ORAN ET SES ENVIRONS
(Premier article.)
Me voici à Oran Cette ville, jadis grande etpeuplée, mais réduite aujourd'hui à quelques milliers d'habitants, est située par 35° 50' de latitude nord, et 3° de longitude ouest de Paris. Elle est bâtie en partie sur le bord de la mer, à l'entrée d'un spacieux ravin, et en partie sur deux plateaux de chaque côté du même ravin. La rade est pittoresque, mais peu profonde ; exposée aux vents, elle ne peut offrir un ancrage sûr aux navires d'un port considérable.
Oran se présente avec un aspect imposant et gracieux ; les rues sont larges et droites : c'est un paradis comparé à Alger. On y entre et on en sort par six portes. La ville est entourée d'une chemise garnie et de plusieurs randants. Cette chemise est flanquée, de distance en distance, par des forts magnifiques, ouvrages des Espagnols. Le climat est délicieux, et tout le monde m'a assuré qu'il est généialement très-sain, quoiqu'un peu vif pour les poitrines délicates. La mortalité est moins grande à Oran qu'à Alger : Alger cependant est loin d'être une ville malsaine. La proportion des malades parmi les troupes françaises est d'un sur cent. 11 est très-rare qu'elle dépasse cinq : encore n'est-ce que dans les mois des grandes chaleurs et quand souffle le simoun. L'abus des fruits et
de l'eaù-dé-vie entre pour autant que le simoun dans le chiffre des malades. Espérons que des sociétés de tempérance finiront par s'établir en Afrique.
Le ravin escarpé dont je parlais tout à l'heure divise la ville en deux portions, que réunit un jolipont en pierre d'architecture espagnole. Le ruisseau qui traverse le ravin ne tarit pas même au fortde l'été. Son courant alimente plusieurs moulins. On ne peut s'imaginer une plus jolie vallée enclose entre les deux moitiés d'une ville. Sur chacun des bords du ruisseau s'étendent des terrasses et des jardins couverts de fleurs et de fruits. On entend de tous côtés les chants des oiseaux, dont le gazouillement se mêle au murmure de l'eau, tandis que l'œil se promène voluptueusement sur les pêchers, les amandiers et les orangers en fleurs. Excusez-moi si je tombe dans la pastorale ; mais j'ai rarement éprouvé des sensations plus douces quecelles qui berçaient mon âme, tandis que je gravissais la montée qui conduit du rivage à la ville haute. Le paysage qui sedéployaità mes yeux éveille les souvenirs mêlés de l'histoire d'Espagne et de l'histoire maure. La forteresse de Santa-Cruz, perchée comme l'aire d'un aigle sur le sommet du mont Kamsa, 1600 pieds au-dessus du niveau de la mer, couronne la première cime de la chaîne montagneuse qui serpente et fuit, dans un espace de trois lieues, jusqu'à Mers-el-Rebir, où l'on trouve d'autres magnifiques fortifications espagnoles. Les minarets des mosquées, le drapeau tricolore flottant sur la tour de la citadelle, me faisaient penser à la fois au passé, au présent et à l'avenir.
La ville d'Oran fut restituée aux Maures par les Espagnols en 1791. Ils l'occupaient depuis un siècle, et avaient dépensé des millions pour la rendre imprenable ; mais un tremblement de terre, dans une seule et fatale nuit, ensevelit des milliers d'habitants sous les ruines de leurs maisons, et renversa les forteresses bâties par la main des hommes, comme un enfant aurait renversé des maisons de cartes. L'or, cependant, aurait pu réparer leurs ruines : mais les Espagnols se lassèrent d'une possession qui leur avait déjà tant coûté. Par un traité entre le monarque catholique et le dey d'Alger, Oran et son territoire furent cédés à celui-ci.
Ma première visite en arrivant à Oran fut pour le consul anglais M. Dalzell. Je montai ensuite au fort appelé la Nowelle-Kasba, par opposition à l'ancienne qui tombe en ruines, dans le dessein de présenter mes hommages au général Trézel. La Nouvelle-Easba a de beaux remparts, des batteries qui commandent la rade et la ville, un fossé profond avec une contrescarpe et les restes d'un chemin couvert. Il y a des casernes pour 500 fantassins et 200 chevaux. Toutes les cours ont leurs fontaines et leurs jets d'eau. La porte d'entrée, bâtie en pierres de taille, est d'une assez belle architecture. Le général et son aimable dame me reçurent avec toute l'amabilité française, et m'invitèrent à leur soirée.
