SUISSE. — CANTON DE YAUD
(Une viip <lu rliàirv-ui dp Lausanne.)
CANTON DE YAUD.
La longue chaîne des Monts-Joux sépare le canton de Vaud de la Franche-Comté, et c'est dans ce canton, ou plutôt sur sa limite du côté de la France, que s'élèvent les plus hautes sommités du Jura; parmi ces sommités, le Mont-Tendre, la Dole et le Chasseron, d'une hauteur de près de 4,C00 pieds, Tome iv.— Févmeh 1837.
sont les plus remarquables. On ne rencontre pas de montagnes aussi élevées dans l'intérieur du canton, qui, par cette raison, a pris le nom de Vaud, c'est-àdire vallée; le Joral, qui en traverse une partie, n'atteint, au Mont-Pèlerin, qu'une hauteur de 2,700 pieds ; mais vers l'extrémité du canton, à l'est du lac de Genève, les Alpes ont une hauteur de près de 10,000 pieds. C'est sur ces sommets élevés, qu'en venant de la France on trouve les premiers glaciers,
tels que le Pillon qui alimente par deux cascades le ruisseau du Dard ; le Tex-Rouge, les Diablerets, dont la masse fit écrouler, au xvme siècle, deux pics de montagnes. Une particularité du canton de Vaud, ce sont les petits lacs des Alpes qui reçoivent les glaces et neiges fondues des hautes montagnes, et ne débordent pourtant jamais; quelques-uns disparaissent même pendant une partie de l'année par des canaux souterrains, et sont remplacés périodiquement par des moissons ou des prés. Les bords de ces lacs passagers, ainsi que des lacs perpétuels, et les diverses hauteurs du canton, produisent une si grande variété de plantes, que sur les deux mille espèces que possède toute la Suisse, on en trouve jusqu'à dix -sept cents dans le seul pays de Vaud. Le botaniste est là dans son élément.
La vallée de Joux est le premier district que l'on traverse en sortant du Jura français ; située entre la chaîne du Joux et le Mont-Tendre, dominée par la Dent-de-Vaulion, traversée par la rivière d'Orbe et par un lac de deux lieues et demie de long, cette vallée offre de belles prairies, des sites charmants, des mœurs pastorales, et de plus une industrie fort active. Les moines y introduisirent l'agriculture au xuc siècle, et, malgré leur vie contemplative, ils furent cause qu'une vallée jusqu'alors marécageuse devint le séjour d'un peuple pasteur ; mais ce furent les protestants français, échappés aux massacres de la Saint-Barthélémy, qui créèrent dans la vallée de Joux des ateliers et des manufactures ; ils enrichirent un pays pauvre en grains et en fruits, des ressources dont la France fut privée par le fanatisme. On ne peut rien voir de plus laborieux, de plus industrieux, de plus pacifique que les habitants de la vallée de Joux ; ceux qui ne sont pas pasteurs se livrent à l'apprêt du fer ou du bois ; ils sont forgerons, couteliers, arquebusiers, horlogers ; un travail plus délicat, la fabrication des dentelles, occupe les femmes, surtout celles du Soliat. Quel que soit cet esprit laborieux, les habitants de la vallée, dont le nombre s'est considérablement accru depuis deux siècles, ne trouvent pas tous à y subsister, et sont obligés en paitie d'émigrer pour chercher ailleurs les moyens d'existence.
La rivière d'Orbe, venant du lac des Rousses, passe auprès des Brasses, dont les forges avaient autrefois une grande activité, et entre dans le lac de Joux. Ce lac poissonneux est bordé d'un côté par des tapis de verdure entremêlés de maisons et de chalets ; de l'autre des rochers couverts d'un rideau de forêts de sapins hérissent sa rive. C'est auprès du village de l'Abbaye qu'on voit jaillir du pied d'une roche la belle fontaine de la Lionne, dont les eaux vont se réunir à celles du lac. Ce fut sur l'emplacement de ce village qu'un sieur de Grandson fonda, vers le milieu du xn= siècle, une abbaye de Prémontrés, première colonie de toute la vallée. A l'époque de la Réformation cette modeste communauté religieuse fut sécularisée.
