‹ Magasin universel (volume 3)Chapitre 49 sur 242 · MARIE LECKZINSKA · texte numérisé non relu

MARIE LECKZINSKA

Marie-Charlotte-Sophie-FélicitéLeckzinska, fille du roi de Pologne Stanislas Ier, naquit à Posen, alors capitale du palatinat de Posnanie, le 23 juin 1703, au milieu des troubles qui agitaient sa patrie , vers le temps de la déposition d'Auguste et de la première élection de Stanislas. Le malheur l'assaillit dès le berceau ; jusqu'à l'âge de douze ans, elle ne connut que les périls et les alarmes. Les premiers sons qui frappèrent ses oreilles furent ceux des instruments de guerre, etles premiers objets qui s'offrirent à sa vue furent des camps et des armées. D'abord proscrite et fugitive dans les Etats de son père, témoin ensuite des grandes batailles de Charles XII, elle partagea, avec sa maison, la disgrâce de ce grand homme. Après la défaite mémorable de Charles XII à Pultawa, la jeune Marie fut conduite à Stétin, dans la Poméranie ; le vent de l'adversité la poussa successivement en Suède, de Suède aux Deux-Ponts, et des Deux-Ponts en France, où elle entra en 1720.

Marie Leckzinska avait alors dix-sept ans; objet privilégié des soins de son père, elle avait comblé ses espérances ; profondément pénétrée des grands principes religieux, elle possédait encore les talents que demandait sa naissance ; et il eût été difficile de trouver à cette époque, dans aucune des cours de l'Europe, une princesse d'un esprit pluspénétrant et d'une éducation plus soignée. Il y avait cinq ans déjà que le roi de Pologne était réfugié sur la terre de France, lorsqu'un jour il vit arriver le cardinal de Rohan, qui lui demanda une audience secrète; il s'agissait d'obtenir son consentement pour le mariage de sa fille avec le jeune roi Louis XV. En ce moment, Stanislas éprouva, comme il le disait depuis lui-même, les sentiments du patriarche auquel on annonçait que le fils dont il avait pleuré la mort gouvernait en Egypte; il s'écria : «Béni soitle Seigneur qui se souvient denous; ceci est son ouvrage, et lui-même l'achèvera. »En effet, pauvre petite fille d'un roi sans patrie, et sans palri-

moine,n'ayant poui toute dot que ses vingtans,la princesse Marie était loin de prétendre au beau trône de France. Cependant au mois d'août de l'année 1725, le duc d'Orléans, fils du régent, se rendit à Strasbourg, où Stanislas avait transféré sa demeure. Le prince-ambassadeur était accompagné de la maison destinée à la nouvelle reine, qu'il épousa au nom de Louis XV, le 14 du même mois. L'extérieur de cette princesse était agréable sans être séduisant; le plus grand charme de sa figure était de reproduire toute la bonté de son âme, et d'exprimer des vertus qu'elle devait au malheur ainsi qu'à la religion. Le roi la reçut avec transport, et parut fait pour goûter sur le trône tout le bonheur de la vie domestique : les intrigues des courtisans les plus corrompus, et de toutes les ambitieuses coquettes de la cour, échouaient devant la pureté calme de cet amour conjugal. Six ans après son mariage, le roi avait encore l'habitude, lorsqu'on lui vantait à dessein la beauté de quelque dame, de répondre par cette adroite et noble question : <• Est-elle plus belle que la reine ? »

Jamais princesse ne jouit de plus d'estime sur le trône et ne sut mieux se concilier l'affection de la cour et le respect du peuple. Quoiqu'elle n'aimât pas à représenter, le goût du roi pour la chasse et les petits voyages la mettait souvent dans la nécessité de le faire ; elle recevait alors les ambassadeurs, les grands du royaume, les étrangers, avec un ton d'aisance et un air de satisfaction qui eussent fait croire qu'elle était flattée d'un cérémonial auquel elle ne se prêtait que par devoir. Marie Leckzinska était de toute petite taille, mais ce désavantage était chez elle amplement compensé ; elle avait de la dignité dans les manières ; cet air de majesté, tempéré par la douceur, qui avertissait de sa supériorité sans la faire craindre, et cette noble simplicité qui se communiquait sans s'abaisser. Les princes et les princesses du sang avaient surtout à se louer des égards et des bontés qu'elle leur marquait ; elle leur avait voué à tous un véritable attachement, et elle témoigna toujours une vive reconnaissance au duc de Bourbon, qui avait le plus contribué à son mariage.

