SOUS CHARLES VI
Jean-sans-Peur , deuxième duc de Bourgogne de la maison de Valois, est ce prince tout populaire qui a joué un si grand rôle en France, sous Charles VI, à l'époque des longues querelles entre les Bourguignons et les Armagnacs. La société se classait alors en deux grandes divisions : la gentilhommerie et le peuple. Ce fut de ces deux classifications sociales dont les ducs d'Orléans et de Bourgogne se firent les représentans. Ces princes agirent souvent par des intérêts particuliers, par le besoin de mettre la main dans la huche du trésor, passion dominante chez les grands vassaux; mais ils ne furent puissans, ilsne s'emparèrent de l'autorité, que pour faire triompher les intérêts dont ils s'étaient déclarés les champions. Le duc d'Orléans fut le chef des gentilshommes, de la bourgeoisie opulente liée avec eux; le duc de Bourgogne, au contraire, celui du peuple avec ses violences, ses excès et sa force.
Charles VI , qui portait alors la couronne de France, fut toujours dans un état bien piteux de folie et d'extravagances, depuis surtout l'aventure de l'hôtel de la reine Blanche, lorsque, dans un déguisement de sauvage, il courut le grand hasard d'être brûlé. Sa Majesté ne connaissait personne, ne distinguait ni homme ni femme quelconque; et lorsqu'on lui amenait la reine, il semblait qu'il ne l'avait jamais vue; la visite de maître Juvénal seul paraissait lui faire quelque plaisir; il lui disait, sans trop savoir pourquoi : « Juvénal , ne perdons pas notre temps. »
Dans ces circonstances, le duc d'Orléans, frère du roi, s'empara du gouvernement avec l'entière disposition des deniers. Le premier acte du prince fut une levée de subsides sur le peuple, sans distinction des gens «l'église. Ce subside exorbitant excita des brouilles et des murmures. Le duc de Bourgogne s'empressa de faire publier aux halles que ce n'était point de son consentement que telles choses se faisaient. Les archevêques de Reims et de Sens excommunièrent tous les collecteurs chargés de retirer les deniers. Ce mouvement de résistance fut si grand, que le duc d'Orléans ne put continuer à diriger le conseil ; il se trouva réduit à abdiquer sa puissance. Le duc de Bourgogne prit alors l'autorité ; à peine établi au gouvernement , il résolut, dans l'intérêt populaire, une grande réforme pour les offices : c'était un moyen d'avoir de l'argent sans imposer les métiers. Ce projet trouva une vive opposition, et alors le duc Jean se rendit sous les piliers des halles : « Mes très-chers amis , s'écria-t-il au milieu d'une foule innombrable de peuple, on veut grandement vous accabler par des exactions insupportables. On vous en prépare de bien rudes; mais j'y mettrai bon ordre. — Il n'y a de bon prince que le duc de Bourgogne , répondit la multitude ; nous le défendrons envers tous et un chacun. » Et le noble duc n'avait de ligue et amitié qu'avec les bouchers, couteliers, et même les pauvres marchandes de cresson, si puissantes alors par leurs criaillcries. Ne le vit-on pas suivre à pied le convoi de Le Gois, un des chefs de la bouche-
rie, et jeter le premier sur son cercueil l'eau bénite du goupillon d'argent de Notre-Dame ?
Et voilà qu'au milieu même de cette popularité , le duc de Bourgogne fut privé de son pouvoir; le duc d'Orléans, de retour à Paris, se remit à la tète du conseil; mais le peuple prit les armes, et fil entendre de violens murmures lorsqu'il apprit que le brave Bourguignon venait d'être exilé. Les princes en vinrent alors à un accord par le moyen du prévôt des marchands; les ducs de Bourgogne et d'Orléans se donnèrent de publics témoignages d'amitié; ils s'embrassèrent chez le duc de Berry, leur oncle, lequel, en plus grand signe
de réconciliation les fit coucher dans le même lit, et le dimanche 20 novembre i4°7 ils communièrent ensemble. Trois jours après le due d'Orléans soupait chez la reine, lorsqu'un valet de chambre se présenta de la part du roi : « Monseigneur, lui dit-il , Sa Majesté vous mande que vous veniez devant elle sans délai; elle a hâte de vous parler pour quelque chose qui touche à vous et à elle. » Incontinent, le duc se fit amener sa mule. Il était tard , environ huit heures du soir; la nuit était sombre, chacun retiré chez soi. Comme il s'en allait suivant la vieille rue du Temple, dix-huit ou vingt hommes armés s'élancèrent tout à coup sur lui,
TOMBEAU DE JEAN-SANS-PEUR, DUC DE BOURGOGNE, Dans le chœur de la cathédrale, à Dijon.
