HISTOIRE PROVINCIALE DE LA FRANCE
INVASION DES FRANCS DANS LE LANGUEDOC. — CROISADE CONTRE LES ALBIGEOTS.
(Deuxième article) — foiv page 37 \ .
Telle fut à peu près la réponse du comte de Nevers. Les pèlerins tournèrent alors les yeux vers le comte de Montfort qui s'était rendu populaire en toute cette guerre par sa valeur merveilleuse et sa dévotion éclatante. 11 accepta les terres des mains du légat et des barons. Le 22 août 1209, les princes étant réunis, ]VIont!ort fut proclamé, aux applaudissements de la foule, vicomte de Béziers et de Carcassonne; il était d'une stature très-élevée, une chevelure blonde et flottante signalait son origine franque -, son corps était gracieux et agile, ferme en tous ses mouvements; aussi, barons, chevaliers, hommes d'armes, voyant sa bonne mine, approuvèrent ce choix.
Le comte Raymond de Toulouse s'était abaissé à toutes les soumissions qu'avait exigées l'armée des croisés; il avait même conseillé d'abattre certains châteaux voisins de ses domaines, qui par la suite pouvaient nuire aux comtes francs. Mais tous ces témoignages ne désarmèrent pas les ambitions et les haines. Raymond était à peine arrivé à Toulouse, que Simon de Montfort et les légats lui députèrent un grand nombre d'évêques pour le sommer, ainsi que les consuls de cette ville, de leur livrer quelques notables habitants, afin qu'ils vinssent se purger du crime d'hérésie qu'on leur imputait. Simon menaçait, en cas de refus du comte, d'envahir ses terres comme celles d'un relaps excommunié. Raymond répondit qu'il ne ferait point ce qu'on lui demandait; qu'il n'avait rien à démêler avec Montfort, et qu'il se plaindrait au roi de France et même au pape des vexations commises dans le Languedoc, sous prétexte d'hérésies; en même temps les consuls de Toulouse déclarèrent, de concert avec tous les habitants, qu'ils n'avaient point parmi eux d'hérétiques. Cela n'empêcha pas que le !ég;W. n'excommuniât de nou-
veau les citoyens et ne jetât l'interdit sur la ville.
Pendant ce temps, Montfort soumit les petits châteaux qui environnaient Carcassonne et couvraient l'Albigeois ; il résolut le siège de Minerve, l'un des points les mieux fortifiés de tout le Languedoc. Après quelques jours de résistance, le châtelain de Minerve offrit de se soumettre. Le comte de Montfort déclara qu'il ne pouvait rien par lui-même, et qu'il fallait s'entendre avec le légat, maître et seigneur de l'armée. Le châtelain s'adressa donc à l'abbé de Cîteaux; celui-ci se trouva fort embarrassé ; il désirait ardemment la mort des ennemis du Christ; mais, prêtre et religieux, il n'osait demander du sang. Que faire? Il ordonna à Simon de Montfort et au sire de Minerve de rédiger séparément des articles de capitulation; mais Montfort persistant toujours à s'en référer au légat, celui-ci accorda la vie sauve au châtelain et à tous les habitants de Minerve, et même aux hérétiques s'ils renonçaient à leurs erreurs. Alors Robert, l'un des croisés, haussant la voix, dit: « Sire abbé, nous sommes venus ici pour exterminer les hérétiques, et non pour les protéger. — Il seront tous occis, répondit le légat, car ils ne se convertiront pas. » En effet, aucun hérétique ne voulut renoncer à sa foi ; on alluma de grands bûchers autour de la ville, et cent quatre-vingts personnes furent brûlées. Et à Castres, voyons ce qu'il advint. Les bourgeois s'étaient volontairement soumis à Montfort ; celui-ci était toujours d'avis de brûler les hérétiques ; voici donc quelle fut la décision de Montfort sur un cas particulier qui lui fut soumis. Comme on lui présenta deux hérétiques, dont l'un était parfait et l'autre néophyte ou disciple, il ordonna, dans son conseil de chevalerie, qu'ils fussent tous deux brûlés. Le néophyte, éprouvant une vive contrition, voulut se convertir. On retourna prendre l'avis du comte, lequel décida qu'on devait néanmoins le livrer au bûcher, parce que s'il était réellement repentant, le feu lui servirait d'expiation, et que s'il avait menti, il paierait le talion de sa perfidie ; ce qui fut trèsapplaudi.
Tandis que l'armée des croisés poursuivait ses succès dans le Languedoc, le comte Raymond, noblement conseillé, cherchait à se rendre digne de sa race, et tirait l'épée contre Montfort. Six mille lances allemandes, tout récemment arrivées pour la croisade, furent dispersées par une valeureuse attaque du comte de Foix ; Raymond chassa lui-même de Toulouse l'évèque Folquet, si célèbre dans cette guerre contre les Albigeois. Ce qui avait contribué à rendre quelque énergie au comte Raymond, c'était l'excommunication nouvelle qui venait d'être prononcée sans raison contre lui par le légat. Ce prélat avait voulu imposer au comte des articles de pénitence, afin de le réconcilier avec l'Eglise; on ne devait plus lui servir dans ses châteaux et à sa table, autrefois si abondante et si joyeuse, que de deux espèces de viandes ; les habitants de ses domaines ne devaient porter que des chapes noires et grossières ; aucun chevalier ne devait désormais habiter les cités, mais seulement la campagne, et toutes les fortifications des castcls devaient être rasées ; enfin Raymond devait se revêtir de la robe de Templier et partir pour la Palestine. Lorsque le comte montra au roi d'Aragon ces conditions si humiliantes pour un noble et jovial baron;
celui-ci se prit à rire, et lui dit: « En vérité, on vous le fait payer trop cher. » Raymond comprit le reproche, et tira dès lors l'épée contre les Francs.
La guerre se trouvait déclarée entre le comte de Toulouse et Simon de Montfort; il fallait nécessairement que la seigneurie nouvelle effaçât la domination ancienne, ou que celle-ci expulsât l'autre des terres qu'elle venait de s'approprier parla force. La prise de Montferrand fut la déclaration de guerre entre le vieux comte et Simon; les Francs passèrent le Tarn et s'avancèrent vers Toulouse. Les capitouls et magistrats, pour détourner l'orage qui les, menaçait, députèrent quelques-uns d'entre eux afin de connaître la cause de cette brusque invasion. Simon leur répondit : « Ce n'est pas à vous à qui nous en voulons, mais pourquoi reconnaissez-vous pour votre seigneur le comte Raymond, relaps et excommunié ? renoncez au serment de fidélité que vous lui avez prêté. — Oh ! pour cela, c'est impossible, répondirent les habitants ; le comte a toujours été notre seigneur légitime: pourquoi manquerions-nous à la foi jurée? »En entendant ces paroles, l'évèque Folquet, qui était dans le camp des croisés, se livra à d'ardentes invectives contre les bourgeois : « Maudits de Dieu, leur dit-il, race d'hérétiques, vous préférez le comte à votre évêque qui vous délie aux yeux du Seigneur. Eh bien, je manderai aux chanoines de ma cathédrale de quitter la ville avec tous les vases consacrés; vous serez privés ainsi de tout office saint, et nous verrons ce qu'il en résultera. »
Gustave Estienne.