ORAN ET SES ENVIRONS
Deuxième article. (V. p. 98.)
Des femmes charmantes embellissaient la table. L'une d'elles me dit qu'elle avait mangé du lion, et que c'était de l'excellente viande : << Le chacal rôti, ajouta-t-elle, n'est pas à dédaigner ; on m'en a servi une fois, et la tranche que j'en ai mangée ressemblait fort à du gibier ; elle me parut beaucoup plus savoureuse que du mouton. » J'entends nos ladies s'écrier: » Quelle folie! quelle vulgarité! » Qu'elles se rassurent, la mangeuse de lion était une jolie petite femme toute délicate et toute gracieuse. Aussi, je ne pus m'empêcher de lui dire qu'avec une si jolie bouche, on ne devait pas mâcher volontiers un pareil gibier. J'accompagnai, il y a quelques jours, le général Trézel et son état-major dans une excursion qu'il faisait à la tète de sa brigade. Notre voyage se passa sans aventure : nous n'aperçûmes qu'un seul indigène. A quatre milles d'Oran,la chaîne des collines qui vont du sud à la mer est nue et pierreuse ; la plaine ellemême est sans culture, mais elle est couverte d'asphodèles d'une espèce si grande, que je les cueillais avec la main sans descendre de cheval, ainsi que de magnifiques touffes de tulipes et de buglosses. Nous aperçûrfies une gazelle blanche, qui, à notreapproche, se blottit dans les asphodèles : par bonheur pour le pauvre animal, la discipline militaire s'opposait à sa poursuite. Les trompettes de la cavalerie jouaient par intervalles des fanfares que n'étouffait pas le roule ment des tambours, comme il arrive d'ordinaire dans la musique militaire française. Les échos d'une contrée sauvage donnaient un singulier effet aux sons du cor. Pas une tente, pas un Arabe, pas un chameau. Toute la nature vivante semblait avoir pris la fuite à l'approche des Français, à l'exception d'un aigle majestueux qui planait au-dessus de la colonne, et semblait prendre plaisir à la musique militaire. Le glorieux oiseau, je crois encore le voir, s'élevant tout à coup au milieu des nuages, retombait comme une flèche jusqu'à ce que lVnbre de son envergure se projetât sur le sol sablonneux. Tantôt il prenait la tête de la colonne, et, retournant son bec et ses yeux étincelants, il semblait nous inviter à l'accepter pour guide; tantôt il traçait des ellipses plus ou moins raccourcies, ou tournait verticalement sur lui-même comme s'il se fùtamusé à pirouetter. « Non, me disaisje en moi-même, des soldats fiançais ne peuvent voir un aigle planer au-dessus de leur drapeau, sans songer à ce qui n'est plus.» Je ne me trompais pas, car, regardant autour de moi, je vis sur toutes ces faces gauloises une expression inaccoutumée : c'était une expression mélancolique et grave ; mais il était aisé de la comprendre. « C'est peut-être imagination de ma part, dis-je à un officier dont le cheval marchait à côté du
mien, mais vos soldats regardent cet oiseau avec un sentiment d'admiration. — Chut ! chut ! me dit-il, ce n'est pas le moment de faire des réflexions làdessus; mais vous avez parfaitement raison, l'oiseau fait sensation. » Malgré ce conseil de prudence, je ralentis le pas de mon cheval, et, accostant un vieux maréchal-des-logis balafré : « C'est un noble oiseau, lui dis-je, que celui qui plane au-dessus de nous. — Ah ! me répondit-il avec emphase, l'aigle valait bien le coq ! »
A trois lieues d'Oran nous rencontrâmes une citerne, qui nous désaltéra et rafraîchit nos chevaux. Le général ordonna une halle pour déjeuner. Quelques vivandières avaient suivi la troupe ; elles nous vendirent les 'éléments du repas. Un pauvre petit diable d'Arabe gardait, auprès de la citerne, quelques vaches maigres et osseuses comme les vaches qui pronostiquaient la famine dans le songe de Pharaon.
Le capitaine Lagondie, mon camarade, lui demanda en arabe ce qu'était devenue la tribu qui habitait ordinairement le voisinage. Le petit pâtre répondit que ses compatriotes s'étaient tous enfuis dans le désert, à l'exception de la famille de son père. C'était évidemment un mensonge, car la tribu n'avait fait que se cacher à l'approche des Français. Nous rentrâmes le soir à Oran sans la moindre aventure.