Auprès du village du Pont, situé à l'extrémité du lac, une langue de terre sépare ce bassin d'un petit lac appelé du B t'en et ; mais il communique avec le grand par un canal. Une ancienne tradition prétend que les eaux du lac de Joux se perdaient autrefois dans des cavités souterraines appelées les entonnoirs ; mais que les moines de l'abbaye, en bouchant ces re-
traites, forcèrent les eaux à former le second bassin, qui trouva une issue dans des fentes de rochers. L'industrie a profité de cet échappement des eaux pour mettre en mouvement le mécanisme ingénieux des moulins de Bonporl, une des curiosités de la vallée. C'est à une demi-lieue des rochers sous lesquels disparaissent les eaux du Brenet, que jaillit une source abondante que l'on a toujours regardée comme la continuation de l'Orbe, et à laquelle on a donné, par cette raison, le même nom; mais elle n'a pas constamment jailli au même endroit. Pendant longtemps elle sortait de la grotte des Fées, vaste souterrain naturel à deux étages auprès de Valorbe, dont l'intérieur ressemble à un édifice gothique ruiné.
Cette contrée n'a pas toujours été aussi paisible qu'elle l'est maintenant, et les ravages de la guerre ont fréquemment désolé les communes que le travail rend heureuses, Le fort des Clefs, qui gardait un défilé du Jura, au delà de Valorbe, servait dans le moyen âge de demeure à des seigneurs qui trouvaient plus de plaisir à dévaster le pays qu'à le faire fleurir. Quand les Suisses eurent enfin le sentiment de leur force et de leur liberté, ils assiégèrent ce poste important, le prirent d'assaut et le réduisirent en cendres avec la ville qui y touchait. En suivant le cours de l'Orbe et ses cascades, on arrive à la ville de ce nom qui présente un intérêt historique. Capitale du royaume de la petite Bourgogne, elle a été anciennement la résidence des rois mérovingiens ; elle avait alors une citadelle, avec un château fort, et plusieurs églises ; les Bernois détruisirent le château en 1475, et n'en laissèrent subsister qu'une haute tour dont on voit encore les ruines.
Après Orbe, les bords de la rivière perdent leur agrément ; c'est à travers des marais malsains qu'elle arrive enfin à Yverdun, où elle se jette dans le lac de Neufchâtel. Yverdun est une jolie petite ville qui présente en raccourci avec son port, ses magasins, sa douane et son commerce de transit, l'image d'une place de mer. C'était autrefois une des bonnes villes de la Savoie ; les Bernois la jugèrent assez bonne pour s'en emparer et la garder. Outre la ville d'Yverdun, le pays de Vaud possède sur le lac de Neufchâtel la ville et le port de Grandson, dont le château a été longtemps la résidence de la famille de Grandson, assez connue par ses guerres dans ce pays. Quand la Suisse devint libre, ses troupes s'emparèrent de cet asile de la féodalité. Charles le Téméraire, duc de Bourgogne, le reprit, et fit pendre cinq cents Bernois qui eu composaient la garnison ; les Suisses se vengèrent cruellement de cet acte de rigueur, en taillant en pièces, le 3 mars 1476, entre Grandson et Concise, l'armée du duc, forte de 70,000 hommes. C'est une des grandes victoires qu'ils aient remportées ; et ce n'est que par des succès aussi éclatants qu'ils ont pu affermir leur indépendance, malgré le nombre et la force de leurs ennemis.
Si des bords du lac de Neufchâtel on se dirige yers celui de Genève, on voit Coppet, dont le château était autrefois le siège d'une baronie. Coppet a été illustré par le séjour du ministre Necker et de sa fille, la célèbre madame de Staël; après une vie orageuse, mais marquée de gloire, les restes de madame de Staël reposent à Coppet, auprès de ses parents, qu'elle surpassa, sinon en vertus paisibles, du moins en gran-
deur d'âme, et surtout comme écrivain. Nyon, bâtie sur une colline au bord du lac, se fait voir de loin ; c'était déjà sous les Romains une colonie équestre; on y a trouvé plusieurs inscriplions que Ion conserve à Genève. En remontant un peu le ruisseau d'Aubonne, qui se jette dans le lac, on trouve le joli bourg de ce nom ; un marin célèbre, le grand Duquesne, a son tombeau dans l'église d'Aubonne.
