DÉCEMBRE
Le siège de Toulon commença la réputation militaire de Napoléon. Il eut à lutter successivement contre l'impéritie des généraux et l'amour-propre des représentons du peuple; mais son caractère droit, sa volonté ferme, l'utilité de ses conceptions , sa vigueur et sa rapidité dans l'exécution, surmontèrent tous les obstacles. Il commença d'abord par suppléer à tout ce qui lui manquait en artillerie et en munitions; il organisa un parc de plus de cent pièces de gros calibre, fit une reconnaissance exacte des abords de la place et des nouvelles et terribles fortifications que les Anglais avaient élevées; ensuite il établit ses batteries.
L'intrépide général Dugommier, militaire instruit, n'eut pas plus tôt remplacé, dans le commandement de l'armée, les généraux Cartaux et Doppet, qu'il reconnut ce que valait Napoléon. Sa vieille expérience ne dédaignait pas les conseils du jeune chef de bataillon d'artillerie, et il témoignait hautement l'estime qu'il faisait de ses conceptions.
Ce fut pendant le siège de Toulon que Napoléon gagna une maladie de peau qui altéra long-temps son excellente constitution. Un jour qu'il était dans une batterie exposée au feu le plus violent de la place, un des chargeurs fut tué; il importait beaucoup que le feu de l'artillerie française ne se ralentît pas. Napoléon prit le refouloir et chargea lui-même dix ou douze coups. (Voyez la gravure.) L'artilleur mort était infecté d'une gale très-maligne : Napoléon en fut atteint. L'ardeur de la jeunessle, les impérieux devoirs du service l'empêchèrent de se traiter convenablement. Le mal disparut, mais le poison n'était que rentré; sa santé en fut gravement affectée ; de là cette maigreur maladive, cet aspect chétifet débile qu'il eut pendant long-temps. Ce ne fut qu'après ses campagnes d'Italie et d'Egypte, qu'étant devenu empereur, et ayant plus de loisir sédentaire, il consentit à se soumettre à un traitement indiqué par le célèbre Corvisart, et qui lui rendit sa force primitive.
La Convention avait auprès de l'armée de Toulon trois commissaires : Barras , Fréron et Gasparin. Ce dernier, qui avait servi, eut toujours le bon esprit d'appuyer les avis du commandant de l'artillerie. Il avait été témoin de sa bravoure, et reconnaissait son génie. C'est par le secours de ce digne représentant que, dans un conseil de guerre tenu à Ollioulcs, le i5 octobre, Napoléon fit adopter le plan qu'il avait conçu pour soumettre Toulon.
Ce plan consistait, non pas à diriger le feu de l'artillerie sur une ville française, mais à s'emparer des hauteurs du Cair, qui dominent la rade et les forts de Toulon , et qui en commandent l'entrée. Les Anglais, appréciant l'importance de cette position, y avaient construit le fort Mulgrave que la perfection et le nombre de ses moyens de défense faisaient surnommer le Petit-Gibraltar. Napoléon pensait avec raison qu'aussitôt qu'il serait maître de ce point, d'où il aurait menacé la communication entre la flotte et la garnison assiégée, les Anglais, pour ne pas rester spectateurs de la prise de leurs soldats privés du secours de leur marine, se hâteraient d'évacuer la ville. En conséquence , et tandis que , afin de donner le
change à l'ennemi, on faisait des manifestations sur un côté opposé, Napoléon s'occupa d'établir la batterie nécessaire , pour soutenir l'attaque du fort Mulgrave. Les travaux avaient été cachés avec le plus grand soin; les canons étaient en position ; on n'attendait plus qu'une nuit favorable, lorsqu'un ordre irréfléchi des représentans du peuple, en faisant démasquer et jouer toutes les pièces, révéla aux Anglais le péril qui les menaçait. Ils résolurent aussitôt de détruire les ouvrages des assaillans. La nuit suivante , six mille hommes , sous la conduite du général O'Hara, commandant de Toulon , qui voulut diriger lui-même cette expédition , sortirent sans bruit de la ville. Ils avaient déjà réussi à pénétrer dans la batterie, déjà les pièces étaient enclouées;les Français, étonnés de cette brusque attaque, avaient perdu du terrain , et cherchaient à se reconnaître, mais Napoléon était là. Au lieu de reculer comme les autres , il se jeta sans hésiter , avec un bataillon seulement, dans un boyau de tranchée qui le conduisit sur le derrière des Anglais ; il y arriva sans être aperçu , et, quand il fut au milieu d'eux, il commanda feu à droite et à gauche. Le désordre se mit dans les rangs ennemis, surpris à leur tour; le général O'Hara, en voulant rallier les soldats, fut fait prisonnier. L'approche du général Dugommier, à
la tête de quelques bataillons, acheva de décider la retraite de la division anglaise qui fut ramenée en désordre jusque sous les murs de la place.
Enfin, quatre mois après le commencement du siège, le fort Mulgrave, attaqué dans la nuit du 18 au 19 décembre, fut emporté de vive force. Napoléon et Dugommier y entrèrent des premiers , par une embrasure. Le vieux général était accablé de fatigue. « A-llez maintenant vous reposer, lui dit Napoléon. Nous venons de prendre Toulon ; vous y coucherez demain. »
Le lendemain, en effet, l'escadre ennemie, qui pouvait être foudroyée par les batteries que Napoléon avait fait établir pendant la nuit, se hâta de retirer la garnison et d'évacuer le port et la rade de Toulon. Le même jour, les forts et la ville furent occupés par les troupes françaises.
Napoléon Bonaparte avait bien mérité de la patrie, pendant le siège; le grade de général de brigade d'artillerie fut sa récompense. En cette qualité, il fut chargé d'abord de l'armement et de la mise en état de défense des côtes de Provence , et de la rivière de Gènes. Ensuite il obtint le commandement de l'artillerie de l'armée d'Italie.
Bonaparte au siéye de Toulon.