LE RAJAH DE BARODA
Baroda est une vaste et populeuse ville des Indes orientales, avec des vues larges et sales, remplies de pourceaux qui vont et viennent dans tous les sens, et n'annoncent pas la richesse, quoiqu'il y ait d'immenses fortunes parmi les commerçants, indigènes et européens ; les maisons en général y sont très-hautes, la plupart construites en bois avec des toits inclinés en tuiles. Le palais du rajah, vieux bâtiment du même genre, est élevé de quatre étages et situé sur la place principale ; il y a dans l'enceinte des murs quelques pagodes passables, mais nul autre édifice ne mérite la moindre attention. En dehors de la ville se trouve le cantonnement destroupesde laCompagniedes Indes; Tome iv. — Janvier 1837.
c'est tout à fait un village anglais, comme on en voit aux environs de Londres, avec des maisons en briques, et de petits jardins fermés par une haute haie de verdure ; l'église chrétienne qui s'élève au milieu, construction gothique, élégante, peut contenir de quatre à cinq cents personnes.
Le rajah actuel de Baroda est un homme de talent qui gouverne lui-même ses Etats, sans prendre conseil de ses ministres, et qui les gouverne avec autant de justice que de vigueur. Son seul défaut est un amour excessif de l'argent. Le territoire qu'il possède est considérable, mais non pas d'un seul tenant ; ce sont des lambeaux de provinces bizarrement entremêlés aux possessions de la Grande-Bretagne et de plusieurs rajahs indépendants; ses revenus, qui s'élèvent à environ vingt millions de francs, surpassent
toutes les évaluations que l'on pourrait faire d'après l'étendue de son territoire, dont la plus grande partie est sauvage et stérile, et ne sauraient s'expliquer que par la fertilité et la population remarquable des districts qui sont réellement productifs. Du reste, le rajah de Baroda est, après Rundjet-Sing,leplus riche et le plus puissant des souverains de l'Inde.
Un Anglais, l'évêque de Calcutta, Ebert, nous a laissé quelques détails sur un voyage qu'il fit à Baroda, ainsi que sa visite au rajah. Voici les passages les plus curieux de sa relation : « A environ trois lieues de la ville, nous rencontrâmes le résident britannique qui était venu au-devant de nous ; il m'apprit qu'il avait vu le rajah sortir de son palais, et que nous le trouverions sous des arbres en dehors des murs. Nous hâtâmes le pas pour ne pas faire attendre Sa Ilautesse trop longtemps, et après une marche de deux heures nous vîmes en effet une multitude de soldats presque tous arabes, les uns montés sur des chevaux ou des chameaux, portant chacun un gros paquet de fusées ; les autres à pied, armés de sabres et d'arquebuses. Les troupes formaient une longue avenue, à l'extrémité delaquelle nous aperçûmes plusieurs éléphants, dont un, équipé avec une splendeur plus qu'ordinaire, était celui du rajah. En somme, pour la pompe et la richesse, le spectacle qui s'offrit à mes yeux surpassa beaucoup mon attente, et piqua d'autant plus ma curiosité qu'il était tout asiatique, sans aucune de ces imitations du costume ou du cérémonial d'Europe que j'avais vues aux autres cours. Là, nous descendîmes de cheval, et nous cheminâmes à pied entre les deux lignes ; nous arrivâmes enfin au rajah qui est un petit homme trapu et qui paraissait avoir une trentaine d'années. Quand nous eûmes échangé les compliments d'usage, SaHautesse me demanda quel jour je comptais aller la visiter; je nommai le surlendemain ; elle remonta alors sur son éléphant, et nous prîmes des directions différentes à travers la ville.
