FRANCE. — BEAUVAIS
Beauvais, chef-lieu du département de l'Oise, est situé dans un riche vallon entouré de collines boisées, au confluent de l'Avelon et du Therain, qui baignent une partie de son enceinte, et, se divisant dans l'intérieur en divers canaux, donnent la vie et le mouvement à une fouie d'usines. Beauvais, dont la fondation est attribuée par les uns à Bellovèse, neveu d'Ambigat, roi des Gaules, qui vivait vers l'an 164 de Rome, par d'autres à Belgius, quatorzième chef des Gaulois, Beauvais était la capitale des Bellovaques, peuples gaulois souvent cités dans les Commentaires de César. Quoi qu'il en soit des diverses opinions sur l'époque de sa fondation, toujours estil qu'elle remonte à une haute antiquité, et de nombreux monuments romains découverts en différents endroits ne permettent aucun doute à cet égard. Beauvais, d'ailleurs, ainsi que plusieurs autres cités anciennes, a porté le nom de Cœsaro-Magus , ville de César, qui s'en empara 54 ans avant Jésus-Christ. Mais ce nom, qu'il ne paraît pas avoir porté longtemps, n'a pu appartenir qu'à la partie de la ville actuellement appelée la Cité. Du temps de Constantin, Beauvais se nommait Cwitas Bellocacorum ; le Capitulaire de Charlemagne le nomme Belvacus ; Hincmar l'appelle Bclgivagus ; Aimoin, Bclvagus ; d'autres, Bellovaci, Bellovacum, etc., etc.
Voici quelles sont les époques les plus importantes de l'histoire de Beauvais. Vers l'an 471, Chilpéric entra en vainqueur dans cette cité. En 850, Oscheri brûla Beauvais; mais la ville fut bientôt réparée, ou n'avait pas été entièrement détruite, puisque trente ans après elle servait d'asile contre les incursions des Normands. Peu de temps après, elle fut de nouveau la proie des flammes, en 886, puis en 1018. Après un siège de deux ans, elle fut prise, en 1109, par Louis le Gros. C'est à Beauvais qu'en 1357
prit naissance la fameuse sédition qui fut appelée la Jacquerie, qui de là s'étendit dans plusieurs provinces de France, et ne fut apaisée que par la destruction d'une partie des malheureux qui y avaient pris part. Le 7 juin 1432, jour de la Trinité, les Anglais surprirent la porte de l'Hôtel-Dieu, aujourd'hui porte d'Amiens, et tuèrent Jacques'de Guehengnies, lieutenant du capitaine de la ville, qui, avec Jean de Lignières, d'une des premières familles du pays, avait fait échouer leur entreprise. Le premier, aidé de quelques soldats, avait arrêté les ennemis par sat résistance désespérée; le second avait eu la présence d'esprit de couper adroitement la corde de la herse, et d'enfermer ainsi dans la ville tous les Anglais qui y avaient pénétré, et qui furent massacrés jusqu'au dernier. Mais c'est surtout du temps de Louis XI que les habitants de Beauvais donnèrent les preuves du courage le plus héroïque. Le duc de Bourgogne, Charles le Téméraire, vint, à la tête de 80,000 hommes, mettre le siège devant Beauvais, le 27 juin 1472; mais la ville, défendue par les bourgeois, résista avec vaillance. Les filles et les femmes prirent part à la défense, sous la conduite de Jeanne Laisné, diteFourquet, plus connue sous le nom de Jeanne Hachette, qui, le jour de l'assaut, montée sur la brèche, arracha le drapeau bourguignon qu'on voulait y arborer, et précipita dans les fossés le soldat qui le portait. Le duc de Bourgogne fut obligé de lever le siège le 22 juillet. On raconte que Charles le Téméraire, faisant remarquer aux ambassadeurs d'Angleterre son superbe parc d'artillerie, disait que c'était là les clefs des bonnes villes de France. Le fou qui le suivait fit semblant de chercher quelque chose parmi les pièces d'artillerie : « Que cherches-tu ? lui dit Charles. — Les clefs de Beauvais, répondit-il ; je ne puis les trouver. » C'est en récompense de cette glorieuse défense que Louis XI, par lettres patentes datées de Senlis, du 22 février 1473, accorda à Jeanne Laisné, et à Colin Pillon qu'elle venait d'épouser, l'exemption de toutes tailles et charges publiques. En outre, une procession fut instituée par lettres patentes de Louis XI, pour le 14 octobre, jour de Sainte- Angadrème, à l'intercession de laquelle on attribua la levée du siège. Les femmes, dans cette procession, ont le pas sur les hommes, tirent plusieurs coups de couleuvrine, et portent en triomphe l'étendard enlevé par l'héroïne. Cette procession, interrompue pendant les premières années de la révolution, se fait actuellement tous les ans, le dimanche le plus proche du 14 octobre, en exécution d'un décret du 12 décembre 1806.