Le fort de Santa-Cruz protège suffisamment le côté de la ville où il est situé. Avec les réparations nécessaires, on pourrait y loger une garnison assez considérable. Ce fort de Santa-Cruz était désert quand je le visitai. Son aspect de désolation, son escalier sombre, ses chambres vides et silencieuses, me firent re-
compagnons des Fiançais à l'humeur joviale. Si j'avais été seul, j'aurais craint de rencontrer des habitants de l'autre monde dans ce séjour déserté par les vivants. Pour le spectateur placé sur les remparts de Santa-Cruz, les maisons-d'Otan ressemblent à un de ces jouets d'enfants, destinés à représenter une ville : cités microscopiques dont un bambin tient dans sa main là cathédrale et tous les édifices publics.
L'œil découvre au delà de la ville et d'un pays vaste et désert un lac salé de vingt milles de long, dont les eaux sont vierges encore du contact d'un bateau. Leur peu de profondeur en est la cause. Le lac n'en est pas inoins d'un grand avantage pour le pays. Ses bords desséchés durant l'été fournissent du sel en si grande abondance, qu'on le vend ici à sept sous le quintal. Les Français m'avaient déjà dit à Arzew que les indigènes préparaient le sel eux-mêmes.
On a découvert dans le château de Santa-Cruz des chemins souterrains qui conduisent de la forteresse à divers points de la plaine ; quelques-uns n'ont guère moins de trois milles d'étendue. Les chakals viennent se loger la nuit dans les tristes murs de la forteresse déserte, et dès le soir on y entend leurs lugubres concerts. Le plus grand mal est qu'ils peuplent la forteresse d'une armée de puces de toute espèce, vrai fléau pour le visiteur : nous en étions couverts quand nous retournâmes à Oran, et je ne me débarrassai de cette perfide engeance qu'en prenant un bain et en me changeant de la tête aux pieds.
11 y a deux autres petits forts à l'ouest de la ville,^ sur la route de Mers-el-Rebir; ils sont en très-bon état et occupés par les Français. Sur le parapet d'un de ces forts on voit une pique de fer fixée perpendiculairement dans le mur : c'est sur celte pique qu'au temps des Maures on empalait les criminels.
Au sud-est on découvre les ruines des fortifications des tours carrées qui rendaient autrefois la ville imprenable de ce côté ; elle est bien loin de l'être aujourd'hui. Tous ces forts élevés par les Espagnols sont construits avec les pierres que fournit une vaste carrière du voisinage, où l'on a trouvé souvent des poissons fossiles. La population espagnole d'Oran habitait un large plateau séparé de la partie mauresque de la ville parle ravin et le ruisseau. C'est un spectacle frappant pour l'imagination que ces ruines de palais et d'églises, ces vestiges de places publiques, des rues et des maisons couvertes d'orties et de toutes ces plantes sauvages qui brisent les urnes des morts, comme dit Juvénal. Quoiqu'il n'y ait pas de sentier frayé au milieu de ces décombres, c'est ma promenade favorite, car ce spectacle est en harmonie avec mes idées mélancoliques. Le philosophe voit le jugement de Dieu dans celte ville autrefois riche et superbe, où l'hyène trouve aujourd'hui son repaire, et où la vipère s'étale en paix sur les dalles des temples échauffées par le soleil. Un autre motif de ma prédilection pour ces ruines, c'est que cette partie de la plaine abonde en fleurs sauvages, et que je suis en train de faire un herbier de plantes indigènes.
Je vous entends vous écrier : « Comment échappez-vous aux hyènes et'aux serpents ? » Eh, mon Dieu ! ces pauvres créatures ne vous artlaquent jamais, si vous ne les molestez les premiers. Je tâche, autant que possible, de diriger mes excursions sur un ter-
mercier ma bonne étoile qui m'avait donné pour rain déblayé, et je m'amuse A pécher les plantes
avec une baguette terminée par un crochet de fer.
Les enviions d'Oran ne me paraissent pas aussi riches en fleurs sauvages que les campagnes qui environnent Alger ; mais j'ai surtout résidé l'hiver dans cette dernière ville, tandis que je suis arrivé ici avec le printemps.