Le Ciel avait béni l'union de Louis XV; un dauphin était né, et dès son enfance ce jeune prince annonçait les plus heureuses qualités. On aimait à le comparer à ce duc de Bourgogne, dont tous les vieillards parlaient avec des regrets profonds et touchants. L'heureuse fécondité de la reine la rendit successivement mère d'un second fils et de huit princesses qui égayaient la cour par leurs jeux enfantins. Rien de si modeste et si respectable que les dépenses de cette reine ; son zèle charitable s'occupait nuit et jour des besoins des pauvres ; elle se montrait accessible, familière, et savait concilier une gaieté facile avec la piété la plus profonde. Quoique l'on ne connût qu'une partie des aumônes qu'elle faisait, Louis XV, étonné qu'elle pût y suffire, demandait un jour à la duchesse de Villars quelles pouvaient donc être ses ressources :

« J'ai cru jusqu'à ce jour, répondit la duchesse, que Votre Majesté et le contrôleur général y étaient pour beaucoup. — Point du tout, répliqua le roi; jamais elle ne nous a rien demandé. — Cela étant, continua madame de Villars, je conseillerais à Votre Majesté de mettre la reine à la tête des finances de l'Etat, car elle a évidemment le don des miracles

pour multiplier les siennes; et je suis sûre qu'elle donne beaucoup au delà de ses revenus. » Ce secret merveilleux de la reine Marie pour donner plus qu'elle n'avait, c'était d'associer à sa charité le dauphin, les princesses ses fdles et plusieurs dames de la cour. Un jour que le duc de La Vauguyon, pendant un voyage à Coinpiègne, proposait au dauphin de contribuer à une bonne œuvre : « Vous ne savez donc pas, lui répondit le prince, que ma mère, depuis que nous sommes dans ce pays ci, me tient à l'observance des capucins ? Elle ne me laisse pas le sou. »

Jusqu'à l'âge de trente ans Louis XV eût pu passer pour le modèle des lois et des époux; alors sorti de l'âge où les passions s'annoncent dans toute leur violence, où des faiblesses trouvent le plus d'excuses, il

semblait qu'on n'avait plus à craindre aucune révolution fâcheuse dans ses goûts ni dans son caractère. Cette espérance fut trompée ; et ici commence pour Marie Leckzinska une série d'épreuves et de chagrins qu'elle supporta avec une admirable résignation. Nous ne remuerons pas les tristes souvenirs de cette époque de débauches, nous n'irons pas ouvrir les portes du palais où Louis XV, enfermé comme les despotes d'Orient, eut avec eux une autre conformité, celle d'établir une espèce de harem dans le Parc-aux- Cerfs ; nous laisserons même de côté et la duchesse de Chàteauroux, et madame de Pompadour, et madame Dubarry. Au milieu de tous ces scandales, ce qu'il faut admirer, c'est cette reine Marie Leckzinska , ange de vertus et de douceur, entourée de sa fa-

Marie Leckzinska.

mille, et cherchant à ramener Louis XV au calme de ses premières années. La politique, qui préside aux alliances royales, avait donné pour épouse au dauphin la fille d'Auguste II, de ce prince qui avait détrôné le roi Stanislas ; les aimables qualités de la jeune dauphine effacèrent tout ce que cette union pouvait avoir de fâcheux pour Marie Leckzinska qui l'avait adoptée, et la traita toujours comme sa fille ; faibles femmes qu'elles étaient, elles luttèrent vainement contre les mauvaises doctrines qui avaient débordé sur la cour, et qui remuaient si profondément la société.

Et d'ailleurs la fatalité inexorable avait appesanti sa main de fer sur la famille royale ; la mort venait d'enlever le dauphin, prince dont les lumières égalaient la piété. La reine Marie fut vivement frappée de cette perte, elle chérissait ce fils dont le cœur correspondait si bien au sien, et qui avait partagé toutes ses douleurs : « Priez Dieu, écrivait-elle à une de ses amies, que je supporte mieux que je ne fais la perte que j'ai essuyée ; ah ! qu'elle est terrible ! Dieu n'a pas écouté nos prières, mais il a exaucé les siennes ; il n avait de désirs que pour le ciel, ne voulant pas

même se joindre aux prières publiques qui se faisaient pour sa guérison. » La mort du dauphin rapprocha pour quelque temps LouisXV de la dauphine, de la reine et de ses filles ; la dauphine surtout prenait de l'ascendant sur son esprit; mais atteinte d'une maladie de langueur, elle expira dans les bras de la reine, sa belle-mère et son amie. Dans le court intervalle de deux ans, Marie Leckzinska perdit encore trois de ses filles, et toutes ces secousses avaient altéré sa santé affaiblie depuis longtemps; elle mourut le 24 juin 1768, après plusieurs mois de souffrance. Marie Leckzinska était âgée de soixante- cinq ans; elle en avait passé quarante-trois sur le trône. Samort, arrivée quelque temps après celles du dauphin, de la dauphine et de trois de ses filles, réveilla des soupçons d'empoisonnement qui s'étaient élevés dès la maladie du dauphin, soupçons qui ne paraissent nullement fondés

Louis XV regretta sincèrement son épouse ;

il la

pleura plusieurs jours au milieu de ses enfants, car la mort venait de lui enlever coup sur coup les seules personnes qui auraient pu rendre de la vigueur à son caractère et de la pureté à ses pensées.