criant : « A la mort! à la mort! — Qu'est ceci ? d'où vient ceci? Je suis le duc d'Orléans, mes amis. — C'est ce que nous demandons, répliquèrent-ils. » Bientôt il fut renversé de sa mule, tous ces gens frappaient sur lui, tant qu'ils pouvaient, à grands coups de haches, d'épées et de masses, et finalement ils l'assommèrent. Un grand homme vêtu d'un chapeau rouge qui lui descendait sur les yeux, dit à haute voix : « Allonsnous-en ; il est mort ! »
Le meurtre du duc d'Orléans fut pris à grande joie par les habitans de Paris ; il n'était point aimé des métiers ni de la bourgeoisie. Le duc de Bourgogne avait bien assisté dévotement à ses funérailles : « Jamais , disait-il, plus méchant et plus traître meurtre ne fut
commis et exécuté en ce royaume. » Mais le surlendemain il parcourut les rues de Paris en criant de toutes ses forces : « Bonnes gens , afin qu'on n'accuse personne de la mort du duc d'Orléans , je déclare que c'est moi et nul autre qui ai fait faire ce qui a été fait. » Sur ce il tourna son cheval, et s'en alla sans s'arrêter jusqu'à la frontière de Flandres, pour mettre ordre aux affaires de son duché.
De 1/107 à 1418, le royaume présente le spectacle le plus déplorable ; ce n'est qu'une suite de réactions entre les deux factions d'Armagnac et de Bourgogne; leur administration partait de deux principes différens ; c'est pourquoi il n'y avait rien de fixe, et l'une se hâtn.it de démolir ce que l'autre avait construit. Joignez
à cela les progrès des armées anglaises qui s'emparaient l'une après l'autre des belles provinces du royaume, et la funeste bataille d'Azincourt qui vit périr la fleur de la noble chevalerie de France.
Paris était alors au pouvoir du connétable d'Armagnac. On ne peut s'imaginer l'effroyable haine que les Parisiens avaient conçue contre lui; on disait que la nuit il brûlait des femmes et des enfans, et qu'il avait une notable quantité de toiles pour coudre les habitans dans des sacs et les jeter à la rivière. Cette situation pouvait-elle durer? Ne devait-on pas en appeler a ce bon duc de Bourgogne qui protégeait le pauvre peuple? Au mois de mai 1418, un jeune homme, nommé Perrinet Leclerc, fils d'un riche marchand de fer, sur le Petit-Pont, homme fort estimé et quartenier, et de plus, ledit Perrinet, plein de courage et de résolution , résolut de faire entrer dans Paris les hommes d'armes de monseigneur de Bourgogne; il communiqua son projet à quelques uns de ses compagnons, jeunes gens de conduite assez déréglée, de peu de réflexion , mais de beaucoup de témérité. Dans la nuit du 28 au 29 mai, les Bourguignons se présentèrent à la porte Sainl-Germain-des-Prés. Perrinet Leclerc avait dérobé les clés sous le chevet du lit de son père; il ouvrit doucement; les Bourguignons entrèrent en silence. Perrinet referma les portes et jeta les clés par dessus le mur. La troupe s'en alla à petit bruit le long de la rivière, jusqu'au Châtelet; puis, se divisant en petites troupes, ils parcoururent les quartiers, criant : « Notre-Dame de la paix! Vive Bourgogne! que ceux qui veulent la paix s'arment et nous suivent! » De toutes parts le peuple sortait des maisons , reprenant les couleurs et la croix de Bourgogne, et répétant les mêmes cris. Un des chefs de cette troupe s'étant présenté devant le roi toujours dans un état déraisonnable : « Comment se porte mon cousin de Bourgogne, lui dit le malheureux prince; il y a long-temps que je ne l'ai vu. » Ce furent toutes ses paroles. Dès qu'il fit jour, on le mit à cheval, et on le promena parles rues en signe d'approbation de tout ce qui se faisait. Il ne restait plus nulle raison, ni mémoire à ce pauvre prince; peu lui importait entre les mains de qui il tombait : il ne savait plus ce qu'était Armagnac ou Bourguignon. Faut-il dire les massacres horribles et incroyables que commit la populace? Elle allait dans les hôtelleries et dans les maisons chercher les Armagnacs, et les assommait dans les rues à coups de haches. On s'assembla sur la place Mauberl ; tout le quartier des halles et de la Grève s'y porta en foule; les plus furieux", élevant une voix terrible et agitant leurs armes, commencèrent à dire : « La ville n'aura jamais de repos tant qu'il restera un Armagnac! Il faut tous les meurtrir ! » Et comme le prévôt cherchait à les calmer : « Maugrebleu , répondit-il , maudit soit de Dieu qui aura pitié de ces traîtres d'Armagnacs! De par le diable! ne nous en parlez plus; par la sambleu ! ce que vous direz ne servira de rien. » Et le prévôt, les voyant enflammés d'une telle rage, n'osa plus leur résister : « Mes amis, faites ce qu'il vous plaira , » dit-il. Alors ce peuple se porta dans les prisons et fit le plus épouvantable massacre, lequel dura depuis quatre heures du matin jusqu'à onze heures du soir, et, comme l'on pense bien, le connétable d'Armagnac ne fut point épargné.