» Au jour dit, le résident britannique et moi nous allâmes, avec le cortège le plus pompeux que nous avions pu réunir, rendre visite au rajah ; il nous reçut selon les règles les plus rigoureuses de l'étiquette orientale, dans une longue et étroite salle à laquelle on arrive par un vilain escalier. Cette salle était tendue en étoffes rouges, avec des rideaux aux fenêtres, une multitude de méchantes gravures anglaises, accrochées le long des murs, des lustres suspendus au plafond et une petite fontaine au milieu. A une des extrémités, il y avait sur le plancher un tas de coussins qui formait le trône de Sa Ilautesse ; et à gauche de ce trône, une rangée de chaises sur lesquelles nous prîmes place. La soirée se passa avec de la musique, un ballet et une collation ; la seule chose un peu extraordinaire fut que le prince, par cérémonie ou par politesse, nous accorda une audience privée dans son propre cabinet, petite chambre qui renfermait divers objets de luxe ou de commodités venus d'Europe, ainsi que deux gravures, la première de Bonaparte, la seconde du duc de Wellington. La veille de mon départ, au coucher du soleil, le prince vint dans toutes ses splendeurs me rendre ma visite et me présenter ses adieux. Le rajah avait amené son fils avec, lui, enfant de six ans que l'on regarde déjà comme un grand personnage, et auquel on porte toute la consi-
dération due à l'héritier présomptif. Tout le monde se mit ensuite à chuchoter avec son plus proche voisin ; le rajah m'apprit qu'il avait une fille bonne à marier; il lui trouvait bien un excellent parti, maisil n'avait pas assez d'argent pour subvenir aux dépenses nécessaires; il espérait que le gouvernement anglais lui en prêterait à un intérêt raisonnable. Durant ces conversations, des danseuses etdesmusiciensse donnaient toutes les peines du monde pour plaire, sans que personne daignât les honorer d'un regard ou prêter un moment l'oreille, excepté moi peut-être. La musique ne manquait pas d'harmonie, mais était monotone et langoureuse. Quant aux danseuses, elles étaient laides, comme c'est l'ordinaire, et empaquetées dans d'immenses jupes rouges ; leur danse lourde et disgracieuse n'avait rien qui pût charmer les yeux d'un Européen. »
Nous ajouterons à ces détails quelques traits des mœurs et du caractère des Indiens de ces contrées. Dans les mois d'août et de septembre, quand les épis rôtissants abondent, ils se livrent à la paresse, à la danse et au jeu ; généralement on les voit alors couchés, abandonnés à de frivoles contemplations, jouant au ballon, ou absorbés par un jeu semblable aux dés pour lequel ils ont une passion effrénée. L'hospitalité s'exerce d'une manière fort remarquable parmi eux ; ils offrent toujours à un étranger ce qu'ils ont de mieux. Si tm guerrier, en entrant dans une cabane étrangère, n'est pas immédiatement engagea manger, il se regarde comme profondément offensé, quand même il viendrait de faire chez lui son repas. Dans ces occasions, il ne suffit pas d'offrir la nourriture ordinaire, comme gibiei' ou homany, c'est parmi eux une incivilité et une grossièreté de ne point mettre devant l'hôte leurs plus grandes friandises, sucre, huile d'ours, miel, et, quand ils en ont, du rhum. Si, ce qui arrive souvent, il n'y a aucune espèce de nourriture, le fait est immédiatement annoncé, et sur-lechamp il est accepté comme une excuse suffisante.
Leur faculté de supporter une fatigue continue est réellement extraordinaire; les femmes mêmes peuvent voyager aussi vite qu'un cheval, et portent une incroyable quantité de bagages sur le dos. Leur discipline à l'égard des enfants n'est pas remarquablement sévère. Fouetter est une chose rare parmi eux, et cette punition est considérée comme le plus honteux des châtiments ; les fautes sont ordinairement réprimées par une immersion dans l'eau froide ; et comme on le peut aisément présumer, leurs enfants sont beaucoup plus obéissants en hiver qu'en été. Une triste coutume est encore en usage parmi eux ; celte coutume, c'est l'infanticide ; ils tuent principalement les filles ; c'est à la difficulté de contracter des alliances convenables qu'il faut attribuer cet usage; la vanité, en voilà la cause pour ce qui les concerne, car ils ne cherchent point à sa justifier à l'aide de la tradition. Chez les Minas, il existe toutefois une loi qui leur fait une obligation et leur donne la faculté de se débarrasser de leurs filles, et ils font même intervenir le Ciel dans cet acte barbare ; sur cent cinquante familles, on trouve seulement trente filles à côté de cent quatre-vingt-dix garçons. Le rajah de Boudi a été amené, par les représentations du dernier agent politique anglais placé auprès de lui, à proscrire l'infanticide de ses Etats, et le gouverneur gé-
néral s'est empressé d'écrire à ce prince pour lui témoigner toute la satisfaction que lui causaient ses efforts.
Les guerriers indiens, pour parcourir une petite distance, ne vont pas plus vite que les Européens ; mais ils sont capables de soutenir la fatigue pendant un temps incroyable; ils peuvent courir douze ou quatorzeheures sans relâche; et après un repas fait à la hâte et un repos très-courl, ils paraissent complètement refaits et prêts à une nouvelle course. Leurs principes militaires sont en petit nombre et simples, mais, remarquables pour la sagacité et singulièrement appropriés au caractère des guerres dans lesquelles ils sont généralement engagés. La circonspection est peutêtre, plus que l'audace, le trait caractéristique de leur système; détruire leur ennemi au moindre risque possible pour eux-mêmes, est leur but principal. C'est à tort qu'on les a parfois supposés privés de discipline; leurs manœuvres sont peu variées, mais ils les exécutent avec beaucoup de promptitude et d'intelligence. Ils sont fort adonnés à la superstition, et professent une grande vénération pour leurs magiciens; presque tous ces dignitaires sont vieux et décrépits, A. M.