VOYAGE PAR EAU DE PARIS A LA MER

(Premier article.)

A sept heures du matin, vous montez avec vos bagages sur les voitures soi-disant accélérées, qui vont de la rue de Rivoli à Saint-Germain ; elles quittent pour vous leur itinéraire habituel. En deux heures, vous avez fait quatre lieues, train d'accélérées. A neuf heures, vous heurtez en passant le domaine délabré de Maisons-sur-Seine; vous tournez un reste d'allée, et vous trouvez, au pied d'un vieux moulin, trois gendarmes et une grande machine grise, longue de 130 pieds, qui fume en vous attendant; c'est le bateau à vapeur le Théodore. On vous embarque ; vos bagages vous suivent, et les gendarmes aussi. La cloche sonne, le bateau démarre, les gendarmes se sauvent, la mécanique s'ébranle, le poisson de feu remue ses nageoires de fer, et vous voilà pour douze heures dans l'eau, emporté par une force irrésistible, inconcevable, effrayante, vous, Parisiens, qui n'osiez pas, il y a dix ans, vous fier à la Seine jusqu'à Saint-Cloud. Ce soir, à neuf heures, vous saluerez la statue de Corneille sur le pont de pierre de Rouen.

Yous savez bien maintenant ce que c'est qu'un bateau à vapeur ; il est inutile de vous fatiguer à cet égard de détails techniques, où probablement je m'embrouillerais tout le premier. Mais savez- vous le nom de l'homme qui a découvert l'application de cette singulière puissance, la vapeur, aux phénomènes de locomotion qu'elle accomplit aujourd'hui ? non, n'est-ce pas ? ni moi non plus. On nous a trèssoigneusement appris par qui furent brûlés le temple d'Ephèse et la bibliothèque d'Alexandrie, par qui furent inventés la guillotine et le canon : la boussole et la machine à vapeur sont restés sans nom d'auteur. Le perfectionnement a usurpé la gloire de l'invention, et voilà tout. Les Anglais, fort avides de l'initiative en pareil cas, soutiennent que le premier qui reconnut le principe de la force expansive de la vapeur, fut un des leurs, le marquis de Worcester, de qui les expériences remontent à 1663 ; mais voici que les Espagnols viennent, un procès-verbal de 1535 à la main, affirmer que l'essai d'une machine à vapeur, adaptée aux navires, fut fait en présence de Charles-Quint et des seigneurs de sa cour. Voyez combien le bateau à vapeur serait une vieille chose, d'après cela ! Puisqu'ils s'étaient si facilement attribué la découverte du principe, les Anglais eussent été bien bons de laisser à d'autres l'honneur de l'application ; aussi n'ontils pas manqué de le prendre, et d'en faire parrain Jonathan IIull, à la date de 1736, oubliant, sans doute, que quarante ans plus tôt, en 1648, leur compatriote Savery avait déjà exécuté un appareil fort satisfaisant et fort développé. Or, M. Arago a démontré qu'en 1695 un Français, Denis Papin, inventeur de la soupape de sûreté, avait exprimé clairement un moyen de navigation par la vapeur ; et d'ailleurs, puisquePapin imaginait la soupape de sûreté comme obstacle aux explosions, il connaissait donc bien déjà la nature et les ressources de la machine. Ce qui demeure à peu près constant, après tout, c'est que la prétendue invention pour laquelle Jonathan IIull se fit patenter en 1673, était impraticable en navigation,

même pour la remorque des navires ; qu'un petit bateau à vapeur, le premier qu'on ait vu en France, fut construit par les frères Perrier en 1775; que six ans après, le marquis de Jouil'roy, fatigué de voir les coches de Lyon à Chàlons remonter si lentement et si péniblement la Saône, à force de rames et de hallage, osa lancer, sur cette belle rivière, un bateau à vapeur, construit et dirigé par lui, d'après les études qu'il avait faites dès 1778 à Beaunie-les-Dames. Vous voyez bien que les essais soi-disant primitifs des Anglais Miller, Stanhope et Symington en 1791, 1795 et 180 J , des Américains LivingstonetFultonenl803, sont de beaucoup postérieurs aux nôtres, et que la France peut à bon droit revendiquer au moins la meilleure part dans la création du bateau à vapeur.

