FRANCE. — SENS
Sens, ancienne capitale du Sénonais, est située sur la pente d'une colline à l'est de la rivière d'Yonne, qui arrose ses murs. Cette ville est une des plus anciennes des Gaules; elle est connue dans César sous le nom d' Agcndicum Srnonum; elle devint dans la suite la capitale de la quatrième Lyonnaise. De nos jours elle a perdu son ancien nom d' \Agcndicum, et n'a retenu que celui des peuples qui l'habitaient autrefois, et dont Tite-Live a parlé sous le nom de Galli-Smoncs. Ce sont eux qui, longtemps avant la venue de Jésus-Christ, firent des établissements considérables en Italie, fondèrent Sienne, prirent Rome sous la conduite de Brennus, et s'étendirent même dans la Grèce. César soumit ces peuples à l'empire romain, comme le reste des Gaules ; ils y demeurèrent sujets jusqu'au règne de Clovis, qui en fit la conquête. Sous la fin de la seconde race de nos rois, la ville fut soumise à des comtes particuliers, d'abord amovibles, et qui se rendirent de petits souverains dans la suite. Ils furent expulsés par le roi Robert l'an 1005, et la ville fut réunie à la couronne de France. Le christianisme a été prêché à Sens dans le ne ou me siècle, par saint Savinien, que la ville révère comme son apôtre.
L'église métropolitaine, qui se déploie sur une grande place, est dédiée à saint Etienne, premier martyr. Cette église, une dr s plus belles du royaume, a trois grandes portes d'une architecture gothique ; la fa<;ade est ornée de deux grosses tours, dont l'une est surmontée d'une lanterne de pierre, où est l'horloge de la ville. Il y a peu d'églises qui possèdent un plus grand nombre de reliques, et qui aient des ornements aussi somptueux. Elle se compose de trois nefs : celle du centre est majestueuse, les bas-côtés entourent le chœur ; les fenêtres et rosaces sont à vitraux peints par Jean Cousin. Un superbe baldaquin, supporté par quatre colonnes de porphyre, couronne le maître-autel. Le choeur est riche; au milieu on remarque un mausolée en marbre blanc, érigé en l'honneur du dauphin, fils de Louis XV, qui y a été inhumé, ainsi que de la princesse de Saxe, son épouse. Ce mausolée, mutilé pendant la révolution, a été restauré depuis; c'est un des chefs-d'œuvre de Coustou et de son élève, Julien Beauvais La première figure est celle de l'Amour, dont les regards se dirigent sur un enfant qui, placé à ses pieds, brise l'hyménée. Sur le dernier plan apparaît l'effigie du Temps, couvrant d'un voile funèbre deux urnes unies ensemble par des guirlandes de cyprès et d'immortelles. Sur le devant du monument, le Génie des
sciences et des arts paraît plongé dans la douleur, tandis que l'Immortalité réunit en faisceau les attributs symboliques des vertus des deux époux, et que la Religion pose sur leur urnes une couronne.
La cathédrale de Sens renfermait autrefois plusieurs autres mausolées qui attiraient l'attention des amateurs; les débris de celui du cardinal Duprat offrent quatre bas-reliefs d'un travail admirable, seuls restes d'un grand et beau monument que le marteau révolutionnaire a abattu, ainsi que plusieurs autres tombes qui décoraient l'église, celle, entre autres, du cardinal Duperron. On remarque derrière le chœur un groupe en stuc d'un beau travail, représentant le martyre de saint Savinien. La chapelle de la Vierge est décorée avec un goût exquis; d'autres sont riches aussi en sculptures et en peintures. Dans une salle contiguè à l'église se trouvent les portraits de tous les archevêques de Sens. Plusieurs conciles se sont tenus dans cette ville ; le plus célèbre est celui où saint Bernard fit condamner Abailard comme hérétique. En 1163, le pape Alexandre 111 se réfugia à Sens et y séjourna deux ans; ce fut aussi la retraite du fameux archevêque de Canterbury, le fougueux Thomas Becket.
