LETTRES DU CARDINAL MAZARIN A LOUIS XIV
Jusqu'à l'âge de vingt-trois ans, Louis XIV s'occupa peu d'affaires ; tout plein de passions, d'activité, il ne quittait les camps et les sièges que pour se donner aux impétuosités de la jeunesse. La vie de Louis XIV commença par des galanteries chevaleresques; il s'éprenait avec frénésie, toujours prêt à sacrifier sa politique, les intérêts de sa royauté au sentiment qu'il éprouvait ; il allait devant lui au premier objet qui lui inspirait de l'attachement, et comme le principe religieux dominait dans son éducation, Louis XIV, avec sa vie plus tard si dissipée, ne songeait qu'à épouser l'objet de ses prédilections.
Parmi les jeunes filles dont le roi s'était éperdûment épris, se trouvait Maria Mancini, l'une des nièces du cardinal Mazarin. Ce n'était pourtant pas une grande beauté que mademoiselle Mancini : « car, dit madame de Motteville, elle était grande et bien droite ; mais elle était si maigre, et ses bras et son cou paraissaient si longs et si décharnés, qu'il était impossible de la pouvoir louer sur cet article. Elle était brune et jaune ; ses yeux, qui étaient grands et noirs, n'ayant point encore de feu, paraissaient rudes; sa bouche était grande et plate, et hormis les dents qu'elle avait très-belles, on la pouvait dire alors toute laide. »
On a écrit que Mazarin favorisait les vues ambitieuses de sa nièce, et qu'il aurait été bien aise de la voir sur le trône de France. Il n'en est rien. Tout le souci de Mazarin, au contraire, c'est de mettre un terme à ce qu'il appelle un scandale ; et voici deux
lettres, précieuses pour l'histoire, que le cardinal adressa au jeune Louis XIV, lorsque, sur les frontières des Pyrénées, il négociait le mariage de ce prince avec l'infante Marie-Thérèse :
« Je vous avoue, écrit Mazarin, que je ressens une extrême peine d'apprendre, par les avis qui se reçoivent généralement de tous les côtés, de quelle manière l'on parle de vous dans un temps que vous m'avez fait l'honneur de me déclarer que vous étiez résolu d'avoir une extraordinaire application aux affaires, et de mettre tout en œuvre pour devenir en toutes choses, le plus grand roi de la terre. Les lettres de Paris, de Flandre et d'autres endroits disent que vous n'êtes plus connaissable depuis mon départ, et non pas à cause de moi, mais de quelque chose qui m'appartient; que vous êtes en des engagements qui vous empêcheront de donner la paix à toute la chrétienté et de rendre votre Etat heureux par le mariage. On dit, et cela est confirmé par des lettres écrites de la cour à des personnes de ma suite, on dit que vous êtes toujours enfermé à écrire à la personne que vous aimez, et que vous perdez plus de temps que vous ne faisiez à lui parler quand elle était à la cour. On y a ajouté que j'en suis d'accord, et que je m'entends avec vous, vous poussant à ces choses-là pour satisfaire mon ambition. On dit que vous êtes brouillé avec la reine, et ceux qui en écrivent en des termes plus doux disent que vous évitez, autant que vous pouvez, de la voir. Je vois d'ailleurs que la complaisance que j'ai eue pour vous, lorsque vous m'avez fait instance de pouvoir mander quelquefois de vos nouvelles à cette personne et d'en recevoir des siennes, aboutit à un commerce continuel de longues lettres, c'est-à-dire à lui écrire chaque jour et d'en recevoir réponse, et les courriers manquant, le premier est toujours chargé d'autant de lettres qu'il y a de jours qu'on n'a pu les envoyer, ce qui ne peut se faire qu'avec scandale, et je puis dire avec quelque atteinte à sa réputation et à la mienne. Ce qu'il y a de pis, c'est que j'ai reconnu, par les réponses que la même personne m'a faites, que vous n'oubliez rien pour l'engager de plus en plus, l'assurant que vos intentions sont de faire des choses pour elle que vous savez bien qui ne se doivent pas, et qui sont, par plusieurs raisons, impossibles. Plût à Dieu que, sans blesser votre réputation, vous pussiez vous ouvrir de vos pensées à d'autres ; car, par ce qui vous serait dit, depuis le premier jusqu'au dernier de votre royaume, vous seriez au désespoir de les avoir eues, et je ne me verrais pas dans !e plus pitoyable état où j'aie jamais été, étant accablé de douleurs, ne pouvant dormir un seul moment, et, en un mot, ne sachant ce que je fais; ce qui est à un point, que, quand je voudrais passer sur toutes sortes de considérations pour vous servir, je n'aurais pas l'esprit et l'assiette qu'il faut pour le faire avec succès. Bien que vous ayez la bonté de me mander que vous vous résoudrez, pour la gloire de Dieu et votre honneur, à faire tout ce qui sera nécessaire, vous permettrez que je vous dise qu'écrivant en d'autres termes à La Rochelle, je ne sais pas quelles sont vos véritables intentions. Je puis vous assurer de certaine science que le prince de Condé et bien d'autres sont alertes pour voir ce qui arrivera de ceci, espérant, si les choses se passent selon leur souhait, de bien profiter du prétexte plau-