A dater de cette époque, Beauvais ne fut le théâtre d'aucun événement, remarquable. Les armes de cette ville sont un témoignage honorable de son courage, de sa fidélité : elle porte des gueules au pal d'argent, avec cette devise :
Palus ut hic flxus, constans et fuma manebo.
On entre dans Beauvais, par cinq portes et trois poternes. Les portes sont celles d'Amiens ou de l'Hôtel-Dieu au nord, de Clermont ou de Bresle à l'est, de Paris et de Saint-Jean au midi, de Gournay ou du Limaçon à l'ouest. Des trois poternes, celle de Saint-André est située sur le nouveau canal, à l'est de la ville; celle de Sainte-Marguerite, au nord-
ouest, à l'entrée du Thérain, est flanquée d'une ancienne tour; celle de Saint-Louis, à l'ouest, près de la rivière, n'est qu'une petite porte percée dans une des anciennes murailles.
Parmi les édifices de Beauvais, le premier rang appartient sans contredit à la cathédrale de Saint- Pierre; mais ce monument, un des ehefs-d'ceuvre de l'art gothique, mérite que nous lui consacrions un article spécial ; et c'est ce que nous nous réservons de faire dans une de nos prochaines livraisons.
La seconde paroisse, dédiée à saint Etienne, ne mérite pas' cependant d'être passée sous silence. Elle fut fondée, si l'on en croit des traditions mensongères, en 220, par saint Firmin. On éleva en 997 l'édifice que l'on voit aujourd'hui. Au-dessus de l'une des portes latérales est une grande roue entourée de limaçons. A l'angle de la façade s'élève un gros clocher carré flanqué d'une tourelle ronde, et presque isolé de l'église. Cette tour, fort élevée, est d'une architecture massive et pesante. Le portail était orné de quantité de figures de saints, malheureusement mutilées à la révolution. A gauche, sur l'un des piliers était un charmant bas-relief de la renaissance, représentant une Transfiguration ; il est presque entièrement détruit.
L'église est divisée en trois nefs; leur construction est antérieure à celle du chœur, comme on peut en juger par la forme ronde et surbaissée des arcades, et par la bizarrerie des chapiteaux. A droite, en entrant, on voit la figure d'une sainte qui fut crucifiée, sainte Wilgeforte. Sur le quatrième pilier du même côté est une Descente de croix, composée de quatre figures de grandeur naturelle, placées sur un rocher et surmontées d'un magnifique baldaquin gothique. Dans la grande chapelle de la croisée de droite, consacrée aux trépassés, est un grand tableau représentant Y Impiété, peint par Depape en 1724. Les clefs de voûtes de l'église conservent encore des traces de peinture. Cette église renferme des vitraux magnifiques de la plus belle conservation. On remarque surtout Charles IX et sa mère, le Christ portant sa croix, le Martyre de saint Pierre, la Pèche miraculeuse, le Baptême de Jésus-Christ, saint Nicolas, la Généalogie de la Vierge avec le portrait et les costumes de plusieurs rois de France, parmi lesquels on distingue Louis XII. La chapelle de Notre-Damede-Mont-Carmel est d'une grande richesse ; la statue de la sainte est en marbre blanc. Les vitraux superbes représentent le martyre de saint Etienne, le Christ sur la croix et la Résurrection. Au-dessus d'un autel de la croisée de gauche est un crucifix, entre les deux saintes femmes, figures coloriées, assises sous un baldaquin de bois, de sculpture gothique. Près de là est une petite armoire dont les panneaux, peints avec talent, paraissent de l'école italienne. Le tableau précieux représente Notre-Dame de Lorette et le miracle de la S 'anl 'a-Cas a. La sacristie des enfants de chœur est séparée de l'église par une grille de pierre de la plus grande légèreté. Enfin, le maître-autel est trèsriche.
