‹ Magasin universel (volume 3)Chapitre 87 sur 242 · ANIMAL ET COQUILLE DE L ARGONAUTE · texte numérisé non relu

ANIMAL ET COQUILLE DE L ARGONAUTE

Parmi les animaux dont l'histoire a le plus vivement intéressé les naturalistes de tous les temps et de tous les pays, il en est un qui est toujours resté audessus de tout ce qu'on pouvait en dire ; c'est l'argonaute. Avant d'avoir été décrit parles savants, cet animal était déjà chanté par les poètes ; il était révéré par les hommes, qui croyaient lui devoir l'art de la navigation, et ses manœuvres ingénieuses étaient racontées avec enthousiasme, soit en vers élégants, soit en style non moins harmonieux que des vers. Delille, si méprisé des rêveurs à nacelle, ce poète que ces messieurs relèguent avec tant de dédain dans la stérile catégorie des faiseurs de vers, et dont ils croient abattre le talent en l'appelant du nom de poésie descriplwc, notre Delille, en un mot, ne pouvait pas oublier l'argonaute dans sa savante description des Règnes de la nature, poème brillant et élevé, où les sciences de fait ne rencontrent pas d'erreur grave, et que les écrivains naturalistes devraient parfois prendre pour modèle.

Après avoir passé en revue les animaux qui peuplent la surface de la terre, traversent les airs, s'enfoncent sous le sol ou s'agitent au sein de tous les corps organisés, Delille arrive à ceux dont la présence anime les eaux. L'un, dit-il,

L'un en casque brillant est sorti de son moule; L'autre en vis tortueuse élégamment se roule; L'autre de l'araignée a la forme et le nom ; Un autre imite aux yeux la trompe ou le clairon ; Là c'est une massue, ailleurs une thiare; Celui-ci d'un long peigne offre l'aspect bizarre; L'autre en boîte de nacre est joint à son rocher; Cet autre est un vaisseau, dont le petit nocher (Son instinct pour boussole, et son art pour étoile) Est lui-même le niât, le pilote et la voile. Un autre, moins heureux, sous un toit emprunté Est contraint de cacher sa triste nudité, Et contre ses rivaux dispute une coquille....

Il parle ailleurs (Géorgiqucs françaises) de :

La grue au haut des airs naviguant sans boussole ; Le nautile sur l'eau dirigeant sa gondole....

Or, il faut le reconnaître, de pareilles observations ne perdent rien à être traduites en langage fleuri, et l'histoire naturelle serait plus répandue dans les connaissances humaines, si les savants avaient daigné rendre ses abords moins âpres et sa langue moins pédantesque.

On ne peut assez le répéter, la plupart des gens du monde, même parmi ceux qui ont puisé des connaissances littéraires dans une éducation libérale, confondent l'histoire naturelle avec la médecine ou la pharmacie, et ne voient jamais dans celui qui l'étudié qu'un homme occupé de la recherche des remèdes. Ce reproche, que Rousseau faisait à ses contemporains relativement à l'étude des plantes, et qui diminuait à ses yeux le charme de la botanique, peut être également appliqué à toutes les branches de la science de la nature.

Quoi qu'il en soit, comme quelques portes sont ouvertes aux sciences pour entrer dans le monde, et puisque l'esprit du public semble vouloir se familiariser avec les mystères de la science, nous tenterons l'histoire de quelques-unes de ces admirables productions de la nature, qui, de nos jours, sont le patrimoine des savants, et que, dans des temps reculés, tous les hommes étaient appelés à étudier et à connaître.

L'argonaute appartient à l'ordre des mollusques céphalopodes et à la division de ces derniers, qui comprend les céphalopodes pourvus d'une coquille.