Le duc de Bourgogne était éloigné de Paris au moment où se passaient ces choses si détestables ; à peine
en eut-il avis qu'il se mit en marche, et, peu de jours après, il fit son entrée dans la grande ville. Le peuple le reçut fort joyeusement; tous, hommes, femmes, enfans, prêtres, moines, vinrent au devant de lui, ayant le chaperon bleu et la croix de Bourgogne; car, comme les Armagnacs avaient fait, pendant leur puissance, une confrérie religieuse qui portait l'écharpe blanche, il fallut avoir aussi une confrérie bourguignonne : elle s'appela de Saint-André , et prit pour signe une couronne de roses rouges , de sorte que même les vicaires de Saint-Eustache, deSaint-Gervais et de Saint-Paul, avaient sur la tête une coiffure de roses. Ce ne fut pas sans peine que le duc de Bourgogne, si populaire pourtant , parvint à calmer l'émotion; au milieu de tant de calamités, ce prince paraissait abattu; il distribuait des récompenses à ceux qui l'avaient servi, mais il ne portait remède à rien. Son dessein était de traiter avec le dauphin , depuis Charles VII, lequel ne demandait pas mieux. En effet, une bonne convention fut conclue au milieu de grands transports de joie et d'embrassades. La paix une fois signée, le dauphin retourna en Touraine pour combattre l'Anglais; le duc de Bourgogne revint à Pontoise auprès du roi.
Cependant les deux princes étaient convenus de se revoir; ils s'écrivaient avec amitié, se confiant même leurs secrets. Le sieur Tanneguy Duchâtel vint visiter le duc de la part du dauphin, et lui porter mille assurances de l'amitié de ce prince : «Après le roi. son père, lui dit-il , il n'est personne qu'il aime davantage que vous; il souhaite très-fort vous embrasser. » On fixa, pour le lieu de la nouvelle entrevue , le pont de Montereau. Comme le duc Jean s'y acheminait, Tanneguy vint encore au devant de lui : « Hé bien , lui dit le prince, sur votre assurance, nous venons voir M. le dauphin , et nous sommes tout prêt à le servir selon sa volonté. — Mon très - redouté seigneur, répondit Tanneguy , n'ayez nulle crainte , car Monseigneur est bien content de vous , et veut désormais se gouverner selon vos conseils. » Le duc de Bourgogne avait le pressentiment qu'il se machinait quelque chose contre lui : » Nous nous fions à votre parole, disait-il à Tanneguy ; par le saint nom de Dieu , êtes-vous bien sûr de ce que vous nous avez dit ? car vous feriez mal de nous trahir. — Mon très-redouté seigneur, répéta encore Tanneguy , j'aimerais mieux être mort que de faire trahison à vous ou à nul autre. » Et cependant, à peine arrivé sur le pont , on entendit crier : « Alarme ! alarme ! Tue ! tue ! » Et l'on aperçut les gens du dauphin et Tanneguy lui - même frappant le duc de leurs haches et de leurs piques. A l'instant même il fut abattu. Les valets se précipitèrent sur lui, et, après l'avoir dépouillé, ils voulurent jeter le corps dans la rivière; mais le curédeMontereau s'y opposa et lefitporler dans un moulin, auprès du pont; on le transporta ensuite aux Chartreux de Dijon , où l'on voit encore son mausolée, œuvre de l'AragonaisJean de-la-Huerta.
Ainsi fut vengé par un crime , le crime que, douze ans auparavant, avait commis le duc de Bourgogne. Le meurtre du duc d'Orléans avait livré le royaume à douze années de désordre et de guerre civile. Le meurtre du duc de Bourgogne donna la France aux Anglais. C'est de cet événement que datent le règne de Henri VI, et la régence du duc de Bedforl à Paris.