HISTOIRE PROVINCIALE DE FRANCE
( Troisième el dernier article. — Voir page 360. )
Le comte Raymond fit un appel à ses vassaux ; les sires de Foix et de Comminges accoururent les premiers sous son gonfanon, mais comme ils n'étaient point en nombre suffisant, ils firent en toute hâte leur retraite sur Toulouse ; on les suivit, et les bannières de Montfort se présentèrent bientôt devant les murailles de la cité. La première tentative des Francs contre la capitale du pays ne réussit point. Raymond avait avec lui une brave chevalerie, et un corps de bourgeois qui ne craignaient pas de se hasarder contre les lances de France. Plusieurs fois le camp de Simon de Montfoi t fut surpris par les Provençaux; il faisait si chaud, que des maladies se mettaient dans l'armée des croisés habitués à des climats tempérés. « Au milieu du jour, où les nôtres n'étaient bons à rien, dit un chroniqueur, ils faisaient un somme, et souvent les maudits Provençaux les surprenaient à cette méridienne. » Ce mouvement national des Provençaux s'opérait sur tous les points contre les Francs; la plupart des châteaux et des cités qui avaient reconnu la domination de Montfort secouaient le joug étranger et arboraient les couleurs de Toulouse. Les Francs voyaient leurs rangs s'affaiblir; les troupes de Montfort étaient dispersées, de sorte que le chef de la croisade fut obligé de se retirer en toute hâte à Castelnaudary ; les habitants étaient d'intelligence avec le comte de Toulouse et les Provençaux ; mais Montfort les maintint dans l'obéissance. Ledit Montfort ne pouvait compter que sur ses propres hommes; il avait voulu lever quelques chevaliers dans ses nouveaux domaines du Languedoc, mais à peine étaientils réunis, qu'ils se débandèrent. Il y avait un châtelain iiomm^ Guillaume Cat, de race méridionale, que Montfort avait comblé de biens et de fiefs. Il le manda pour qu'il lui prêtât appui; mais les répugnances nationales étaient telles, que Guillaume, au lieu d'amener les chevaliers qu'il avait pris à son service, les conduisit contre les pèlerins qui arrivaient pour soutenir les croisés. Montfort devint furieux à cette nouvelle : « Par notre sainte mère l'Eglise et par les pieds de Dieu, s'écria-t-il, je ne veux plus avoir affaire avec les hommes de cette maudite langue de Provence. » En effet, depuis il ne confia la garde de ses châteaux qu'à des Francs sur lesquels il pouvait compter.
Toutefois ces premiers succès du comte Raymond furent de peu de durée ; de nouveaux chevaliers s'avançaient vers Castelnaudary pour délivrer le comte de Montfort assiégé; les Provençaux avaient chaque jour à combattre des troupes de pèlerins qui arrivaient de la France, de l'Angleterre et de l'Allemagne; une seconde publication de la croisade avait * amené quelques centaines de nobles Francs, lesquejs
jetaient l'effroi dans toutes les terres qu'ils traversaient. La chevalerie du midi était épuisée, elle ne pouvait résister à ces bandes se refoulant sans cesse dans le Languedoc et se plaçant sous les gonfanons d'un chef habile et vaillant. Tous les châteaux qui étaient revenus à l'hommage du comte de Toulouse passèrentsuccessivementauxFrancs.Montfort soumit ensuite l'Agenois, le comté de Foix et de Comminges ; de sorte que celui qui naguère n'était que le pauvre sire de Montfort-l'Ainaury, devint le maître des plus beaux fiefs de la Provence.
Trois ans plus tard, les choses changèrent de face. Le comte Raymond et son fils, qui s'étaient réfugiés à Gènes, vinrent débarquer à Marseille, et bientôt l'effervescence publique, l'enthousiasme des populations, les engagèrent à reconquérir l'héritage dont ils avaient été injustement dépouillés. Dès ce moment des intelligences s'établirent entre les magistrats des cités du Languedoc et leurs vieux seigneurs ; on résolut de dénoncer la guerre au comte de Montfort. La prise de possession de Beaucaire fut le manifeste de ce soulèvement; les hommes d'armes et les communes entrèrent dans cette cité qui secoua le joug des étrangers. Toulouse avait à peine appris l'arrivée du fils de son ancien seigneur, que déjà une sourde conjuration se tramait parmi les habitants contre Montfort ; on n'osait point encore arborer les couleurs nationales, mais des symptômes d'effervescence se faisaient remarquer. Pendant ce temps, le comte Raymond parcourait au pas de course les montagnes, et à la tête de plus de mille lances il passa !a Garonne et pénétra pendant la nuit dans les murs de Toulouse. Le lendemain, au bruit des cornets et trompettes , le vieux gonfanon est arboré sur les remparts et sur les tourelles des principaux bourgeois.