sible que vous leur donnerez, et l'on ne manquera pas Je faire sonner bien haut nue j'aurai été le conseiller et le solliciteur de toute la conduite que vous aurez tenue. Je suis encore obligé de vous dire, avec la même franchise, que, si vous ne changez, sans aucun délai, de conduite, et que vous ne surmontiez la passion qui présentement vous domine, en sorte que chacun voie que non-seulement le mariage projeté s'exécutera et que vous le faites de bon cœur, il est impossible qu'en Espagne on n'ait connaissance de l'aversion que vous y avez et du mauvais traitement que l'infante courrait risque de recevoir; et en cela je tiens pour constant que l'on prendrait, à Madrid, les mêmes résolutions que nous prendrions nousmêmes en pareil cas C'est pourquoi je vous prie de considérer ce que vous pourriez attendre de Dieu et des hommes, si pour cela nous devions recommencer la guerre la plus sanglante qu'on ait jamais vue, et avec autant de préjudices que nous avons remporté d'avantages par le passé. Je conclus tout ce discours en vous disant que si je vois par la réponse que je vous cou jure de me faire en toute diligence, qu'il n'y ait pas lieu d'espérer que vous vous mettiez de bonne façon et sans réserve dans le chemin qu'il faut pour votre bien, pour votre honneur et pour la conservation de ce royaume, je n'ai d'autre parti à prendre, pour vous donner celte dernière marque de ma fidélité et de mon zèle pour votre service, qu'à me sacrifier, et après vous avoir remis tous les bienfaits dont il a plu au feu roi, a vous et à la reine de me combler, me mettre dans un vaisseau avec ma famille, pouf m'en aller en un coin de l'Italie passer le reste de mes jours, et prier Dieu que ce remède que j'aurai appliqué à votre mal produise la guérison que je souhaite plus que toutes les choses du monde. »
Treize jours après, Mazarin écrit encore au roi : « J'ai reçu la réponse que vous avez eu agréable de me faire. Vous me faites bien l'honneur de me dire que vous êtes persuadé que je ne désire que votre gloire et le bien de votre Etat, et qu'ainsi vous êtes résolu plus que jamais de suivre mes avis; mais dans le même temps vous ne le faites pas. Je vous avais supplié de n'écrire pas à La Rochelle, et vous m'avez répondu que cela vous serait trop dur, et que la confidente (1) avait approuvé vos raisons ; de manière qu'il faut conclure que j'aurai crédit dans votre esprit, et que vous aurez la bonté de suivre mes avis, pourvu qu'ils soient conformes à vos sentiments ; vous ne parlez à présent que de suivre ceux de la confidente parce qu'ils s'accordent en quelque façon avec les vôtres. Vous concluez que vous ne sauriez pas faillir en suivant les conseils de la confidente, et que vous ne doutez pas que je ne l'approuve. Cela s'appelle en bon français éviter la question et donner le change. Vous êtes le maître de votre conduite, mais non pas de m'obliger à l'approuver lorsque je sais qu'elle est préjudiciable à votre honneur, à la gloire et au bien de votre Etat, etau repos de vos sujets. Enfin, croyant que je ne saurais commettre un plus grand crime à votre égard que de vous déguiser les choses importantes à votre service, je vous déclare que je ne puis être en repos, ni satisfait, si je ne vois par les effets
(I) Mazarin, dans toute sa correspondance, appelle ainsi la reine mère, Anne d'Autriche. >
que vous ne vous rendiez maître de vous-même, après avoir connu visiblement que sans cela tout est perdu, et que le seul remède qui reste à pratiquer, est celui de me retirer et emmener avec moi la cause des malheurs qu'on est à la veille de voir arriver. J'aime fort ma nièce, mais sans exagération; je vous aime encoi e davantage, et je m'intéresse plus à votre gloire et à la conservation de votre Etat qu'à toutes les choses du inonde. C'est pourquoi je ne puis que vous répliquer les mêmes choses que j'ai eu l'honneur de vous écrire; et, quoiqu'elles ne vous soient pas à présent très-agréables, je suis assuré que vous m'en aimerez bien un jour. Vous prenez la peine de me dire que vous voulez bien croire ce que je vous mandais qu'on disait sur votre personne et sur le commerce que vous avez à La Rochelle, mais que vous ni la confidente n'en avez entendu parler. Cela n'est pas étrange que personne ne vous entretienne sur une pareille matière, et pour la confidente, elle ne peut pas savoir ce que je sais, mais assurément elle sait beaucoup de choses qu'elle ne vous dit pas. Enfin, je vous réplique que toute l'Europe s'entretient sur la passion que vous avez, et chacun en parle avec une liberté qui vous est très-préjudiciable; à Madrid même l'affaire a éclaté, car on n'a pas manqué de l'écrire de Flandre et de Paris avec intention de brouiller et rompre le projet d'alliance qui est sur le tapis, et empêcher ainsi l'exécution de la paix. Et si vous n'y remédiez sans aucun délai, l'affaire empirera tous les jours de plus en plus, et elle deviendra incurable. »
C'est un magnifique monument pour l'honneur de Mazarin que cette correspondance. Le ministre ne veut pas que sa nièce soit reine de France ; il menace de se retirer plutôt que de souffrir que le roi sacrifie le bien de l'Etat à une passion d'amour, et cette passion pourtant eût élevé les Mancini, la famille entière du cardinal sur le trône. A. M.
Qu'il est doux, qu'il est doux d'écouter des histoires, Des histoires du temps passé, Quand les branches d'arbre sont noires, Quand la neige est épaisse et charge un sol glace, Quand seul dans un ciel pale un peuplier s'élance, Quand, sous le manteau blanc qui vient de le cacher, L'immobile corbeau sur l'arbre se balance, Comme la girouette au bout du long clocher !
Le comte Alfred de Vigny.
Les oiseaux nous ont quittés ; Déjà l'hiver qui les chasse Etend son manteau de glace Sur nos champs et nos cités.