Des champs entiers sont couverts d'asphodèles dont les fleurs sont bleues et blanches, et qui s'élèvent quelquefois jusqu'à six pieds de haut; Yalium sativum, ou ail sauvage, a une jolie fleur de la même couleur ; mais la tulipe sauvage, que Jussieu classe dans la famille des liliacées, est l'orgueil de la campagne africaine et y croît en larges touffes; elle ne doit pas tout à son extérieur, comme la tulipe de nos jardins, mais elle réunit une odeur semblable à celle du lis à l'or éclatant de son calice. La reine de Saba n'était pas velue plus richement qu'elle, quand elle éblouit le roiSalomon. Labuglosse officinale, avec ses fleurs d'un bleu foncé ; le linus ruber, avec ses fleurs rouges, et le convolvulus , plus grand et plus beau qu'en Europe, font ressembler la terre au plus riant tapis ; tandis que la ferula communis, qui s'élève à une hauteur prodigieuse, étale sa riche verdure qui repose les yeux.
Le parfum du serpolet, qu'on rencontre en abondance, se mêle à celui de Va/yssum, montanum. On remarque plusieurs espèces de mauves : la jnalea arborescens est la plus utile en médecine ; la malea rotundiflora est la plus agréable à l'œil. La présida alba, avec sa tige élevée et sa fleur blanche, et le chrjsantemum majus, espèce de camomille géante, décorent agréablement les bords delà route. Ce ne sont là qu'un bien petit nombre de mes fleurs favorites. Mais vous n'aimez peut-être pas la botanique? je ne vous ennuierai pas davantage. Cependant, il est encore une fleur qu'il faut que je vous nomme, c'est mon petit bijou : la miotis annua. Ce n'est pas une beauté rayonnante ni à grand effet ; mais quand vous examinez de près sa corolle, vous diriez un saphir enchâssé dans une émeraude.
Ces excursions ont du moins cela de bon, qu'elles me donnent un excellent appétit. Je trouve la cuisine d'Oran beaucoup meilleure que celle d'Alger, à table d'hôte tout comme chez les particuliers. Je vis dans une pension avec des employés civils et des officiers qui n'ont pas de ménage. Pour mes 65 francs par mois, je fais deux repas par jour : un déjeuner à la fourchette et le dîner. On nous sert plus de plats que je n'en touche, et du vin léger à discrétion. La viande, le poisson et la volaille sont deux fois meilleur marché ici qu'à Alger : mais je ne crois pas que nos hôtes fassent fortune, à en juger, du moins, par ce que l'hôtesse me disait l'autre jour. Resté le dernier de ses convives, je la complimentais sur son talent culinaire, auquel nous faisions tous honneur, quand je m'aperçus que j'avais mis le doigt sur la corde sensible: « Hélas ! monsieur, me dit-elle d'un ton chagrin, si c'était comme vous des hommes de conscience, s'ils se contentaient de manger d'un plat ou deux, notre auberge nous ferait vivre ; mais les corbeaux, les ogres ! leurs mâchoires nous dévoreront, mon mari et moi ! » Et la pauvre dame s'essuya les yeux avec son tablier : « J'ai beau le dire à mon mari, et lui recommander de ne pas se donner tant de mal; plus sa cuisine est bonne, plus il y perd. » Pauvre dame ! Et
je n'avais pas de peine à la croire : j'avais remarqué moi-même un gros major qui, pour sa part, avait avalé une omelette, tout le blanc d'un poulet, avec un morceau de jambon pour assaisonnement, sans compter une pyramide de côtelettes qu'il avait fait descendre d'un demi-pied.
A propos d'omelette, j'en ai mangé une délicieuse, faite avec un œuf d'autruche, le lendemain de mon arrivée à Oran ; c'était à la table du général Trézel. Tous les convives, à l'exception d'un prêtre espagnol et de moi, portaient l'épaulette. Notre saint homme était un ami de Mina, et, par conséquent, un exaltado. Il nous dit qu'il fallait manquer de sens commun pour prétendre que la religion catholique était hostile à la liberté et favorable au droit divin des rois. « Elle a, ajoutait-il, détrôné, cette religion, plus de rois et d'empereurs que le protestantisme ; aussi le catholicisme et le républicanisme se donnent naturellement la main. » J'étais si occupé de mon omelette, et le ton du bon père me rappelait à tel point la furibonde éloquence de Daniel O'Connell, que je me gardai bien d'entrer en controverse avec lui.