Nous avons (dans notre deuxième article du Règne animal) donné l'argonaute comme exemple de l'ordre des céphalopodes : ce n'est pas à dire qu'il puisse servir de type aux animaux de cet ordre ; mais c'est une des espèces les plus remarquables de cette division de la classe des mollusques, qui, jusqu'à ces derniers temps, a été ignorée des naturalistes, et qui pourtant est un des sujets les plus intéressants à étudier. Cet ordre comprend, en effet, et les plus grands animaux de la création après les animaux vertébrés, et des êtres microscopiques qui étonnent l'imagination par leur forme variée ; il offre, d'une part, les animaux les plus parfaits des invertébrés, et, de l'autre, des êtres qui, vivant et mourant aux endroits où ils sont fixés, semblent devoir occuper une place moins avancée dans l'échelle animale. Les céphalopodes ont les formes les plus bizarres, les plus effrayantes même, lorsqu'ils sont d'une grande taille, et ils n'ont rien de pareil à eux dans tout le reste du règne animal ; ils réunissent, à des races contemporaines des premiers habitants de nos mers, les dépouilles, souvent gigantesques, de races congénères dès longtemps anéanties; ils sont ainsi une partie considérable des débris organiques qui composent les couches du globe; ils fournissent un aliment sinon délicat, du moins abondant sur toutes les côtes, et des produits utiles à diverses industries. C'est d'eux que nous vient la sépia, cette liqueur noire que la nature leur a donnée comme principal moyen de défense. Agiles, forts, habiles nageurs, ils jouissent à un point trèsremarquable des organes de la vue et de l'odorat.

Le corps de l'argonaute est en forme de sac; sa tête est arrondie; un rétrécissement assez marqué la sépare du reste de son corps ; elle porte deux grands yeux, et son sommet est couronné de longs tentacules coniques qui entourent la bouche et sont garnis, dans

toute l'étendue de leur face interne, de suçoirs ou espèces de ventouses. Deux des bras de l'argonaute sont élargis, dans une partie de leur longueur, en une membrane ovale qui s'étend jusqu'à leur extrémité ; l'animal roule et déroule à volonté cette membrane.

La coquille de l'argonaute a une seule cavité large et profonde, et n'est composée que de deux ou trois tours de spire contigus, formés dans le même plan, et dont le dernier est beaucoup plus grand que tous les autres. La carène, cette espèce de saillie plus ou moins large qui règne sur le dos de la coquille, depuis le sommet de la spire jusqu'à la bouche, est cannelée ou bordée de dentelures réunies par de petites rides transversales. La substance de cette coquille est mince et flexible, d'un blanc mat oulaiteux, quelquefois grisâtre, jaune ou roux dans certaines parties; elle est si délicate, que le moindre choc semble devoir la briser. On a observé que l'argonaute préférait les mers profondes, à fond sablonneux, et qu'il évitait les récifs et les rivages rocailleux.

Aristote, Elien, Oppien, et beaucoup d'autres, ont célébré l'industrie de ce mollusque ; ils ont décrit les manœuvres à l'aide desquelles il vogue à la surface des eaux dans, les temps calmes, et plonge au fond dans les temps orageux. Pline a écrit que l'argonaute ne s'élève du fond de la mer que dans les temps les plus calmes. Parvenu à la surface des eaux, il agite ses bras comme autant de balanciers; il introduit, dans sa coquille, l'eau qui lui est nécessaire pour faire un lest indispensable; il étend ses bras comme des rames, et vogue sur la surface des eaux. Un vent doux se fait-il sentir, il dresse perpendiculairement ses deux bras palmés, les tient écartés, et la membrane élargie et oblongue qui règne sur une partie de leur longueur présentant, une plus grande surface au vent, ces bras lui servent de voiles. Les trois autres bras de chaque côté servent de balanciers, et le bas du corps qui forme un crochet hors de la coquille fait les fonctions de gouvernail. Il marche ainsi dans la direction qu'il veut suivre; mais, si quelque ennemi s'approche, si la surface de la mer se ride, l'argonaute retire promptement dans sa coquille les avirons, la voile et le gouvernail, il vide son lest, fait chavirer sa nacelle, et descend au fond de la mer.

L'argonaute paraît vivre solitaire. On ne sait rien sur son genre de nourriture et sur les moyens qu'il a de se la procurer. On a trouvé de ces animaux dans plusieurs parties de la Méditerranée, dans la un r des Indes, dans la partie du nord de Saint-Domingue, sous le tropique. On n'en a pas encore rencontré dans les mers du Nord.