Revenant vers le Léman, on aperçoit d'abord la petite ville de Morges, bâtie régulièrement, avec un antique château qui sert aujourd'bui d'arsenal au canton, et le château de Wufflens, un des plus anciens du pays de Vaud. On arrive ensuite au chef-lieu du canton, à Lausanne, située sur trois collines, à quelques minutes du lac. Les inégalités de son sol l'ont fait diviser en cité, bourg, pont, pahid et Saint-Laurent. Au ive siècle l'évêché d'Avenches fut transféré à Lausanne, et depuis lors l'évêque disputa la juridiction à la commune. Sa belle cathédrale gothique, l'une des églises les plus remarquables qui soient en Europe, fut consacrée au culte, en 1275, par le pape Grégoire X, en présence de l'empereur Rodolpbe de Hapsbourg et de plusieurs cardinaux qui ne se doutaient pas que ce monument servirait plus longtemps au culte réformé qu'à celui des catholiques. Depuis la Réformation, l'évêché est transféré à Fribourg. Il n'y a pas encore un demi-siècle que le pays de Vaud forme un canton indépendant, et que son gouvernement siège à Lausanne ; auparavant les Rernois traitaient les Vaudois en sujets conquis. Sous les ducs de Savoie, le pays de Vaud jouissait du moins du régime représentatif: les Rernois l'avaient dépouillé de ce droit important. La nouvelle de la révolution française inspira aux Vaudois le désir de secouer le joug de Reine; ce fut en vertu de la garantie que le roi Charles IX avait donnée aux Vaudois, en 1565, au sujet de la conservation de leurs privilèges, que les armées de la république affranchirent le pays de Vaud.
Le canton de Vaud n'admet point de privilèges de castes ni de personnes ; tout habitant est soldat ; la religion évangélique réformée est celle des habitants. L'avancement des pasteurs est réglé comme l'avancement militaire; les cent cinquante-huit cures du canton sont divisées en cinq classes ; une fois entré dans une de ces classes, on *ie peut, d'après la loi, passer dans une autre ; mais on avance dans la sienne par ordre d'ancienneté, sans que l'intrigue y obtienne la moindre préférence. Chaque classe de pasteurs a ses assemblées, et se subdivise en sections ou colloques. L'académie de Lausanne, composée maintenant de quatorze chaires, qu'ont occupées les Gessner, les fiarbeyrac, les Henri Estienne, est spécialement destinée à former des candidats pour les cures : il faut y avoir été examiné et agréé pour avoir droit à une place de pasteur. Autrefois cette académie attirait beaucoup d'étudiants étrangers, comme le beau site de Lausanne attire toujours un grand nombre de voyageurs. Le château cantonal, résidence actuelle du gouvernement, est un grand bâtiment de forme cariée, commencé vers le milieu du xme siècle par l'évêque Jean de Cossonay, et terminé, après soixantedix ans de travail, par Guillaume de Challand. Jusqu'à l'époque de la Piéformation il servit de forteresse au prince évêque; depuis, les gouverneurs de Rerne
y ont résidé et y ont fait des augmentations considérables. Au commencement de ce siècle, et dans les dernières années qui viennent de s'écouler, il a été beaucoup agrandi. Dans une des salles de cet antique palais existait autrefois un pupitre, roulant sur des gonds, et qui masquait une porte de communication avec un souterrain. C'est par cette porte, dit-on, que Sébastien de Montfaucon, dernier évêque, se sauva en 1536, lorsque le château fut assiégé par les troupes de Rerne.
A l'extrémité du lac de Genève s'élève, du milieu des eaux, le vieux château de Chillon. Lord Ryron le salue dans un de ses poèmes :
Chillon ! thy prison is a holy place And thy sad floor an altar !
« Chillon, ta prison est un lieu sacré, et ton triste plancher un autel ! »
Ce fut dans les souterrains humides de ce donjon, au-dessous du niveau des eaux du lac, queRonnivard, le plus ardent défenseur de la liberté de Genève, expia sous la domination du duc de Savoie le tort glorieux d'avoir consacré sa vie à la prospérité de son pays. On voit encore dans ces cavernes affreuses les traces de sa captivité. — Le hameau de Gérignos a une position telle qu'il voit le soleil se lever trois fois derrière les pics de diverses hauteurs situés du côté de l'est ; tous les habitants y mènent une vie presque nomade ; ils ont des maisons en bois placées à des élévations plus ou moins considérables qu'ils habitent successivement dans le cours des quatre saisons. C'est là que se trouvent les débris du château d'Aigremont, noble manoir féodal qui eut pour dernier châtelain Pontverre. Les montagnards des environs racontent qu'on le voit encore la nuit, assis sur un fauteuil, entouré de chaudières remplies d'or et d'argent, et comptant avidement son trésor, tandis que de jeunes filles, vêtues de noir et couvertes d'un voile blanc, font retentir ces ruines de leurs gémissements plaintifs. A. M.