En 1348, la ville de Sens n'était point environnée de fossés ; Charles V, encore dauphin, craignant que les Anglais ne s'en emparassent, oi donna aux habitants de l'en entourer. Les eaux de l'Yonne et de la Vanne y coulaient. Plus tard, ces fossés furent comblés ; ils ont maintenant disparu, et ont fait place à des promenades ombragées. En 1531, afin de nettoyer la ville et la préserver des incendies, on fit circuler les eaux de la Vanne dans les rues ; elles coulent encore dans les principales et y entretiennent la propreté. Sens s'étant déclarée pour le parti de la Ligue, Henri IV l'assiégea en 1590 ; après trois assauts sans résultats pour ses armes, il fut forcé de lever le siège, et ne prit possession de la cité que quatre ans plus tard. Cette ville est encore en partie entourée de vieilles mui ailles. On remarque dans ses murs des arcades figurées comme dans les constructions romaines, et aux environs des débris dévoies antiques qui conduisaient à plusieurs des cités voisines. Des neuf portes qui donnent entrée à Sens, trois sont antérieures au xive siècle ou construites à cette époque; ce sont celles de Notre-Dame, de Saint- Antoine et de Saint-Fiemy.
On conserve dans la bibliothèque publique de Sens le manuscrit de la fameuse Fêle des fous et la Prose de fane, l'un des plus curieux monuments de la folie humaine; ce manuscrit paraît avoir été écrit vers le milieu du xme siècle. Le cahier de vélin est en forme longue, contre l'ordinaire des anciens manuscrits ; mais on voit bien qu'on ne lui donna cette forme qu'afin de pouvoir l'enfermer dans des dyptiques qu'on y conservait probablement depuis plusieurs siècles ; et en effet il y est encore î enfermé ; il est noté et écrit avec soin, et toutes les enjolivures sont d'une composition aussi bizarre que la fête qu'il reproduit. — On a donné le nom de Fè'le des fous à certaines réjouissances que les clercs, les diacres et les prêtres faisaient dans plusieurs églises pendant l'office divin, en certains jours, principalement depuis les fêtes de Noël jusqu'à l'Epiphanie. Pour découvrir l'origine de ces cérémonies, il faut remonter aux lêtes du pa-
loi
ganisme, parmi lesquelles les saturnales, les lupercales et les calendes de janvier tenaient le premier rang. Quelque scandaleuses que fussent ces cérémonies, elles subsistèrent en tout ou en partie au milieu du christianisme, malgré les conciles, les papes, les évêques qui mirent tout en usage pour les abolir ; en vain l'on établit des prières publiques, des processions, des jeûnes à cette occasion, rien ne put réprimer ces désordres. C'était surtout dans la cathédrale de Sens que cette singulière solennité se faisait avec le plus d'appareil ; l'âne y était honoré d'un culte tout particulier. Le jour de Noël, après vêpres, les clercs et les diacres dansaient et gambadaient au milieu de l'église ; on élisait ensuite un évêque ou un archevêque des fous, et son élection était confirmée par un grand nombre de bouffonneries ridicules, et entre autres ils encensaient le nouveau dignitaire avec la fumée de vieilles savates qu'ils brûlaient. Puis un âne, revêtu d'une belle chape, était introduit dans la nef, et tous les assistants, déguisés d'une façon grotesque, chantaient en chœur plusieurs strophes dont le refrain était :
Hé, sire âne, hé, chantez,
rîelle bouche rechignes;
Vous aurez du foin assez
Et de l'avoine à planter.
De tous les acteurs et les spectateurs de la cérémonie, il n'y avait sans doute qu'un seul animal qui ne riait pas, à savoir, ce pauvre âne qui était forcé de braire à chaque instant; c'était là vraiment Yasinus vehens mysteria dont parle Aristophane.
A une lieue et demie de Sens, on voit la fontaine de Veron, célèbre par ses particularités; elle est située au pied d'une montagne, et forme un bassin de près de huit toises de diamètre ; à quelques pas de là elle fait tourner un moulin, et son eau, en rejaillissant sur les murs, durcit et pétrifie en assez peu de temps la mousse qui s'y rencontre ; il en résulte des pierres spongieuses, légères, et dans quelques-unes desquelles on distingue encore la mousse. Ce fait est si réel, qu'il faut de temps en temps arracher ces pétrifications qui, sans cela, empêcheraient la roue de tourner. Au bout de cinq cents pas, ce ruisseau se perd dans la prairie voisine. Vis-à-vis de cette fontaine, on voit de l'autre côté de l'Yonne le village d'Etigny, où se conclut, en 1576, la paix entre Henri III et le duc d'Alençon, par les sollicitations de leur mère, Catherine de Médicis.
A. Mazijy.
(Porte de Noire-Dame à Sens.)
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