C'est pour nous une mission glorieuse que d'avoir à parler des prodiges de la vapeur. Car cette magnifique conquête de l'industrie sur la physique appartient à la cause sacrée que nous soutenons; car bien que vous y voyiez figurer des noms de marquis, l'invention de la vapeur, appliquée aux arts, est toute démocratique. Lise* son histoire : Denis Papin n'était qu'un homme du peuple ; le capitaine Savery avait commencé par être un pauvre ouvrier mineur; Newcoraen fut un serrurier ; Cavvley, son associé, un vitrier; Trevithick faisait des journées de trois shillings dans un atelier de mécanique, etWatt, l'immortel Walt lui-même, de qui la statue en marbre coudoie, à Westminster, le mausolée de la tièi e Elisabeth ; Watt mit longtemps son génie et ses veilles au service d'un faiseur d'instruments de physique. Les riches et les nobles sont venus ensuite recueillir ce que le pauvre et l'artisan avaient semé. Voilà la justice du sort. Qu'est-ce que le Théodore, ce bateau qui le premier s'est hasardé dans la navigation presque impossible de la basse Seine, sinon un monument de plus de l'obscur génie des travailleurs ? Il y avait, et ce n'est pas bien vieux, dans les ateliers d'un riche fabricant de cachemires, un artisan complètement illettré, chargé, à très-petit profit, de la surveillance et de l'entretien d'une machine à vapeur appliquée à la confection des étoffes si merveilleusement belles, qui à la dernière exposition rendirent plus fameux encore le nom déjà sans rivaux d'Iiindenlang. En voyant fonctionner cette machine, avec laquelle il vivait, pour ainsi dire, et qui était devenue sa compagne et sa joie, à lui, comme les cloches de Notre- Dame à Quasimodo, l'ouvrier d'Hindenlang avait deviné les perfectionnements immenses que la science pyrotechnique ou pyrobalistique subirait nécessairement quelque jour, et l'instinct de la mécanique, développé chez cet homme dans des proportions qui prouvent que la phrénologie ne ment pas, l'amena tout seul, sans le secours de nulle éducation, à bouleverser les moyens connus, et à se fonder un système nouveau, admirable d'économie et de simplicité. Un voisin du fabricant de cachemires, une supériorité industrielle aussi, ayant entendu vanter l'intelligence du mécanicien d'Hindenlang, vint lui faire part un jour d'un accident arrivé à sa pompe à feu ; vous savez que pompe à feu, est l'expression vulgaire, qui tient son origine de ce que les premières machines à vapeur eurent pour objet l'élévation de l'eau. L'ouvrier alla visiter le moteur paralysé ; du premier coup d'ceii il vit pourquoi et comment l'action en avait été

suspendue, et ne put s'empêcher de témoigner le regret qu'il éprouvait à voir les faiseurs de machines s'obstiner dans une complication inutile, et si féconde en accidents. Son raisonnement simple et tangible, ses vues ingénieuses, frappèrent le propriétaire de l'usine endommagée, au point que celui -ci lui demanda s'il se croyait capable de construire une machine ainsi modifiée. L'ouvrier répondit que oui. Il s'agit ensuite de savoir ce que coûterait l'exécution de la machine. A cela le mécanicien répliqua que le système tel qu'il l'entendait devant prendre moitié moins de matière et de main-d'œuvre, pour une puissance égale, la dépense serait conséquemment moindre de moitié. Mais cette moitié, c'était encore 15,000 francs, et où diable le pauvre homme de génie eût-il jamais trouvé crédit pour 15,000 francs ? Le fabricant paya d'avance sans hésiter. Honneur à lui ! son nom mérite d'être inscrit en toutes lettres dans notre journal. L'homme qui n'a pas eu peur de risquer 15,0(0 francs pour donner à son pays une gloire de plus, est le même qui, seul, devant le comité d'enquête commerciale, proposa la destruction de la ligne de douanes, et déclara hautement que la concurrence anglaise t'effrayait si peu, lui fabricant français, qu'à la première proclamation du libre échange, il irait fonder à Londres un dépôt de ses manufactures. Cet homme, c'est M. Théodore Parquin ; l'ouvrier qui ne savait pas lire, et qui, grâce à cet homme, est aujourd'hui célèbre à rendre jalouses de nous l'Angleterre et l'Amérique, l'ouvrier pauvre, ignoré, enfoui, maintenant riche et roi de son art. s'appelle Cave. Auguste Luchet.

[La suite à un prochain numéro.)

Un cœur de citoyen et des travaux constants, Et sans l'outrer jamais, l'exacte économie, De la prospérité sont les vrais éléments.

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