ÉTAT DE LA SCULPTURE EN ITALIE
Quand on parle des beaux-arts, il est impossible que la pensée ne nous transporte pas de suite en Italie. C'est là en effet leur véritable patrie ; c'est là surtout que domine la sculpture. Dans les statues se trouvent la religion et l'histoire des anciens , non seulement à Rome, mais à Paris, à Londres, à Berlin, partout où il yaun musée qui renferme une Vénus, un Brutus, un Antinous. Ainsi jadis les statues, transportées dans la ville éternelle, au milieu des pompes triomphales , offraient l'histoire abrégée de chacune des nations soumises à son empire. Un peuple de pierre surgit bientôt dans les temples, dans les palais, sur les places publiques, dans les carrefours, contrastant par son immobilité avec cette foule animée qui allait et venait par les rues. Voilà pourquoi Michel-Ange quitte Florence, et , la Bible à lamain, va chercher son Moïsesurles bords du Tibre. C'est là qu'il fonda la sculpture chrétienne. Mais cet art empiéta bientôt sur la peinture, etenvahit toutes les toiles, sans excepter celles de l'auteur.
Quel est cependant l'esprit qui maintenant anime les sculpteurs en Italie?£st-ce celui de Phidias ou celuide Michel- Ange ? C'est l'un ou l'autre, car la pensée decelui qui nous a donné en France le Spartacus, ce Napoléon des esclaves, n'aurait pu se produire sur le sol italique. Je dois dire pourtant qu'on voit à Florence, sur la place Ducale, une Judith qui coupe la tète d'IIolopherne; ce groupe coulé en bronze date de quelques siècles , et rappelle la révolte des Florentins contre le duc d'Athènes; on lit au dessous cette inscription non moins étonnante : Excmpltim publicœ salut/s. Quel amour de la
patrie dans cette femme que Parny a osé ridiculiser ainsi qu'avait fait Voltaire de l'héroïne d'Orléans ! Il faut le dire ,ce n'est actuellement ni Moïse, ni Judith qui représentent l'esprit de la sculpture en Italie. Il est même nécessaire de distinguer l'esprit des artistes de celui du puhlic.
Cette distinction serait absurde à toute autre époque où le caractère du siècle serait bien arrêté, les lois, les mœurs , l'unité d'un pays, basés sur de solides fondemens. Mais maintenant c'est dans le passé que les Italiens cherchent leurs espérances d'avenir; et on voit s'élever çà et là des monumens à la gloire des hommes illustres d'autrefois. Les gouvernemens flattent le peuple en favorisant son goût; mais les statues qu'ils lui offrent sont celles des rois. Quant aux sculpteurs, ayant en général les yeux attachés sur des Vénus et sur des Apbllons, ils sont dominés par le beau de ce genre, lors même que la religion leur demande des sujets tout differens; l'Apollon se transforme en un ange, la Vénus en une Madeleine. Voilà la sculpture classique. Auraitil mieux valu que les papes brisassent toutes les statues, ainsi qu'ils avaient commencé à faire, pour empêcher le retour de l'idolâtrie ? Canova a recueilli toute la mythologie dans son atelier, et la cour de Rome a placé ses ouvrages dans les salles du Vatican.
Il est bien difficile aux artistes de se détacher entièrement de l'antique qui les cerne de toutes parts. Beaucoup de personnes savent que, sur les portes de bronze de l'église de Saint-Pierre, sont sculptées les amours incestueuses de Jupiter. Doit-on s'étonner après cela que les ateliers soient remplis de Vénus, de Mars, de Cupidons et d'autres divinités? Contrairement à ce penchant des artistes, l'esprit public tend à la réforme de la sculpture, et nous indiquerons l'Italien dont le ciseau peuty travailler le plus puissamment. Ce n'est pas pour César, mais pour Torquato Tasso que le peuple demande des statues. Alfiéri, indignéquece grand poète soit enterré dans une chapelle de couvent, sans aucune marque de distinction, propose, dans un sonnet , de convertir la basilique de Saint-Pierre en un vaste tombeau où sera déposée sa cendre.
