'il comptait bien trouver, cette fois, endormi. Mézeray était encore à écrire sur sa petite table; sa chandelle, placée près de lui, ne jetait plus qu'une clarté mourante ; l'historien était tellement absorbé par son travail, qu'il ne s'aperçut pas de l'arrivée du père Lefaucheur. «Eh bien! dit celui-ci, comment va la santé?

— Ah ! fort bien, mon cher Lefaucheur ; apportezmoi, je vous prie, une croûte et du vin, car mon estomac commence à m'avertir queje n'ai passoupéhier.

— Volontiers, mon cher monsieur ; mais une croûte, ça n'est pas trop restaurant, quand on n'a pas soupe. Pourquoi ne feriez-vous pas un déjeuner complet? J'ai là-bas une tranche de veau froid et des petits pois, que j'aurai bientôt fait réchauffer...

— Oh! oh! mon cher Lefaucheur, il y a là les éléments d'un bon déjeuner ; mais, voyez-vous, mon premier volume n'a point encore paru, et mon libraire se fait tirer l'oreille pour me donner de l'argent. Ce monsieur Thierry est comme tous ses confrères... Alors...

— Votre escarcelle n'est pas trop bien garnie.

— Vous avez deviné juste; oh! vous avez, mon cher, une pénétration singulière.

— Dites plutôt que je connais beaucoup d'auteurs, et que je sais qu'ds n'ont pas toujours de l'argent dans leurs poches. Tenez, je parierais que vous n'avez pas le sou en ce moment...

— Ce serait, ma foi, possible. »

Mézeray fouilla dans ses poches avec inquiétude.

« Rien, rien, dit-il en poussant un gros soupir; je croyais cependant avoir emporté un écu et quelques sous que j'avais empruntés au portier du collège. »

Un éclat de rire ducabaretier rassura le pauvre écrivain. « Allons, allons, monsieur de Mézeray, laissez là vos paperasses, et venez m'aider à préparer notre déjeuner... c'est moi qui vous invite. Vous ne me refuserez pas, sans doute... Oh! j'ai plus d'une fois trinqué, tel que vous me voyez, avec M. de La Monnoye, avec M. Chapelain, avec M. Pucelle, avec M. Conrart, et avec votre ami M. Patru. »

Mézeray se leva alors, et, sautant au cou du cabaretier, un peu étonné de cette démonstration trop vive : « Vous êtes un excellent homme, père Lefaucheur, et, si j'accepte votre déjeuner, je veux que, de votre côté, vous acceptiez mon amitié. J'ai passé ici la plus heureuse nuit de ma vie. J'ai terminé enfin mon introduction, et j'en suis content. Je vous la lirai en déjeunant, si toutefois cela ne vous ennuie pas.

— Mais, monsieur, je ne puis guère juger une œuvre d'esprit.

— Bah ! bah ! vos conseils et vos avis vaudront bien ceux d'un tas de prétendus juges, qui ne sont que des envieux ou des ennemis déguisés. Mais allons déjeuner. »

Le déjeuner eut lieu, et l'amitié toute nouvelle du cabaretier et de l'historien se resserra en vidant deux ou trois bouteilles. Si Mézeray était tout à fait sans morgue et sans façon, le père Lefaucheur était tout disposé à se prêter à la familiarité de l'écrivain ; mais, d'un autre côté, il avait des qualités qui, après tout, méritaient bien que Mézeray franckit

la distance sociale qui le séparait de cet homme. Ce qu'il y a de certain, c'est que, lorsqu'ils se levèrent de table, ils étaient les meilleurs amis du monde, et que Mézeray, qui se trouvait beaucoup mieux au cabaret de la Chapelle que dans son austère retraite du collège Sainte-Barbe, ne songea nullement à retourner à sa dernière demeure. Il venait d'élire domicile chez le père Lefaucheur ; il ne s'inquiéta point de ce qu'on penserait, au collège Sainte- Barbe, de son absence, et des recherches auxquelles elle donnerait lieu ; il oublia même et le libraire et l'imprimeur , qui attendaient avec impatience les épreuves du premier volume de l'Histoire de France. Mézeray passa ainsi trois jours dans la petite chambre du cabaret du père Lefaucheur, trois jours à boire, à écrire, à corriger son introduction.

Or, le cardinal Mazarin, à qui le libraire Thierry confiait, à l'insu de Mézeray, les épreuves de l'ouvrage de celui-ci, en avait été fort satisfait, malgré quelques vérités un peu dures qui s'y trouvaient. L'adroit cardinal, plus peut-être par crainte de la franchise de l'historien, que par estime pour son talent, avait voulu se déclarer le protecteur de Mézeray ; mais il avait attendu les dernières feuilles du premier volume pour lui donner un témoignage de sa protection. Il lui fit accorder par la cour une pension de deux mille livres, et l'envoya chercher pour lui en remettre lui-même le brevet. On ne trouva Mézeray ni au collège de Sainte-Barbe, ni chez le libraire Thierry, ni chez aucune de ses connaissances. Qu'était donc devenu l'écrivain jusquelà si studieux, si solitaire, et qui n'avait jamais manifesté le dégoût pour l'asile littéraire qu'il s'était choisi lui-même?

Alors on eut recours à la police de la prévôté de Paris, afin d'obtenir des renseignements sur le sort de Mézeray. Enfin, Patru, a qui on s'adressa, se rappela qu'il avait fait devant l'historien l'éloge du fameux cabaret de la Chapelle, et que celui-ci avait témoigné le désir de faire connaissance avec le père Lefaucheur. On le trouva là, toujours dans sa petite chambre, assis devant sa table, entre une chandelle allumée et une bouteille de vin. Ce fut Patru luimême qui découvrit son ami, et lui annonça la faveur dont il venait d'être honoré. « Vive le cabaret, pour travailler à son aise! s'écria-t-il après avoir entendu l'avocat. Que je te remercie de m'avoir procuré la connaissance d'un homme tel que le père Lefaucheur! » Et il appela le cabaretier: « Allons, lui dit-il en lui sautant au cou, me voilà maintenant à même de m'acquitter envers vous. Une pension de deux mille livres! Avec cela, on peut se donner au moins une bouteille de mâcon tous les jours. »

En vain Patru voulut engager Mézeray à retourner au collège de Sainte-Barbe ; notre auteur resta chez le père Lefaucheur, jusqu'à ce qu'il eût loué un modeste logement dans le haut du faubourg Saint- Denis, afin d'être plus près de son meilleur ami, qu'il visitait chaque jour. L'amitié entre Mézeray et le cabaretier résista aux démarches qu'on tenta pour faire rougir l'historien de cette liaison si peu convenable et si peu littéraire ; rien ne put l'altérer, et, à sa mort, arrivée en 1683, Mézeray fit le père Lefaucheur son légataire universel.

Saint-Maurice.

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