LYON ET SES FABRIQUES
(2e ARTICLE.)
La Sai/it-Luntli est rigoureusement observée à Lyon parmi les ouvriers en soie. Ils travaillent tous les autres jours et une partie du dimanche; mais, le lundi, ils se rendent dans le faubourg Saint-Just , et dépensent en quelques heures tout ce qu'ils ont gagné dans la semaine. S'il y a plusieurs fêtes à la suite les unes des autres, les canuts les célèbrent toutes , non par dévotion , mais par amour du cabaret; aussi n'y a-t-il guère de ménages qui n'aient une partie de ce qu'ils
possèdent au Mont-de-Piété. Il est rare que les ouvriers en soie prévoient au delà du jour le jour; et, s'il arrive une morte saison, si les métiers sont mis à bas, ils ne connaissent d'autres moyens, pour se soustraire à la misère, que d'aller chanter dans les rues pour toucher la pitié publique.
Une chose que l'on a observée, c'est que, réunis en nombre dans une fabrique , les ouvriers en soie se sont montrés plus moraux. L'émulation a été pour eux un puissant moyen d'action , et ils ont prouvé qu'ils pou vaient être améliorés par sa seule influence. Dès lors ils n'ont pas besoin qu'on leur impose des règles; ils les établissent d'eux-mêmes et les suivent ponctuellement. Cette observation d'une règle invariable est la condi-
tion du succès de toute entreprise en grand. Livré à ses seules forces et à son ignorance, l'ouvrier ne trouve en lui ni le désir ni la puissance de vaincre ses mauvais penchans. aujourd'hui le maître entraîne l'ouvrier, demain l'ouvrier entraînera le maître. La femme reste seule avec ses cnfans et sa misère, n'ayant en perspective que l'hôpital et une place au cimetière.
On semble craindre pour Lyon la réunion des ouvriers dans de grands ateliers; mais celui-là n'est-il pas plus porté à la révolte, qui est peu nourri, et qui travaille dans un endroit malsain ? Il est bien reconnu que l'industrie en grand renferme un principe d'amélioration , soit sous le rapport de la vie matérielle de l'ouvrier, soit sous le rapport de la consommation. Il devient donc facile dès lors de régler la part de chacun , de manière à éloigner de tous les esprits la crainte que leur cause la question d'exploitation. Que les ouvriers, sans être mieux payés , puissent respirer un air pur, qu'on leur donne une nourriture saine, et ils se soumettront aux mesures d'ordre qui leur seront imposées. Plus une branche d'industrie s'accroît, plus l'esprit de corps gagne parmi les ouvriers. L'homme se laisse entraîner à ce qu'il voit faire : Pierre va au cabaret parce que Jacques, son voisin, s'y trouve; que demain Jacques reste chez lui, et Pierre abandonnera le cabaret. A Lyon, plus que partout ailleurs, les chefs d'ateliers et les fabricans sont en état d'hostilité les uns à l'égard des autres. Les premiers se regardent comme exploités, les seconds , au contraire, parlent de leurs constans sacrifices. Eu toute justice, on pourrait se demander si les chefs d'ateliers sont fondés dans leurs prétentions, et si eux-mêmes ne sont pas un tiers intermédiaire nuisible aux ouvriers? Si les fabricans , au lieu d'avoir affaire aux chefs d'ateliers, employaient euxmêmes les ouvriers, les façons devraient augmenter de toute la part des bénéfices qui reviennent aux premiers, et qui, tout insufRsans qu'ils sont pour les faire vivre, ajouteraient au bien-être général. L'achat et l'entretien des métiers, les frais de loyer et les impositions , tiennent les chefs d'ateliers dans une gêne permanente , rendue plus cruelle par la libre concurrence qui a réduit à rien le prix de certaines façons.
Lorsque la fabrique de Lyon va bien, elle se recrute d'où vriers dans laFranche-Com té et dans l'Auvergne.Les commandes sont là, on veut les faire, on prend partout. Mais qu'il arrive une morte saison, et cette tourbe travailleuse , qui se trouve sans pain, produit au plus bas prix possible, pour avoir le moyen de s'en procurer. Si de grands ateliers étaient formés , si des capitaux en réserve permettaient en tous temps aux fabricans de donner du travail aux canuts, il n'y aurait plus ce mouvement oscillatoire , cette recrudescence fébrile de misère.
Pour qu'une branche d'industrie puisse fournir aux besoins de ceux qui l'exploitent, il faut que la consommation soit en raison de la production , et vice versa. La soierie, exploitée en grand, devrait amener à ce résultat. D'une part, les ouvriers soumis à une règle qui les obligerait à travailler toute la semaine, trouveraient en bénéfice, à la lin de l'année, l'argent qu'ils hypothèquent au cabaret. De l'autre , n'ayant plus à redouter les mortes saisons et leurs conséquences de ruine , ils se rattacheraient davantage aux douceurs de la vie de famille, à leur ménage, d'autant plus facile à tenir propre, que les métiers n'en feraient plus partie.