L'aigle n'est pas la seule majesté qui rende souvent visite au voisinage d'Oran ; le monarque des quadru pèdes y parait aussi par intervalles. Je ne l'y ai jamais vu vivant, mais je l'ai entendu rugir. C'était par une belle soirée. Je rôdais seul à un quart de mille environ de la ville, quand la grande voix du lion frappa mon oreille. Il n'y avait pas à s'y méprendre ; alors même qu'elle crie dans le désert, cette voix-là se fait écouter. Je la reconnus tout de suite, et cependant je ne l'avais entendue que dans les ménageries. Ces fiers rugissements correspondaient à merveille à la sauvage grandeur du spectacle et au magnifique panorama des lacs qui se perdaient à l'horizon. Aussi j'en éprouvai d'abord un plaisir mêlé de vanité. Que de héros de romans, pensai-je, envieraient ma bonne fortune ! entendre le lion libyen rugir dans sa liberté natale ! Je ne savais de quel côté venait ce rugissement, mais le lion était encore à une grande distance ; en sorte que, pendant une minute, je jouis aussi tranquillement de ma sublime pensée que si j'avais été occupé à lire Longin, enfermé dans mon cabinet et enveloppé dans ma robe de chambre. Mais, tout ravi que j'étais, ma prudence revint au galop. Je pensai que sa majesté lionne courant la poste et ne se faisant précéder d'aucun courrier, le meilleur moyen de ne pas tomber en son auguste présence était de regagner la ville. Je m'y décidai. Chemin faisant, je rencontrai deux soldats français assis sur le bord de la route, leurs fusils à côté d'eux. « Messieurs, leur dis-je, avez-vous entendu les rugissements du lion? — Parbleu, oui, répondirent- ils, et comme s'ils avaient lu dans ma pensée : Ecoutez donc, mille bombes I il doit être tout près de nous. Il ne faut pas songer à vous en aller seul en ville. Nous nous en retournions au blockaus.. , » (C'était un mensonge, car les deux jeunes drôles avaient le devant sut moi quand ils s'étaient arrêtés, et prenaient évidemment la route de la ville). « Mais nous vous accompagnerons jusqu'aux portes, afin de vous voir en sûreté. » J'eus beau leur
assurer que je n'avais pas peur, et les remercier de la peine : «Bah ! bah! monsieur l'Anglais, ne parlez pas de cela : nous irons avec vous. » Il n'y avait pas moyen de refuser leurs services. C'étaient de bons chiens qui, ayant flairé le gibier, n'étaient pas disposés à lâcher prise. J'acceptai leur protection, ne voulant pas disputer le pour-boire qu'ils s'étaient promis. Ils chargèrent leurs fusils à balle ou firent mine de les charger, et jurèrent de répandre jusqu'à la dernière goutte de leur sang pour défendre les jours de celui qui prenait l'engagement tacite d'humecter leur gosier. Je ne pouvais m'empêcher de rire sous cape en pensant quelle bouchée sa majesté lionne eût pu faire de l'escorte et du protégé. Nous arrivâmes bientôt aux portes d'Oran, et vis-à-vis un appétissant cabaret. Ici mes deux braves échangèrent un regard d'intelligence. « Messieurs, leur dis-je, en tirant un franc de ma poche, je vous donnerais bien une légère marque de ma gratitude pour votre vaillante protection ; mais ce serait mal reconnaître un si grand service. Cet argent va se transformer en deux litres d'eau-de-vie. Vous vous enivrerez et vous attraperez la fièvre. » Ce contre-temps imprévu leur fit faire ce 'que les Français appellent une mine d'une aune de long. « Mais, continuai-je, si vous voulez vous régaler de vin, le franc est à votre service. — Va pour du vin, reprirent ces deux drôles; du vin ! du vin ! garçon, du vin ! » L'hôte accourut pour prendre mes ordres, et nous vidâmes à nous trois cinq bouteilles de vin rouge pour un franc. Ce vin est fabriqué avec les raisins du pays. A quatre sous la bouteille on ne peut guère être difficile ; mais en bonne conscience, cette boisson, infiniment supérieure au bois de campêche et à celle que l'on vend pour du vin à Alger, était irès-passable ; et mes deux guerriers n'avaient pas encore vu le fond de la dernière bouteille, qu'ils eussent défié toute la race lionne.