[La suite à un prochain numéro.)
STANISLAS LECKZÏNSKI,
ROI DE POLOGISK.
Stanislas Leckzinski naquit, le 20 octobre 1682, à Léopold, capitale du palatinat de la Russie-Rouge. Sa maison, originaire de Moravie, s'était établie en Bohème, lorsque, en 965, Philippe de Pertzyn vint en Pologne, accompagnant la fille du duc de Bohême, qui épousait Miécislas, duc des Polonais. Cette princesse ainsi que le seigneur de Pertzyn professaient la religion chrétienne, qu'ils parvinrent à faire adopter par Miécislas, jusqu'alors dévoué au paganisme. C'est ainsi que les ancêtres de Stanislas jetèrent les premiers fondements du christianisme dans la Pologne. Bientôt les descendants de Pertzyn fondèrent la ville de Leckno, d'où ils prirent, suivant l'usage polonais, le nom de Leckzinski. L'histoire a conservé les noms de plusieurs grands hommes issus des comtes de Leckno; les Raphaël, les Yenceslas, les André, les Bogeslas furent, aux deux derniers siècles, des personnages distingués dans la république et par leurs emplois et par leur mérite personnel,
Raphaël Leckzinski, troisième du nom, comte de Leckno, d'abord staroste ou juge de Fraumstad, ensuite grand- enseigne du royaume, occupa successivement les palatinats de Ralish et de Posnanie. Il réunit à ce dernier le généralat de la Grande-Pologne, et enfin la charge de grand trésorier de la couronne. Raphaël épousa la fille de Stanislas Zablonowski, palatin de Russie, et de ce mariage naquit le prince dont nous allons tracer la vie.
Stanislas avait apporté en naissant tine complexion faible ; ce ne fut point par l'inaction d'une vie molle et oisive, mais par une continuité d'exercices réglés et d'occupations sérieuses, que le comte Raphaël se
proposa d'affermir le tempérament débile de son lils. Il ne lui permettait pour délassement de ses travaux d'esprit que des exercices du corps ; il lui apprenait à braver la chaleur et le froid, et dès qu'il eut atteint l'âge de quatorze ans, illui fit contracter l'habitude de souffrir la faim et la soif. Unique héritier de deux grandes maisons, cet enfant chéri n'avait pour lit qu'une dure paillasse, quelle que fût la rigueur des saisons. Aussi Stanislas, de tout frêle qu'il était en s'éveillant à la vie, fut-il un des hommes les plus robustes et les mieux constitués de son temps. L'esprit se développait dans le jeune Leckzinski à mesure que le corps se fortifiait; à l'âge de dix- sept ans, il
parlait et écrivait le latin, l'italien et le français ; il s'exprimait dans sa langue maternelle avec grâce; enfin il était versé dans les connaissances mathématiques, dans la mécanique surtout, à ce point qu'il eût pu, simple particulier, se faire un nom par cette science. A une physionomie ouverte qui respirait la candeur et la bonté, Stanislas joignait des manières aisées et la plus noble franchise ; il était d'un caractère liant et enjoué, avait l'esprit juste et pénétrant, le jugement droit et sûr, une âme courageuse et forte et par-dessus tout un cœur dévoué.
L'éducation de Leckzinski étant terminée, son père le fit voyager. De tous les pays qu'il parcourut, aucun
Stanislas Leckzinski.
ne l'intéressa comme la France ; il y arriva peu de temps avant la guerre d'Espagne, c'est-à-dire à l'époque la plus brillante du règne de Louis XIV. Aussi, à la cour et dans la capitale, tout fut sujet d'admiration pour le jeune Polonais; il racontait qu'une de ses grandes satisfactions à Versailles avait été d'y voir l'illustre élève de Fénelon, ce duc de Bourgogne, prince à peu près de son âge, dont on publiait déjà les rares qualités. La famille Leckzinski avait une admiration héréditaire pour la France. Qui eût pu prédit e alors à Stanislas qu'il verrait un jour une de ses filles assise sur le trône de ce beau pays? Le comte Raphaël, au retour de son fils, s'empressa de l'initier aux grandes affaires de la république. Ici commence la carrière politique de Stanislas, et cette suite de tourmentes qui deux fois le jetèrent en exil.
