MADAME DE STAËL
Presque toutes les nations de l'Europe ont vu des femmes se placer dans la politique au rang des plus prands rois. Chez le seul peuple où la loi leur interdise ïe sceptre, une femme sauva la monarchie, en se plaçant, par sa valeur inspirée, au rang des plus grands héros. Une autre, s'élevant par la force de la pensée, par le prestige de la parole et du style, audessus de tout son sexe, devait se placer dans la littérature au rang des plus grands hommes.
Appelée à marquer la transition de deux siècles, madame de Staël vit le jour à Paris le 22 avril 1766. A peine avait-elle dix ans, lorsque son père, M. Necker, déjà célèbre comme financier et comme écrivain, fut associé aux affaires publiques. Sa mère, la grave et méthodique madame Necker, voulut se charger elle-même de son éducation. Dans le système de l'institutrice, il y avait au moins cela d'heureux et de conforme à la nature de l'élève, que tout tendait à favoriser le développement de l'esprit. Le salon où mademoiselle Necker siégeait sur un petit tabouret de bois, à côté du fauteuil de sa mère, était pour elle la plus instructive des classes : on y traitait les plus hautes questions ; Thomas, Buffon, Raynal, Marmontel s'y rencontraient avec Champfort, avec Grimm; aucun d'eux ne dédaignait l'entretien d'un enfant qui les étonnait par la vivacité de ses saillies. Ses lectures produisaient sur elle une impression ex-
traordinaire : elle a dit que l'enlèvement de Clarisse fut un des événements de sa jeunesse. A quinze ans elle avait fait des extraits de Y Esprit des lois, avec des reflexions, et Raynaldi l'engageait à écrire, pour son grand ouvrage, un morceau sur la révocation de i'édit de Nantes.
Rarement l'intelligence profite avec excès, sans que le corps souffre. La santé de mademoiselle Necker déclinant de jour en jour, Tronchin lui ordonna la campagne, le grand air et l'abandon de toute étude sérieuse. Dès lors, contrariée dans ses plans d'éducation, madame Necker y renonça entièrement. La liberté d'une existence active donna un nouvel essor aux facultés de sa fille; mais elle avait cessé de s'y intéresser comme à son ouvrage. Désormais indifférente, bostile même envers des qualités brillantes qu'elle n'avait pas formées, déguisant, sous le voile du regret, une jalousie involontaire pour un genre de supériorité qui n'était pas le sien, quand on la félicitait sur le prodigieux éclat de madame de Staél : Ce n'est rien, disait-elle, absolument rien, à coté de ce que je voulais en faire.
Au contraire, entre M. Necker et sa fille régnait la plus étroite sympathie : de la part de cette dernière c'était même une passion qui tenait de l'idolâtrie, un respect qui ressemblait à un culte. Dès son enfance, elle poussait le dévouement fdial à tel point que, témoin de l'enthousiasme qu'excitait dans sa famille l'Anglais Gibbon, elle s'imagina qu'il était de son devoir de l'épouser, et en fit sérieusement la proposition à sa mère. A l'égard de M. TVccker, madame de Staël resta toujours ce qu'elle s'était montrée à dix ans. Rapportant tout à lui, vivant en lui, tant qu'elle le posséda, jamais elle ne voulut envisager l'idée qu'elle pouvait le perdre : après sa mort, jamais elle ne put se soustraire à l'idée qu'elle l'avait perdu.
De nombreux prétendants aspiraient à la main de mademoiselle Necker, qui toutefois ne se maria qu'à vingt ans. Le baron de Staël-IIolstein, ambassadeur de Suède en France, l'emporta sur ses rivaux, grâce à la protection de Gustave 111 et à la promesse de ne jamais forcer sa femme à le suivre dans son pays. Commencé froidement, ce mariage finit de même : le baron mourut en 1802, avec l'assurance que son nom ne périrait pas : seule indemnité réservée à l'homme nul qui épouse une femme de talent.
La première éducation de madame de Staël s'était faite au milieu de ces jeux de l'esprit qui agitaient doucement une société frivole, mais hardie. Peu à peu ces jeux devinrent plus animés, plus graves : la lice s'agrandit ; les imaginations s'enilammèient ; aux débals littéraires succédèrent les thèses politiques. Placée au centre du grand mouvement, liée à ceux qui voulaient, soit le hâter, soit le contenir, madame de Staël passa par toutes les alternatives d'espérance, de terreur qui remplirent un espace de dix ans. Avec la révolution française commença pour elle une seconde éducation toute d'expérience, tandis que la première n'avait été que de théorie. Grandie par cette suite d'études, sa pensée devint une puissance qui lutta sous l'Empire contre celle de Napoléon.
On a cherché dans des souvenirs anecdotiques, toujours plus ou moins douteux, plus ou moins exagérés, les causes de cette longue persécution que le
chef de vastes Etats fit subir à une faible femme. On a dit que, dans son enthousiasme pour le jeune vainqueur d'Italie, madame de Staël avait cherché par des obsessions trop assidues, trop vives, à le soumettre à son ascendant, et que, piquée de la brusquerie avec laquelle ses avances étaient repoussées, elle avait adopté dès lors un système d'opposition tracassière et bavarde, qui avait son salon pour métropole et pour succursale le Tribunat.