Les rugissements du roi des déserts libyens avaient été provoqués par sa fureur contre une troupe d'indigènes acharnés à sa poursuite ; il fut tué le soir même à quelques milles d'Oran. J'avais couru grand risque de lui servir de dîner. Il avait égorgé le matin un chameau pour son déjeuner. Le propriétaire du chameau s'était mis en campagne avec quelques bons tireurs. Le lendemain, je vis le corps de cette majesté en la possession du général Trézel. Il l'avait acheté 40 fr. avec la peau : j'en aurais donné 100 pour le moins. Le corps avait 7 pieds de long sans la queue. Tous les savants en histoire naturelle s'accordèrent à dire que l'auguste mort n'avait pas plus de trois ans. Il était assez mince et n'avait pas plus de crinière qu'une lionne ; sa langue fut servie à la table du général Trézel, et l'on m'assura qu'elle avait à peu près le goût de la langue de bœuf.
Bizarre pitié Idiia-t-on ;' mais la jeunesse de cet animal m'intéressait à son. soit, elle contrastait singulièrement avec l'effroi qu'il avait semé dans les environs. Le soir où ses rugissements s'étaient fait entendre, on voyait les promeneurs et les voyageurs se presser de rentrer dans la viUe. Les hyènes et les chacals, dont la psalmodie est le concert habituel des alentours d'Oran, oublièrent île chanter leurs vêpres et restèrent deux jours aussi muets que la mon.
( Thomas Campbell, New-Monliily Magasine.)
FRANCE. —VIENNE (Isère).
LE PLAN DE l'aIGUILLE, OU TOMBEAU DE P1LATE.
La ville de Vienne en Dauphiné paraît avoir été fondée par les Allobroges ; ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle existait avant l'arrivée des Romains dans la Gaule, et que les vainqueurs l'avaient rendue d'une grande magnificence. Mais, soit par le malheur des différentes guerres, soit par l'avide destruction des barbares, il n'y a point de ville dont les hommes aient moins respecté les antiquités, et dans laquelle le bouleversement paraisse plus général. Le monument, terminé par une pyramide, que l'on voit dans la plaine, en sortant de Vienne pour aller en Provence, est le mieux conservé. Un vieil écrivain dit que plusieurs personnes ont avancé qu'à l'exemple de Rome, dont le milliaire doré présentait le centre, cette pyramide marquait le milieu de la ville de Vienne; mais cette opinion, qui ne repose sur aucune donnée positive, n'a pas de vraisemblance. L'enceinte de la ville est distincte encore aujourd'hui, et ne s'étendait point du côté où ce monument est placé ; de plus, sa forme, consacrée aux tombeaux réels ou supposés, ne peut avoir été empruntée dans aucun temps pour servir de mille. On sait d'ailleurs que les Romains plaçaient les monuments élevés à la mémoire des morts, sur les grands chemins, tout au plus près des villes, dans lesquelles personne en général n'était enterré.
Cette pyramide n'est point un ouvrage dont l'architecture soit correcte ; mais la construction en est singulière et mérite l'attention des curieux. Le monument est élevé sur un massif construit solidement en grandes pierres dures, de la qualité de celles qu'on tire encore aujourd'hui des carrières du Bugey, sur les bords du Rhône ; les assises sont de 15 à 16 pouces de hauteur, et posées en retraite, de manière à former des gradins sur les quatre faces ; comme il est un peu enterré au-dessus du rez-dechaussée, on ne les a trouvées qu'en faisant fouiller, et on en a compté jusqu'à huit ; en supposant qu'il n'y en ait pas un plus grand nombre, cette fondation est encore une nouvelle preuve de l'attention des anciens pour la durée de leurs édifices. La pyramide est supportée par un corps d'architecture carré, dont chaque angle est orné d'une colonne engagée, et chaque face percée d'une arcade de 8 pieds de largeur, sur 15 de hauteur. Les murs ont 2 pieds d'épaisseur ; ils sont construits avec de grandes pierres aussi de Bugey, bien jointes et arrêtées ensemble avec des goujons scellés, comme on le voit par les trous que l'on a faits en plusieurs endroits pour arracher ces morceaux de bronze, barbarie pratiquée sur plusieurs monuments de Rome et de l'Italie. Ces murs, couronnés d'un entablement, supportent un plancher sur lequel est posée la pyramide dont la base est de 11 pieds 6 pouces en carré, et la hauteur actuelle (car il manque quelques pierres au sommet) est d'environ 42 pieds. Par les lames de fer qu'on a introduites dans les jointures, il n'a pas été possible de connaître si elle est pleine, ou s'il y a du vide qui en diminue la pesanteur, laquelle n'en serait pas moins très-considérable. Ce qu'il y a d'étonnant dans celte construction, c'est que ce poids
immense ne porte point sur les quatre murs, puisque le vide qu'ils laissent entre eux est de plus de 12 pieds, tandis que la pyramide n'en a que 11 et 1J2 à sa base, et porte par conséquent totalement sur le plancher. Il a fallu apporter dans cette construction bien du soin et bien de l'intelligence, pour la rendre aussi solide et aussi durable.