Le monument du Tasse, que le sculpteur Fabri a exécuté en plâtre, est très-simple. Sur le tombeau est le poète ayant au dessus de lui la Madone, sa muse, et sur le devant on voit ses funérailles. Au lieu de cette procession, n'eût-il pas été mieux de représenter le baptême de Clorinde, l'œuvre de sa plume, comme on sculpte sur le tombeau du guerrier les victoires dues à son épée?
Pour faire les frais de cette sculpture, on ouvrit une souscription où figurèrent bientôt les noms d'un grand nombre d'étrangers de distinction. M. de Chateaubriand, alors ambassadeur à Rome, dit, en faisant son offrande, que celui qui avait chanté la gloire des croisades appartenait à toutes les nations. M. Fabri doit exécuter le modèle en marbre.
On doit à Thorwaldscn un des monumens dont se plaint Alfiéri : c'est le tombeau de Pie VIL Quel sujet que la vie de ce pape, à cause de ses rapports avec les grands événemens de l'Europe! Les poètes et les orateurs ont employé à cette occasion tant d'images empruntées à la Bible, à la mythologie de tous les peuples et de tous les âges, qu'un siècle suffirait à peine pour en prendre connaissance. Il s'agissait du triomphe du catholicisme; mais comment Thorwaldscn l'eût-il compris, lui qui est protestant ? Son monument ne dit rien.
En haut est le pape, et au bas se tiennent , d'un côté, la Force ou la Constance, et de l'autre la Religion qui consulte la Bible. Ce n'est certes pas la religion catholique, dont le génie est dans la foi et non dans l'examen. Selon les artistes, il y a unhautmérited'exécution dans cet ouvrage; mais tout y est d'une froideur glaciale. Les chanoines de Saint-Pierre en furent indignés, et dirent que c'était l'œuvre d'un barbare et d'un hérétique. Or, nos lecteurs sauront que M. Thorwaldsen est Danois, et que MM. les chanoines appellent barbares tous ceux qui ne sont pas Italiens. L'atelier de cet habile sculpteur est très-vaste, et toutes les pièces sont remplies de statues. C'est Camucini qui l'a poussé dans la carrière par jalousie contre Canova. Il fit son portrait, le plaça sur un riche tapis au milieu de son atelier prétentieux, et le signala à tout le monde comme un grand sculpteur. Son meilleur ouvrage est un berger et le triomphe d'Alexandre, imitation d'un relief du Parthénon d'Athènes. A côté de son atelier, on remarque ceux de deux artistes qui ont sur lui l'avantage du génie comme il a sur eux celui de la fortune , M. Finelli et M. Tenerani. Celui-ci a travaillé long-temps avec Thorwaldsen : il n'était pas connu alors, mais bientôt il sentit la nécessité de s'affranchir. Sa première œuvre remarquable est la Psyché; elle lui fut commandée par une dame noble de Florence. Il paraît que , dans cette circonstance, la laideur eut le pouvoir d'inspirer la beauté. Un morceau non moins remarquable est un bas-relief représentant la catastrophe du poème des Martyrs de M. de Chateaubriand; on en voit le dessin dans le salon de madame Récamier, de cette femme chez qui on ne sait ce qu'on doit le plus admirer de son aménité ou de son amour pour les arts. M. Tenerani a fait aussi des Vénus, des Génies, des Amours. Ce n'est point le talent, mais la protection et par conséquent la fortune qui lui manque; aussi son atelier estil très-modeste, comme celui de M. Fiuelli, son voisin, artiste vraiment digne de ce nom, et dont la noble fierté n'a jamais su se plier à la moindre flatterie. Pour entrer chez lui, il faut frapper à la porte ; aussi n'est-il que peu connu des voyageurs. Sa Vénus sortant de la coquille est remarquable, et rappelle celle du poète Lucrèce. Elle est, comme celle-ci, le symbole de la nature. Mais son ange du jugement dernier manque d'inspiration religieuse ; il n'a ni la fougue ni le geste de celui qui réveille les morts; on dirait plutôt un trompette de. l'armée céleste sonnant la retraite. Peut-être l'auteur n'a-t-il jamais lu l'Apocalypse ni rêvé les formes d'un ange.