Leckzinski n'était âgé que de dix-neuf ans à la mort du roi de Pologne, le grand Sobieski ; alors juge de la noblesse du palatipat d'Odolanou, il fut
envoyé par sa province à la diète préparatoire pour l'élection d'un nouveau roi. Cette assemblée l'ayant chargé d'aller complimenter la reine sur la mort de son époux, il s'acquitta dignement de cette mission ; député à la diète générale d'élection, il obtint un grand nombre de suffrages pour en être nommé maréchal ; mais il renonça à cette charge importante, et il se fit remarquer en défendant son vieux père qu'on accusait de liaisons suspectes. Les suffrages de la diète se portèrent sur l'électeur de Saxe, Frédéric- Auguste. Stanislas se rapprocha de ce prince, lequel lui accorda le palalinat de Posnanie et la charge d'éclianson de la couronne. Cependant la Pologne fut bientôt agitée par les troubles les plus grands. Auguste y retenait les troupes saxonnes qu'il y avait introduites pour soutenir son parti au temps de son élection ; vainement lui représentait-on que c'était violer les privilèges de la noblesse : Auguste promettait d'avoir égard à ces représentations, mais il s'en
tenait à des promesses. Le mécontentement devint général. De plus il venait de faire alliance avec le czar Pierre Ier : ce qui attira sur la Pologne les armes du roi de Suède, Charles XII. Stanislas fut député par la diète de Varsovie auprès de ce monarque, qui, dès cette première entrevue, conçut le dessein de le porter su rie trône. Au commencement de mai 1704, l'assemblée de Varsovie déclara le trône vacant, et toutes les voix parurent se dessiner en faveur de Leckzinski. L'élection fut fixée au 12 juillet: la séance s'ouvrit à trois heures après midi, et sur les neuf heures du soir, Stanislas était proclamé roi de Pologne et grand-duc de Lithuanie, au bruit de l'artillerie des Suédois et des acclamations de la multitude.
Peu de jours après cette élection, le prince Lubormiski, grand-général de la couronne, déclara par un manifeste qu'il ne reconnaîtrait pas le nouveau roi. Il alléguait, entre autres motifs, que l'élection s'était faite un samedi, jour fatal à la Pologne, et qu'elle avait été proclamée après le coucher du soleil, ce qui était de mauvais augure. Il attaquait, il est vrai, la légitimité de l'élection par des raisons plus plausibles. A ne consulter que la constitution, qui exigeait une entière liberté et l'unanimité des suffrages, la nomination de Stanislas était irrégulière ; mais cette irrégularité était le vice ordinaire de toutes les élections des rois de Pologne. En même temps, Charles XII, avec l'élite de son armée, alla chercher celle qu'Auguste commandait en personne. Ce prince n'attendit pas le roi de Suède ; mais il prit une résolution hardie, ce fut d'aller enlever son rival dans la capitale. Stanislas, obligé d'en sortir, joignit Charles XII à Leinberg, que les deux rois quittèrent au bout de quelques jours pour marcher à l'ennemi. Celui-ci fut battu, et Auguste se vit forcé de conclure un traité par lequel il reconnut Stanislas pour seul et légitime roi de Pologne ; il lui remit les archives et les joyaux de la couronne, et il fallut qu'il répondît à une lettre que ce prince lui avait écrite, comme à l'électeur de Saxe, pour lui faire part de son avènement au trône.
La fortune ne tarda pas à changer; la journée de Pultawa ayant mis fin aux prospérités de Charles XII, il ne fut plus possible à Stanislas de se maintenir en Pologne après les grands revers de son allié. Dans la tr :>te situation où il se trouva réduit, il assembla une diète générale ; il y rendit compte de tout ce qu'il avait fait pour pacifier les troubles, et il délia les plus malintentionnés de lui reprocher la moindre infraction aux lois : « Si vous jugez, ajouta-t-il, que le sacrifice de ma couronne puisse devenir utile à la patrie, je suis ps et à le faire. »> L'assemblée lui jura une fidélité inviolable et lui prodigua les plus magnifiques promesses ; mais on s'en tint là, et Stanislas fut obligé de se retirer à Stettin, et plus tard dans la principauté de Deux-Ponts, où il appela sa famille, de laquelle il était séparé depuis longtemps. Malgré cette réunion, il ne jouit pas d'une tranquillité parfaite, et un complot fut tramé pour l'enlever: les conjurés tirèrent quelques coups de pistolet sur une voiture où ils croyaient Stanislas, et où se trouvait seulement un de ses oîliciers. On se mit à la poursuite des assassins qui furent condamnés au dernier supplice. Stanislas leur lit grâce, et Auguste protesta à la face de l'Europe qu'il détestait cet attentat. Personne ne l'en
crut capable, mais tous les soupçons tombèrent sur Flemming, son ministre.