Voici ce que le savant Cliorier a écrit sur ce beau monument : « Je ne doute pas que cette pyramide ne fût accompagnée de beaucoup d'ornements qu'elle n'a plus ; elle est d'une belle forme, et d'une bâtisse solide et hardie; il est certain que si elle avait pu être facilement renversée, les nations barbares qui
ont si souvent inondé les Gaules l'auraient démolie ; mais ne l'ayant pu sans dangers, elles l'ont du moins dégradée, autant que leur rage de dévastation en a eu de liberté. S'il manque néanmoins quelques pierres à la cime, c'est un outrage qu'elle n'a reçu qu'au milieu du xvae siècle. Un Milanais qui habitait Vienne à cette époque, ayant acheté la terre où est cette pyramide, prit la résolution de la détruire ; il commença même ce sacrilège, mais le chef de la justice de Vienne, Pierre de Boissac, empêcha cet acte de vandalisme. C'est une opinion aussi publique que mal appuyée, que cet édifice est le mausolée de Vénérius, fondateur supposé de la ville de
Uguille près de Vienne (Isère).
Vienne; on s'est imaginé que comme les urnes qui contenaient les cendres d'Adrien et de Mare-Aurèle furent mises au sommet des obélisques dressés dans Rome à leur mémoire, celles de Vénérius le furent aussi par les premiers Viennois, à la pointe de cette pyramide, dans une urne d'or. Cet ouvrage paraît trop romain pour être attribué à des Africains ; d'ailleurs presque tous les récits que l'on fait de Vénérius sont fabuleux ; Vienne est l'ouvrage des Allobroges, et non de peuples si éloignés. J'avoue néanmoins que cette pyramide n'a été faite que pour honorer la mémoire de quelque illustre mort, et quoique nous n'ayons point de preuves assez fortes pour nous apprendre avec certitude à la gloire de qui die a été érigée, nous avons assez de conjectures pour
penser qu'elle l'a été en l'honneur d'Auguste. Les longues prospérités de son règne lui ayant acquis l'amour de tous les peuples, des honneurs divins lui fuient rendus après sa mort dans les principales villes de l'empire romain. Elles tâchèrent toutes d'imiter ce qu'avait fait Rome en cette occasion; il n'y eut pas seulement des temples et des prêtres comme à un Dieu immortel, mais aussi des cénotaphes comme à un homme illustre. »
Nous n'adoptons pas entièrement cette opinion de Chorier ; il a senti la difficulté de sa conjecture, mais il voulait illustrer la ville de Vienne sa patrie, par un monument des Césars. On ne peut se persuader que Lyon ayant admis la divinité d'Auguste avec un si grand appareil qu'elle lui a élevé des temples, et
fondé un collège de prêtres pour desservir ses antels; dans le même temps une ville aussi considérable que Vienne, qui n'en est éloignée que de 5 lieues, et dont les démarches étaient si éclairées, n'ait élevé à ce même prince qu'un simple cénotaphe, c'est-à-dire, qu'elle l'ait réduit aux droits de l'humanité, avec si peu d'appareil que le monument est placé même hors de son enceinte. Nous pensons donc que cette pyramide a été élevée à quelque personnage considérable dont on ignore le nom, comme on ne connaît plus l'autel et les autres distinctions accordées sans doute à la mémoire de l'empereur Auguste dans la ville de Vienne. Le plan de V Aiguille est aussi connu sous le nom de tombeau de Pilate. Pilate, dépossédé en l'an 37 de son gouvernement de Judée, fut, suivant une tradition, relégué dans les Gaules par Caligula; la tradition nomme pour lieu de son exil Vienne, où il se tua, dit-on, de désespoir, en l'an 40 ; mais il n'est nullement prouvé que cet édifice soit la sépulture de Ponce Pilate ; cela n'est même pas vraisemblable, et l'on ne doit pas plus y croire qu'à l'existence d'une prétendue maison de Pilate à Rome, dont le style d'architecture ne remonte pas au ix° siècle. Du reste, le monument de Vienne n'a jamais été absolument terminé ; les colonnes sont encore brutes, et les chapiteaux dans le bossage. A. Mazuy.
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