PRÊTE
Le magistrat voulut assister à l'inauguration de l'œuvre de science; le matin d'une belle journée de juillet est choisi : le populaire ne manquera pas île s'y trouver aussi.
L'art, dans les xm«, xive, xve et xvie siècles, était chose bien prodigieuse: surtout il parlait aux yeux, il avait de ces symboles que le peuple comprenait, il s'appliquait à tout, il remplissait une mission véritablement sociale. C'est que l'ait alors avait foi en lui, foi en l'avenir, foi en la gloire. Aujourd'hui, rentré dans les conséquences de l'architecture grecque toute positive, il a secoué ce caractère idéal qui (it sa force au moyen âge. Et puis, cet immense désir de gloire qui animait les maures de l'œuvre, les tailleurs ifymaiges, les mécaniciens, où le trouver maintenant parmi ces hommes isolés, sans pensée commune, qu'on nomme artistes ?
Quoi qu'il en soit, Jehan Boërnave, en présence du magistrat de Strasbourg, sous les yeux d'une population ébahie, a touché l'ingénieux mécanisme, et l'horloge a fonctionné; et l'on vit venir les trois rois mages qui s'inclinèrent devant la Mère du Sauveur, et l'on entendit chanter le coq, et l'on écouta une céleste musique d'anges et de séraphins, et maître Jehan parut lui-même sur la petite galerie au-dessus des cadrans représentant les douze signes du zodiaque et le mouvement périodique de la lune, salué par les unanimes acclamations du peuple. Parmi tous ces cadrans était scellée une table d'airain, sur laquelle on lisait en lettres d'argent :
JEHAN BOËRNAVE.
Et en caractères arabes :
1SEN-AL-BENZAR.
Alors, le corps de ville vint chercher maître Jehan, pour le conduire à un banquet splendide qui l'attendait. Sa marche, depuis la cathédrale jusqu'à la Maison-de- Ville, fut un véritable triomphe.
Jehan Boërnave fait honneur aux nombreux toasts dont il est l'objet; les fumées des vins de Hongrie échauffent sa tète; l'empire de sa puissante raison cesse, et il a l'imprudence de répondre à ses amphytrions :
« Vous demandez, mes maîtres, s'il existe sous le soleil un mathématicien capable d'exécuter un travail plus merveilleux que celui dont je viens d'embellir votre église cathédrale? Il en est un, un seul sur la terre.
< — Où donc est-il?
— Devant vous. »
Cet aveu avait de la portée. Pourquoi l'a-t-il laissé échapper ce propos; pourquoi maître Jehan n'a-t-il pu éviter de fournir à l'envie les armes qui lui manquaient; pourquoi donc ces deux mots d'une bien légitime, mais bien intempestive présomption ?
Alors, il se lit dans l'opinion une de ces révolutions soudaines qui changent l'admiration en courroux et la bienveillance en haine. Un astrologue de Mayence, gtand ennemi de Jehan, dévoré par la jalousie que lui inspirait une si haute science, jetait
des charbons sur un feu dont la flamme menaçait l'illustre et malheureux artiste.
« Cet étranger que nous avons comblé de largesses, sa passion pour la globe va le conduire à Trêves, à Cologne, à Haileni ; il se lira de nous et construira dans ces villes une horloge bien supérieure à la nôtre. Mais c'est un magicien, un sorcier, un réprouvé, un damné, que cet étranger, il entretient commerce avec les esprits infernaux. » Tels étaient les propos qui circulèrent, pendant trois jours, dans la cité de Strasbourg.
Dans les têtes du xiYe siècle, de pareilles idées ne fermentaient pas longtemps sans demander une victime.
Quatre jours après son triomphe si éclatant et si solennel, quatre jours après les ovations du populaire et les caresses du magistrat, maître Jehan Boërnave était aveugle. L'envie, la lâche calomnie, la férocité des mœurs incandescentes et mobiles de l'époque, lui avaient crevé les yeux.
Bientôt l'horloge mystérieuse fut brisée par le peuple, avec la table d'airain, et l'on n'entendit plus parler de maître Jehan.
Ainsi, cette soif immense de la gloire qui engendia tant de sublimes créations dans les trois siècles vii ils du moyen âge, aboutit pour le malheureux Arabe a un chef-d'œuvre et à un supplice.
Ce ne fut que deux cents ans environ après la destruction de cette horloge que cinq années de merveilleux labeurs avaient faite, qu'un astronome, du nom de Dasipodires, recueillit quelques débris de l'horloge primitive échappés au vandalisme des hommes du xive siècle, et construisit une nouvelle machine fort curieuse, fort compliquée, qui existe encore aujourd'hui, mais ne fonctionne plus.
Le coq qui la surmonte est, dit-on, un reste de l'œuvre de Jehan Boërnave. A ce reste, Dasipodires rendit la vie; mais les révolutions, le temps presque aussi rongeur qu'elles, ont passé sur ce symbole de la vigilance, ont éteint sa voix tremblotante et criarde. Qui la lui rendra?
(Dans le 1er volume du Magasin Universel, p. 125, nous avons donné une gravure représentant l'horloge de Strasbourg, mais c'est celle de l'intérieur. L'horloge dont il est ici question se trouve au portail méridional de l'Eglise et est encore visible. )
Le chevalier Joseph Bard, de la Côte-d'Or.