Si je me suis étendu un peu longuement sur la description de ce monument, c'est qu'aucun ouvrage n'en a parlé d'une manière détaillée, et que c'est une justice de réparer un tel oubli. Près de Saint- Pierre et de l'archevêché sont les restes de l'ancienne
église de Notre-Dame-de-la-Basse-OEuvre ; elle date, dit-on, du m0 siècle, et fut jusqu'au ive un temple de Jupiter. Cet antique monument est aujourd'hui enclavé dans des constructions modernes.
L'Evêché est un édifice d'une ancienne construction, dont les dehors annoncent une forteresse. Il est flanqué de deux grosses tours, et entouré de hautes et fortes murailles. Ces tours furent bâties des deniers de la ville par ordre de Simon de Clermont, dit de Nelle, évêque de Beauvais, dont on y voit encore sculptés et l'image et les armes. Louis Devilliers fit rebâtir ce palais dans le xve siècle. A la révolution il fut converti en préfecture. Alors la chapelle renfermait des archives ; le feu y prit, et tout fut consumé. La chapelle est à peu près détruite. L'escalier est pratiqué dans un pavillon ou tourelle en avantcorps, à six pas inégaux, surmontée d'une horloge et d'une cainpanille gothique très-élégante. A côté est une autre jolie tourelle décagone d'un bon goût gothique. Depuis une dizaine d'années, l'Evêché est rendu à sa destination première. La façade opposée à ce pavillon donne sur les fossés de la ville et sur le bras de la rivière qui l'entoure.
Le principal édifice qui décore la grande place est l'Hôtel-de-Ville, bâtiment moderne dont la première pierre fut posée le 30 avril 1753, et qui fut élevé sur les dessins de l'architecte Bayen. La régularité de ce monument forme un singulier contraste avec la bigarrure des maisons anciennes et à pignons qui entourent la place. C'est dans l'Hôtel-de-Ville que l'on conserve l'étendard enlevé par Jeanne Hachette, et
dont nous donnons le dessin. 11 est dans le plus grand état de vétusté, et pour le maintenir, on a été obligé de l'appliquer sur une forte toile. Deux tableaux retracent la belle action de Jeanne Hachette. Le plus grand, peint par Lebarbier l'aîné, fut donné, en 1788, par M. de La Rochefoucault, évêque de Beauvais. Le second a été peint, en 1827, par d'Hardivilliers.
Beauvais est entouré de jolies promenades. La plus fréquentée est le cours Scellier, dû aux soins de M. Le Scellier, maire de Beauvais. Le faubourg Saint- Jean est arrosé par l'Avelon, qui y mêle ses eaux à celle du Thérain, en baignant de toutes parts le pied d'une ancienne tour très-grosse et très-basse qui, on ne sait pourquoi, a reçu le nom de tour de Boileau. Elle faisait partie des fortifications de la ville, ainsi qu'un gros mur creux et voûté qui y est attenant. Il ne faut pas oublier de citer l'Hôtel-Dieu et le Théâtre, qui sont modernes, le Collège, ancien couvent d'Ursulines, le bâtiment où siège la Cour d'assises, le bureau des pauvres, et la fameuse manufacture royale de tapisserie, fondée en 1664 par Louis Hinard, trois ans avant celle des Gobelins.
Beauvais est une des villes de France qui conservent le plus de maisons anciennes, et qui doivent le plus intéresser les artistes. Dans la petite rue qui conduit de la grande place à la cathédrale, est la maison d'un boulanger ; il est impossible de rencontrer des sculptures plus jolies et d'une plus grande naïveté que celles qui la décorent.
Ernest Breton.
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Etendard du duc de Bourgogne enlevé' par Jeanne Hachette.
Les Bureaux d'Abonnement et de Fente sont rue des Grands- Augustins, 20.
Paris, imprimerie de DECOURCHAIST, rue d'Erfurth, i, près de l'Abbaye.— Presse mécaujquc.
FRANGE. — BEAITV AIS.
(Une vue intérieure de la cathédrale de Saini-Pierrc.)