Aristote avait déjà remarqué que l'animal de l'argonaute n'était point attaché à sa coquille ; ce fait extraordinaire, reconnu vrai par les modernes, a donné lieu à une discussion scientifique déjà ancienne, et qui n'est point encore terminée. Quelques naturalistes ont soutenu que le poulpe que l'on rencontre dans la coquille appelée par Linné jirgonarda argo, n'y était qu'en parasite, et n'en était point Je véritable constructeur; mais comme depuis Aristote on n'a jamais trouvé cette coquille avec un autre habitant, que c'est toujours la même espèce d'animal qu'on y rencontre, que les autres argonautes ont aussi un poulpe différent de celui-là, et constamment sem-

blable dans la même coquille, qu'on le trouve même dans l'œuf, il faut bien admettre qu'il en est le légitime propriétaire. M. de Blainville, dans ces derniers temps, a cherché à prouver que cet animal n'est, comme le crustacé qu'on nomme Bernard l'Ermite, qu'un parasite, qui s'empare de la coquille dans laquelle on le trouve. Les motifs de cette opinion sont que l'argonaute n'est point adhérent à cette coquille, qu'il diffère en cela de tous les mollusques connus qui sont pourvus d'une ou deux attaches musculaires ; qu'il s'en sépare, comme le savaient les anciens et comme on a pu s'en assurer de nos jours, et que ce fait est le seul qui existe ; qu'il peut vivre sans elle, comme l'a prouvé M. Grandi, qui en a gardé plusieurs qui étaient sans coquille ; qu'enfin, il n'est en rien semblable aux mollusques pourvus d'enveloppes testacées, ceux-ci ayant le manteau qui sécrète la matière très-mince et très-mou ; et qu'ensuite même il n'a pas la forme de la coquille, que son corps ne va point jusqu'au sommet de la spire comme cela se; voit dans les coquilles univalves. Cet auteur pense que lorsqu'on connaîtra mieux la mer Méditerranée, on trouvera sans doute le véritable animal de l'argonaute, qui, selon lui, doit habiter, comme les carinaires, la haute mer; et que ce n'est que lorsqu'il est mort, que la coquille est jetée sur les côtes, où ces poulpes s'en emparent et s'en servent alors pour voguer en pleine mer.

Les auteurs qui n'adoptent pas les idées de M. de Blainville sont M. Cuvier et ses disciples. Ils prétendent avec juste raison que, non-seulement cet animal habite toujours la même coquille, mais qu'il s'en sert toujours de même, puisqu'Aristote a très-bien décrit ses mœurs ; que cette coquille, très-fragile, est presque toujours très-bien conservée, quoique habitée par le poulpe; qu'on en trouve de très-jeunes ayant aussi un petit animal. Enfin ils ajoutent qu'on a pu découvrir une petite coquille dans un individu conservé auMuséum d'histoire naturelle, qui était pourvu d'œufs.

Nous n'avons ni le désir ni le droit de prendre parti dans cette discussion. D'une part, le respect que nous avons pour la mémoire de Cuvier nous impose la plus grande réserve quand il s'agit de l'attaque d'une de ses opinions ; d'une autre part, M. de Blainville, que l'anatomie comparée s'enorgueillit de compter parmi ses grands écrivains, a fait reposer sa théorie sur des fondements si solides, il a appelé à son secours des arguments si rigoureux et si logiquement liés ensemble, qu'on n'a pas le pouvoir de se soustraire aux déductions de ses raisonnements, et, quoi qu'on en ait, on serait prêt à céder si l'on n'espérait voir à son tour ce qu'il a vu lui-même, en se promettant ainsi la satisfaction de ne rien admettre en aveugle, et de ne former ses convictions sous le patronage de qui que ce soit. Achille Comte.

(L'Argonaute deliors de sa coquille et avec sa coquille.)

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Pari», imprimerie de DE^OURCHANT, me d'Erfuith, i, près de l'Abbaye— Preste mécanique.

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