Quoi qu'il en soit de ces traditions, l'histoire n'en a pas besoin pour expliquer la conduite du despote envers la fille de M. Necker : il lui suffit de la différence de leurs idées et de leurs principes; il lui suffit de la distance infinie des termes vers lesquels chacun d'eux se dirigeait. La journée du 18 brumaire devait consommer leur divorce. Durant les quatre années suivantes, la colère de Ronaparte s'amassa lentement : c'était tantôt un écrit de M. JNecker, tantôt un ouvrage de madame de Staël, tantôt un sarcasme, tantôt un discours. Enfin, la patience échappa au consul, qui, des marches du trône impérial, bannit à quarante lieues de Paris celle pour qui le séjour de Paris était l'existence même.
Les dix années d'exil étaient commencées. Madame de Staël parcourt l'Allemagne, visite l'Italie, revient en Fiance pour recevoir l'ordre d'en sortir, retourne en Allemagne, et puis revient encore en France, d'où on allait encore la chasser. Cette fois on lui donne son château de Coppet pour prison, avec défense de s'en éloigner de plus de deux lieues. Madame de Staël s'en éloigne pour faire le tour de l'Europe: elle se rend en Angleterre en passant par la Russie et parla Suède. A Londres, elle apprend que la France lui est rouverte : son voyage et le despotisme avaient fini presque en même temps.
Madame de Staël revit donc cette patrie qui lui était si chère. Napoléon n'y était plus: mais il y avait des Anglais, des Prussiens et des Russes. Avec quelle éloquence n'a-t-elle pas raconté les douleurs que lui causait cette oppression nouvelle! comme elle a peint l'état de son âme durant les Cent-Jours! Quelles grandes leçons n'a-t-elle pas données à la royauté renaissante, dans ce livre admirable, qui résume si bien toute sa vie et qui la termine si glorieusement! Quelques années avant de mourir, madame de Staël avait réalisé ce qu'elle regarda toujours comme l'idéal du bonheur, l'amour dans le mariage; mais cette union, que tout le monde pouvait blâmer, resta enveloppée de mystère. Reaucoup plus jeune que madame de Slael, M. de Rocca lui survécut peu de temps.
A cette rapide esquisse d'une existence si brillante, si élevée, si féconde, ajoutons un portrait qui doit i être ressemblant, puisqu'il est tracé par madame Necker de Saussure : « Madame de Staël, dit sa » parente, avait de la grâce dans tous ses mouve- » ments ; sa figure, sans satisfaire entièrement les » regards, les attirait d'abord et les retenait ensuite, » parce qu'elle avait, comme un organe de l'âme, un » avantage fort rare ; il s'y déployait subitement une » sorte de beauté, si on peut le dire, intellectuelle; » ses pensées successives se peignaient d'autant mieux » sur son visage, qu'à l'exception de ses yeux, qui » étaient d'une rare magnificence, aucun trait bien » saillant n'en avait déterminé d'avance le caractère.
Elle n'avait aucune de ces expressions permanentes, qui à lalonguene signifient rien, et sa physionomie était, pour ainsi dire, créée sur place par son émotion. Peut-être aurait-elle même eu dans le repos les paupières un peu pesantes; mais le génie éclatait tout à coup dans ses yeux; son regard s'allumait d'un noble feu, et annonçait, comme l'éclair, la foudre de sa parole. » De même elle n'avait point dans sa contenance ni dans les traits cette mobilité inquiète, qui est un indice si trompeur. Une sorte d'indolence extérieure régnait plutôt chez elle ; mais sa taille un peu forte, ses poses marquantes et bien dessinées donnaient une grande énergie , un singulier aplomb à ses discours ; il y avait quelque chose de dramatique en elle, et même sa toilette, quoique exempte d'exagération, tenait à l'idée du pittoresque plus qu'à celle de la mode.
» Lorsque madame de Staël entrait dans un salon, sa démarche était assez grave et solennelle; un peu de timidité l'obligeait à recueillir sérieusement ses forces, quand elle allait attirer les regards ; et comme cette nuance d'embarras ne lui avait permis de rien distinguer d'abord, il semblait que son visage s'allumât à mesure qu'elle reconnaissait les « personnes. On pouvait juger que tous les noms > étaient inscrits chez elle avec bienveillance, et bieni tôt ces mots charmants dont elle était si prodigue,
» montraient qu'elle avait présentes à sa pensée les » actions et les qualités les plus distinguées de cha- » cun. Seslouangespartaientdu cœur et y arrivaient, » parce qu'elles étaient données avec sincérité. Elle » louait sans flatter : la politesse, suivant elle, ri étant » que fart de choisir dans ce qu'on pense. »
La liberté politique et littéraire, voilà ce que réclamait madame de Staël, et ce qu'elle a contribué à établir dans son pays. Son existence se trouve liée à l'histoire des idées pour le passé et le présent, à leur marche pour l'avenir. Son nom n'est pas un de ces noms qu'on pourra rayer arbitrairement de la liste générale, sans briser la chaîne des influences et des progrès. Trois époques distinctes marquent ies différents âges de son génie : dans la première, à peine sortie de l'enfance, elle s'essayait par quelques légers opuscules ; elle écrivait une comédie, une tragédie, et traçait les Lettres sur Rousseau, qui déjà révélaient une âme ardente et un esprit élevé. Dans la seconde, elle publiait la Défense de la reine, le livre de Y Influence des passions sur le bonheur des individus et des nations, celui de la Littérature, et Delphine. Dans la troisième, Corinne, l'Allemagne, et les Considéra! ions sur la révolution française mettaient le sceau à une renommée qui , à mesure qu'elle approchait de la postérité, devenait toujours plus digne de paraître devant elle.
Madame de Staël est morte le 14 juillet 1817.
( Madame de Staël.)
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