Charles XII venaitde mourir. Stanislas, en perdant son ami, perdait les moyens de subsister qu'il tenait de sa libéralité. Proscrit de sa patrie, privé de ses biens matrimoniaux, obligé de quitter la principauté des Deux-Ponts, dont le comte palatin Gustave venait de prendre possession , ce prince , dit un écrivain contemporain, se trouva alors dans l'embarras d'un voyageur que la nuit et l'orage ont surpris en même temps; il faut qu'il avance, et il ne sait quelle route prendre. Dans cette perplexité, la Providence fut son guide et le conduisit en France. Il fut reçu à Strasbourg et dans toute l'Alsace avec les honneurs dus aux têtes couronnées, et trois ans plus tard on vint lui annoncer que sa fille Marie Leckzinska était destinée à s'unir à Louis XV. Peu de temps après ce mariage inespéré, Stanislas quitta l'Alsace pour habiter Chambord, puis Meudon, où les deux jeunes époux allaient souvent le visiter.
Stanislas essaya une seconde fois de reconquérir le royaume de Pologne ; il se rendit même à Varsovie, et de là à Dantzik: mais ses tentatives furent malheureuses; il fut obligé de s'échapper déguisé en paysan, et, après mille dangers, il arriva dans les Etats du roi de Prusse, son ami. La conduite de l'empereur d'Allemagne, au sujet des affaires de Pologne, avait forcé la France à lui déclarer la guerre. Des succès éclatants couronnèrent les armes françaises, et Charles VI fut obligé de souscrire aux conditions que lui imposa la cour de Versailles. Par le traité conclu à Vienne en 1738, il fut arrêté que Stanislas abdiquerait, mais qu'il conserverait les titres et honneurs de roi de Pologne, et qu'il serait mis en possession des duchés de Lorraine et de Bar, lesquels, à sa mort, seraient réunis à la couronne de France. La Lorraine conserve encore le souvenir du gouvernement sage et modéré de Stanislas Leckzinski ; elle doit à sa sollicitude la création d'un grand nombre d'institutions pieuses, de fondations charitables, de caisses de prévoyance. Des temples, des palais, des châteaux de plaisance, des quartiers spacieux pour les troupes, et d'autres édifices publics de la plus grande somptuosité furent élevés. L'Europe admire toujours l'ensemble unique que présentent, par leur réunion, les deux places Royale et de la Carrière, à Nancy. Ami des lettres et des sciences, Stanislas s'efforça de les encourager par l'établissement d'une académie, et ce fut dans la première de ses séances que le surnom de Bienfaisant lui fut donné.
Dirons-nous la triste fin de Stanislas Leckzinski à Luné ville? Le 5 février 1766, il se leva de bonne heure, selon sa coutume. Après s'être livré à ses exercices de piété, il s'approcha de la cheminée pour voir l'heure à une pendule; il était vêtu d'une robe de soie ouatée, présent de sa fille, et dont un des pans prit feu. Stanislas sonne ses valets qui ne se trouvent pas à leur poste ; vieillard de quatre-vingt-quatre ans, il veut se baisser pour étouffer la flamme, mais il perd l'équilibre et tombe sur des charbons ardents. Dans cette affreuse position, il ne peut ni se relever, ni même appeler à son secours; il souffrit pendant quelque temps des douleurs horribles, jusqu'à ce que son valet de chambre et un valet de garde-robe étant survenus, l'un et l'autre parvinrent à relever le
roi. Il avait les doigts de la main gauche calcinés, et, du même côté, une plaie qui depuis la joue s'étendait jusqu'au genou. L'agonie fut longue et douloureuse; elle finit, le 23 février, à quatre heures après midi. La consternation et la douleur remplirent toute la Lorraine à la mort de ce prince ; la translation du corps, de Lunéville à Nancy, quoique faite au milieu de la nuit, fut accompagnée des sanglots du peuple accouru de toutes parts pour contempler le cercueil qui renfermait les restes de son bienfaiteur. A. M.