Ce mode de fabrication en grand, tout en stimulant les ouvriers et leur faisant une vie commune de travail, laisserait leurs intérêts divisés, de manière à ce que chacun pût être libre de l'emploi de ses fonds. Le fabricant, à son tour, loin de perdre à cet état de choses , y gagnerait tout ce que le système parcellaire y perd. Un local , propre à cinquante métiers , ne coûterait pas , à beaucoup près, autant que les ateliers partiels, dans lesquels les ouvriers sont obligés de vivre d'une manière si peu conforme aux lois de l'hygiène.
Jusqu'ici il est malheureusement arrivé que ceux qui, en France, ont établi de grandes fabriques, se sont moins occupés du bien-être général que de leurs intérêts particuliers; c'est en partie à ce fait qu'on doit attribuer l'attitude hostile des ouvriers de Lyon; mais qu'on fonde, sans s'occuper de leurs opinions, des établissemens modèles où ils puissent trouver en tout temps des garanties de travail, et on les verra renoncer à leur mutinerie.
Pour arriver à un résultat satisfaisant, il ne faut pas demander aux riches de trop grands sacrifices en faveur des pauvres, non plus qu'à ces derniers une obéissance passive. Aujourd'hui chacun veut user du droit que Dieu lui a donné, de juger par lui-même de ce qui le concerne. Vivre le mieux possible , voilà la devise du jour. Avec le développement de l'intelligence, les besoins physiques se sont accrus. Le goût est devenu plus délicat, l'homme s'est créé des fantaisies qu'il ne connaissait pas, conséquence nécessaire
d'un état de civilisation rapide Le peuple romain
demandait du pain et des spectacles; le peuple français veut, avec des spectacles, autre chose que du pain.
Chez nos voisins d'outre-mer, l'ouvrier, quel qu'il soit, jouit de tous les conforts de la vie matérielle , et, avec des prix de façon souvent très-bas, suffit à son nécessaire, parce qu'il est attaché à quelque grande manufacture qui réduit parfois ses journées, mais qui ne les supprime jamais. La ville de Manchester compte plus de 200,000 ouvriers occupés à la fabrication des cotons, de la laine et de la soie. Là, de grandes machines appliquées au filage ont diminué le nombre des ouvriers au profit d'un seul exploitant. Le fabricant a pu , sans faire de sacrifice, réduire ses prix de tout ce qu'il a ôté aux bras inoccupés qui alors se sont jetés dans les ateliers de tissage, et ont contribué à faire baisser les façons.
L'Angleterre n'a jamais exporté ses produits de soierie, et, pour favoriser les manufacturiers français qui se sont établis à Manchester, Macclesfild et Londres , nos soies ont été long-temps prohibées. Lorsque M. Huskisson, ministre du commerce, voulut, en 1826, permettre l'introduction des produits de nos fabriques, afin de pousser au perfectionnement par la comparaison, ceux qui ne comprirent pas la haute portée de ses vues le combattirent avec énergie, et crurent qu'il compromettait l'existence des ouvriers anglais. Le temps ne tarda pas à prouver que le ministre avait eu raison. Par suite de cette mesure, les fabriques anglaises soutiennent, sous beaucoup de rapports , la concurrence avec nous pour les étoffes unies. Pendant longtemps les soieries de France, malgré les droits énormes dont elles étaient grevées, avaient la vogue en Angleterre. Maintenant nos voisins font mieux que nous en qualité, et, malgré la perfection de nos apprêts, les droits de douane étant restés les mêmes, l'exportation
des soieries unies est presque nulle. La Suisse, l'Allemagne, qui font de leur côté tisser à plus bas prix que nous, sont des concurrens qui nous causent un tort considérable, surtout en Amérique, où nos étoffes s'expédiaient par masses.
En présence de tels faits, il ne resterait que le découragement, si l'application de l'industrie en grand ne devait pas venir arracher les ouvriers à leur existence précaire.
L'édit de Nantes fit passer en Angleterre les fabricans qui l'ont initiée à notre industrie. Il serait à craindre, si l'on n'y prenait garde, que nos étoffes façonnées, si supérieures à celles de nos voisins , ne fussent à leur tour dénaturalisées par les ouvriers que la misère tend à rendre cosmopolites.
En 1814 , lors des réactions royalistes dans le Midi, les fabriques d'Avignon et de Nîmes furent tout à coup désertes. La religion, aux prises avec la politique, chassa plus de a5,ooo protcstans de ces deux cités; si pareille émigration avait eu lieu à Lyon, il est plus que probable que la Suisse et l'Angleterre auraient offert asile et protection à nos exilés.
Ce que l'esprit de parti fit alors pour Nîmes et Avignon , la misère tente depuis long-temps de le réaliser pour Lyon. L'ouvrier qui a là sa famille, ses habitudes, lutte et cherche à échappera sa mauvaise destinée. De là les insurrections, la révolte à main armée, qui ont bien moins tenu à l'esprit de parti qu'à la position désespérée des industriels lyonnais. L'homme qui n'a rien à perdre ose tout risquer, et il y a long-temps que les canuts n'ont rien à perdre Que leurs souffrances soient allégées, et ils reprendront leurs habitudes paisibles, leurs mœurs simples et douces, leur existence de canut. E. N.