Lorsque les Provençaux eurent appris que le comte Raymond était en possession de sa capitale, tous vinrent à l'envi lui faire hommage. Montfort et ses Français, au contraire, éprouvèrent de l'étonnement et de la frayeur. Il appela de nouveaux secours. Une grande foison d'hommes d'armes vinrent le joindre devant Toulouse, dont il poursuivait péniblement le siège depuis neuf mois. Les assauts devenaient chaque jour plus meurtriers; les Toulousains faisaient de violentes sorties afin de détruire les machines de guerre construites pour ce siège. Un jour que Montfort luttait vaillamment contre les bourgeois, il fut frappé à la tête d'une pierre lancée par un tout petit nain, les autres disent par une femme. Montfort fut renversé roide mort. Ainsi tomba celui que les chroniques contemporaines comparent à Judas Macchabée, et qui avait soumis au joug des Francs les populations libres du Languedoc ; on le couvrit de son manteau, et il fut transporté sous la tente du légat. Cette mort jeta la consternation dans le camp; les chevaliers levèrent le siège en toute hâte, et Toulouse put demeurer en paix sous la domination des seigneurs du sol auxquels les bourgeois avaient juré complète soumission.
Le jeune Amaury de Montfort suivit les lugubres funérailles de son père ; puis il parcourut toutes les villes de ses domaines afin d'inspirer du zèle pour sa cause. Le clergé réchauffa, autant qu'il le put, le dévouement des Provençaux, mais pas un bras ne se
leva pour le comte Franc; un mois ne s'était pas écoulé depuis son avènement, que partout on arborait les couleurs de Raymond. A Avignon le prince d'Orange fut mis en pièces par les citoyens, pour s'être opposé aux manifestations générales qui éclataient dans le Languedoc. Jamais mouvement national ne s'était opéré plus unanimement. Avec les gonfanons des comtes du sol reparut l'hérésie* en 1222, une assemblée générale des Albigeois se tint encore à Pieussan ; plus de cent ministres et prédicants se réunirent pour discuter l'état de leur Eglise. Que pouvaient faire les clercs et les comtes Francs dans cette situation? Le découragement se mit parmi eux quand ils virent tous les châteaux, villes et communes, passer sous la domination des anciens seigneurs. Ce fut une fureur de quitter le Languedoc ; tous les chevaliers d'Amaury de Montfort reprirent la route de France. Enfin, le 14 janvier 1223, on conclut un traité d'évacuation du Languedoc par les Francs. Il fut arrêté qu'Amaury et ses chevaliers quitteraient cette terre, et iraient consulter leurs amis en France afin de savoir ce qu'ils devaient faire ; ils promettaient de rendre réponse, pour la paix définitive , au plus tard à la Pentecôte prochaine. Toutes les églises devaient demeurer avec leurs privilèges, et une trêve de deux mois était accordée aux habitants de Narbonne et d'Agde, villes qui étaient encore au pouvoir d'Amaury. Un pardon général fut octroyé au petit nombre de Provençaux qui avaient suivi le parti des Francs, et leurs terres leur furent rendues sans distinction de services.
Ces conventions arrêtées, le comte de Montfort et ses chevaliers sortirent de Carcassonne et prirent la route de France ; leur domination avait duré près de quatorze ans et n'avait jamais été un moment paisible. Plus tard, de nouvelles violences troublèrent encore le Languedoc, mais jamais les Francs ne purent s'y consolider. La cession faite à saint Louis d'une partie de ces provinces fut le seul résultat de ce grand trouble, mais le Languedoc conserva ses mœurs, ses habitudes, ses institutions municipales libres et son gouvernement à part. Les opinions religieuses s'y maintinrent dans leur indépendance; la réforme du xvie siècle y trouva et y trouve encore de nombreux partisans. Quoique la révolution française, en passant le niveau sur les vieilles distinctions coutumières, tende à rapprocher toutes les populations diverses qui composent le territoire, des traits caractéristiques distinguent toujours les deux races; l'idiome populaire n'est pas le même ; des désignations méfiantes ou moqueuses séparent les habitants des rives opposées de la Loire, et il faudra bien des siècles d'un gouvernement uniforme et central pour opérer une complète fusion. Gustave Estienne.