Après les artistes distingués dont nous venons de parler, il y en a une foule d'autres qui ne font que torturer avec leur ciseau toutes les divinités du paganisme. La cour pontificale protège assez les beauxarts , et les prélats et les cardinaux daignent quelquefois visiter les artistes dans leurs ateliers. Ce fut le cardinal Zurla qui, après avoir examiné très en détailles Grâces sculptées par Thorwaldsen pour le monument Appiani, s'écria : « Imaginerait-on que nos belles romaines eussent servi de modèle à cet artiste?» Ces Grâces sont en effet bien loin de briller par la perfection des formes, et le cardinal rendait justice à la beauté des Romaines. La sculpture a été admise dans le Vatican, et les papes lui en ont cédé les vastes salles , mais en la soumettant aux lois de la décence. C'est le gouvernement qui fait déchirer les entrailles de la terre à Rome
et aux environs, pour en arracher les statues, et qui fournit ainsi au journal arcadique, toujours chargé d'antiquités, l'occasion de dire quelque ânerie. Les princes romains les moins amateurs des œuvres du génie font aussi faire des fouilles pour enrichir leurs galeries, véritables cimetières des beaux-arts, comme dit Lamartine en parlant des musées. En effet, leurs opu- 4ens possesseurs y mettent rarement les pieds, et en laissent la jouissance presque exclusive aux curieux et aux étrangers. C'est dans le peuple que se trouve le sentiment des beaux-arts, et un Transleverino, debout dans un cabaret, le manteau jeté sur les épaules, vous représente, sans y songer, la pose d'un sénateur des beaux jours de la république. Les artistes trouvent dans cette classe d'excelleus modèles, non seulement quant aux formes, mais sous le rapport de l'intelligence.
Une dame transteverine s'entend très-bien à jouer le rôle de Cléopâtre devant un sculpteur. Le dernier artisan connaît l'histoire romaine et la mythologie par les récits des vieillards; et ce n'est pas seulement dans la capitale des États pontificaux que l'on cultive la sculpture. La Romagne a produit deux artistes distingués, Baruzzi et Monti. Le dernier a exécuté plusieurs morceaux pour la cathédrale deMilan et pour cellede Novare; mais je ne sais s'il a du génie. M. Baruzzi est professeur public à Bologne. Le beau idéal de la sculpture n'est, selon lui, que dans la mythologie. Il a fait une Léda assez belle , et n'a point craint le scandale, en offrant aux yeux de tous un oiseau amoureux s' ébattant sur une femme nue. Le cimetière de Bologne est un véritable musée où les artistes peuvent former leur talent. L'emplacement en est magnifique; entouré de bâtimens, d'arbres et de fleurs, il offre l'aspect d'un vaste jardin. Là on trouve comme partout la hiérarchie des rangs et des fortunes. Le fossoyeur est le seul artiste qui travaille aux sépultures plébéiennes. Elles occupent le milieu; mais à l'entour s'élèvent de tous côtés de pompeux nionumens où la sculpture s'est mise en frais pour des hommes dont les Égyptiens n'auraient pas même permis d'inscrire les noms. L'orgueil plutôt que la piété des familles veille à l'entretien de ce musée funèbre.
Le goût des mopumens ne s'étend pas, au sud, au delà des États du pape. Le Napolitain y est complètement étranger; et Virgile, relégué sur un rocher, n'a d'autre entourage que des buissons. Le Tasse n'a obtenu qu'un misérable buste placé dans un jardin public. Les sculpteurs dont on cite les noms sont MM. Angélini et Cali. Le premier a fait quelques Amours assez gracieux, et quelques nionumens assez estimés. Le second est l'auteur des statues qu'on voit dans le palais du ministère. On peut remarquer dans le nombre un Ferdinand Ier, costumé en Achille. Si le sentiment des beaux-arts n'est pas encore formé à Naples, c'est que la nature ne sulfit pas, et que l'éducation doit venir à son aide. Pendant que toute l'Europe attend avec impatience les résultats des fouilles de Pompéï, on voit à peine trente paysans remuer nonchalamment les cendres qui recèlent tant de trésors. Le Musée ne renferme qu'un très -petit nombre de statues, et si quatre élèves vont étudier la sculpture à Borne, le gouvernement qui les y entretient n'a point le mérite de cette institution : elle date du règne :1e Murât.
Luigi C
(Lu suite à un prochain numéro.)